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dimanche 4 mai 2008

Statistique Canada sous influence masculiniste ?
Critique de l’Enquête sociale générale de 1999 sur la victimisation

par Walter S. DeKeseredy et Martin D. Schwartz, Université de l’Ohio






Écrits d'Élaine Audet



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Les militants des droits des hommes, les médias et une partie de la classe politique ont utilisé abondamment l’Enquête sociale générale sur la victimisation de Statistique Canada (1999) pour minimiser, voire nier, l’importance de la violence masculine à l’égard des femmes dans les relations intimes. Et si dans cette enquête, dont le caractère scientifique est mis en cause, Statistique Canada avait cédé à l’antiféminisme ambiant et aux pressions des militants des droits des hommes ?

En expliquant le contexte socio-politique qui existait lors de l’enquête, ils expliquent en même temps comment se sont mises en place les conditions du ressac antiféministe et de la contre-attaque masculiniste dans le dossier de la violence faite aux femmes.

« Quel que soit le facteur qui ait poussé cette agence à revenir à l’ancienne approche sexuellement neutre se rapprochant de celle utilisée dans le premier et le second U.S. National Family Violence Survey (« Les enquêtes nationales américaines sur la violence familiale », Straus et Gelles, 1986, Straus et al., 1981), écrivent les deux chercheurs américains, Statistique Canada a contribué à faire que des expressions comme « violence conjugale » deviennent « partie essentielle de notre vocabulaire populaire ». De plus, « un assortiment varié d’experts et organismes antiféministes se sont approprié et ont exploité son récent sondage » (Hammer, 2002, p. 111).

« L’objet de cet article n’est pas de prétendre que Statistique Canada s’est intentionnellement donné pour tâche de discréditer toute une génération d’études reconnues et très applaudies, écrivent les deux sociologues. Nous entendons plutôt démontrer que Statistique Canada s’est donné beaucoup de peine pour ramener les études plus récentes à l’époque des recherches de la fin des années ’70 et du début des années ’80 : des chercheurs comme Steinmetz (1977-1978) avaient alors recours à une méthodologie qui peignait un portrait inexact de la violence « relationnelle » (c’est-à-dire entre personnes vivant une relation intime) ».

Cet article a été publié dans Online Journal of Justice Studies, Vol. 1, No. 1 (January) : 2003 sous le titre original « Backlash and Whiplash : A Critique of Statistics Canada’s 1999 General Social Survey on Victimization ». Sisyphe a ajouté quelques sous-titres au texte suivant et modifié le titre de cette version française de l’article car le titre anglais comporte un jeu de mots difficile à traduire. Traduction de Philippe-Robert de Massy et révision de Sisyphe.

.......................................................................

    Hélas, il est facile de citer hors contexte des données éparses et parfois non justifiables et de s’en servir ensuite pour fonder des prétentions fausses. Même des études soi-disant « scientifiques » peuvent présenter de sérieuses incohérences, démontrant ainsi que même la recherche empirique si souvent qualifiée d’« objective » peut s’avérer trompeuse. (Hammer, 2002, p. 95)

Le 26 juin 2002, le site Web de l’important journal national canadien Globe and Mail titrait : « Les hommes peuvent eux aussi être victimes de violence conjugale, affirme Statistique Canada ». (Lawlor, 2002, p. 1). La nouvelle reçut une large diffusion à cause de la grande réputation de Statistique Canada, ce qui signifie que toute recherche entreprise par cette institution sur la violence conjugale ne peut manquer d’avoir une très forte influence (Denham et Gillespie, 1998).

En résumé, la nouvelle rapporte un sondage par entrevues téléphoniques auprès d’un échantillon national de Canadiens, à partir d’une version quelque peu modifiée des sujets inclus dans l’Échelle des stratégies de résolution des conflits (Conflict Tactics Scales [CTS], Straus, 1979 ; Straus et Gelles, 1986 ; Straus, Gelles, et Steinmetz, 1981 ; Straus, Hamby, Boney-McCoy, et Sugarman, 1996). Connue sous l’appellation d’« Enquête sociale générale de 1999 sur la victimisation » (ESGV), l’étude conclut que huit pour cent (8%) des 14 269 femmes et sept pour cent (7%) des 11 607 hommes ont rapporté, entre 1994 et 1999, au moins un incident de violence de la part du conjoint actuel ou antérieur (Statistique Canada, 2002).

Comme cela s’était produit lorsque Statistique Canada avait pour la première fois en 2000 fait part des conclusions de l’ESGV de 1999 (voir : Pottie Bunge, 2000), certains journalistes ainsi que plusieurs groupes de revendication des droits des pères se sont emparés de ces résultats pour prétendre que les femmes sont aussi violentes que les hommes et que l’on assiste au Canada à une résurgence de ce que Steinmetz (1977-78) appelle le « syndrome du mari battu » (Jiwani, 2000). Par exemple, le coordonnateur du programme pour le groupe de Calgary Family of Men Support Society, Earl Silverman, a affirmé au Globe and Mail que les conclusions de Statistique Canada montrent qu’« il y a eu dans le passé une grave distorsion contre les hommes en ne les considérant pas comme des victimes » et qu’ « un côté de la médaille se discrédite complètement en insistant pour nier l’existence de l’autre côté » (Foss, 2002).

Silverman décrit comme un véritable effet de « balançoire à bascule » la façon dont les chercheurs, les médias et les énoncés de politiques sociales se sont servis des données provenant des enquêtes sur la violence dans les relations intimes. À la fin des années ’70 et au début des années ’80, l’Amérique du Nord et de nombreux pays ont été marqués par des protestations alléguant que le système de justice criminelle défavorisait les femmes battues et que les chercheurs se désintéressaient complètement de la détresse de ces femmes. Au cours des années ’80, dans le monde, les études se sont succédées pour documenter les dommages émotifs et physiques considérables causés aux femmes par les hommes avec lesquels elles partagent leur intimité. Silverman et de nombreux autres chercheurs ne nient plus que les femmes se font battre. Ce qu’ils prétendent maintenant, c’est que les femmes sont tout aussi violentes que les hommes et que les chercheurs font preuve de parti pris en n’accordant leur attention qu’aux problèmes des femmes battues.

Ces études antérieures, incluant le rapport de Statistique Canada sur l’Enquête nationale de 1993 sur la violence envers les femmes - EVEF (en anglais, « Violence Against Women Survey » - VAWS) (1) et d’autres études semblables (Smith, 1987, par exemple), sont utilisées maintenant comme fondement de l’argumentation de ceux qui prétendent que les chercheurs avaient dans le passé un parti pris contre les hommes.

L’objet du présent article n’est pas de prétendre que Statistique Canada s’est intentionnellement donné pour tâche de discréditer toute une génération d’études reconnues et très applaudies. Nous entendons plutôt démontrer que Statistique Canada s’est donné beaucoup de peine pour ramener les études plus récentes à l’époque des recherches de la fin des années ’70 et du début des années ’80 : des chercheurs comme Steinmetz (1977-1978) avaient alors recours à une méthodologie qui peignait un portrait inexact de la violence « relationnelle » (c’est-à-dire entre personnes vivant une relation intime). Dans un premier temps, nous allons donc décrire le contexte politique, économique et social plus large dans lequel Statistique Canada a mené la plus récente mouture de l’Enquête sociale générale sur les victimes de violence (EGSV - en anglais, General Social Survey on Victimization, GSS).

Le contexte politique, économique et social de l’EGSV de 1999

Le Canada était alors (il est toujours) un pays marqué par des inégalités sociales, sexuelles et ethno-raciales (2). Il est surprenant, dans une société présentant d’importantes inégalités entre les sexes, de trouver un nombre impressionnant d’intellectuels antiféministes (Fekete, 1994, par exemple) et de regroupements d’hommes conservateurs qui tentent de faire la démonstration, à des auditoires réceptifs à cette thèse, que c’est le contraire qui est vrai : ce sont les femmes qui ont le dessus et les politiques féministes dominent désormais le marché de l’emploi, les gouvernements provinciaux, le gouvernement fédéral et les autres institutions. Malheureusement, il faut se rendre à l’évidence qu’au Canada :

• Les femmes n’occupent que 5 pour cent des emplois qualifiés, 10 pour cent des emplois dans les services de police et de lutte contre les incendies et 21 pour cent des emplois de cadres supérieurs.
• 35 pour cent des femmes n’ont pas complété leurs études secondaires et 72 pour cent de ces femmes ont un revenu moyen inférieur à 13 786 $CA par année.
• Les femmes sont trois fois moins nombreuses que les hommes dans la tranche de 20 pour cent des personens touchant les plus hauts revenus. Autrement dit, seulement 11 pour cent des femmes ont un revenu de 32 367 $ CA et plus, alors que 29 pour cent des hommes touchent de tels revenus.
• Les femmes âgées de 45 à 64 ans gagnent seulement 51 pour cent du salaire de leurs collègues masculins (Hadley, 2001, p. 1 et 2).

Bien d’autres données statistiques révèlent des exemples flagrants d’inégalité sexuelle. Cependant, les Canadiens, tout comme les citoyens américains, entendent constamment répéter l’affirmation que la lutte des femmes pour l’égalité « a été, à toutes fins utiles, gagnée » (Faludi, 1991, p. ix). Si, comme le prétendent certains, la lutte a été gagnée, pourquoi alors le taux de pauvreté féminin est-il si élevé quand on le compare à celui des hommes et pourquoi au moins 11 pour cent des épouses ou compagnes sont-elles battues par leur partenaire masculin au moins une fois par année (DeKeseredy et MacLeod, 1997) ? La réponse à ces questions est que de nombreux Canadiens, particulièrement les hommes conservateurs de la classe supérieure, tirent des bénéfices de ces formes d’inégalité sexuelle et de bien d’autres. Ils n’ont aucun intérêt à éliminer le pouvoir patriarcal et sont en fait fermement décidés à le renforcer (Naiman, 1997).

Toutefois, les féministes canadiennes et d’autres groupes progressistes trouvent de temps à autre des raisons de se montrer optimistes. Bien que le Canada soit un État patriarcal, des lois et d’autres mesures destinées à combattre le sexisme ont touché les principales institutions sociales, telles la famille, le milieu de travail et les forces armées (Renzetti et Curran, 1995).

Rappelons-nous ce qui s’est produit à la fin des années ’80 et au début des années ’90. L’opinion publique a pris conscience de plus en plus de la violence à l’égard des femmes et s’en est indignée (Denham et Gillespie, 1998). Les luttes menées pendant plus de deux décennies par les féministes pour forcer les politiciens à reconnaître la violence des hommes à l’égard des femmes comme un problème social majeur (Levan, 1996), l’assassinat collectif de 14 femmes à l’École polytechnique de l’Université de Montréal, et la publication par des sociologues de taux alarmants de femmes victimes de violence conjugale (Smith, 1987, par exemple) ont, entre autres, amené le gouvernement canadien à consacrer, entre 1988 et 1996, une somme de 176 millions $ CA à divers projets sur la violence familiale, axés principalement sur les mauvais traitements à l’égard des femmes dans les relations hétérosexuelles (Denham et Gillespie, 1998).

Cet argent fédéral a permis entre autres de produire deux sondages nationaux par échantillonnage, soit l’EVEF de 1993 de Statistique Canada et le sondage national sur les mauvais traitements à l’égard des femmes à l’occasion des sorties amoureuses dans les collèges et les universités - SNMT (en anglais, Canadian National Survey on Woman Abuse in University/College Dating, CNS) (DeKeseredy et Kelly, 1993 ; DeKeseredy et Schwartz, 1998a). Comme nous l’avons déjà mentionné, on exprimait, dans les écrits consacrés à ce sujet, une grande inquiétude à propos de la taille réduite des échantillons des enquêtes consacrées à la violence familiale, telles celles dirigées par Straus et autres (1981) et Straus et Gelles (1986). Des spécialistes de partout dans le monde ont qualifié de « réussites marquantes » (Denham et Gillespie, 1998) l’EVEF et le SNMT, surtout parce que ces deux études avaient éliminé ou fait reculer les limites des études antérieures.

Une des limites de ces études antérieures résidait dans le fait qu’elles portaient leur attention avant tout sur des comportements considérés comme criminels, alors que de nombreuses femmes définissent la violence dont elles sont les victimes dans des contextes beaucoup plus larges que les seuls comportements qui intéresseraient des procureurs ou des policiers. Ainsi, en plus de mesurer la violence des hommes à l’égard des femmes avec lesquelles ils ont un rapport d’intimité, l’EVEF s’intéressait à des comportements tels que le harcèlement sexuel (Johnson, 1996). Un autre aspect problématique des études antérieures est le fait qu’elles portaient attention au nombre brut de coups que les sujets recevaient ou au nombre de fois que les sujets étaient frappés. Ces études n’accordaient pas suffisamment d’importance au fait que la compréhension de tels comportements est essentiellement dépendante des contextes dans lesquels cette violence s’exprime, du sens de cette violence et de la motivation de l’agresseur. Le recours à la violence pour contrôler son conjoint peut avoir un sens complètement différent s’il a pour but de neutraliser la violence du conjoint en question, au cours d’une attaque de la part de ce dernier. Si l’on ne fait que demander : « Qui a frappé qui, combien de fois », on risque de passer complètement à côté de facteurs déterminants.

C’est ainsi que dans le contexte à la fois de l’EVEF et du SNMT, on a eu recours à de multiples indicateurs de violence. Le SNMT a de plus ajouté à l’Échelle des stratégies de résolution des conflits des versions révisées d’outils de mesure de la violence basés sur le contexte, le sens et les motifs du recours à la violence, mis au point par Saunders (1986). On doit de plus signaler, en passant, que le SNMT a conclu que la violence exercée par les femmes dans le contexte des sorties amoureuses était souvent attribuable à la légitime défense (DeKeseredy, Saunders, Schwartz, et Alvi, 1997).

L’EVEF et le SNMT ont profité de définitions sexisées de la violence dans les relations intimes, fondées sur des douzaines de recherches plus restreintes effectuées au cours des années ’80, qui établissaient clairement que la majorité des personnes tuées ou blessées dans le cadre de violence intime étaient des femmes. Malheureusement, alors que ces études présentent un portrait plus juste des rapports fondés sur la violence, elles ont également contribué à une forme de « ressac » antiféministe. En fait, un grand nombre des 50 Canadiens travaillant sur le problème de la violence à l’égard des femmes, qui furent interviewés par Denham et Gillespie (1998, p. 46),

    ont exprimé leur étonnement devant la force et la capacité de destruction de ce « ressac », c’est-à-dire la transformation, par les groupes faisant la promotion des droits des hommes, de l’analyse féministe des rapports de pouvoir en un instrument d’attaque contre les femmes ; ils ont également signalé l’utilisation, par des groupes de droite antiféministes, de la recherche sur la violence dans les couples lesbiens pour démontrer que les femmes sont aussi violentes que les hommes.

Comment est né le ressac

Dès que Statistique Canada (1993) et les chercheurs du SNMT (CNS) eurent communiqué les taux de prévalence et d’incidence de la violence à la presse, le « ressac » a consisté à propager dans les médias des « mensonges bien placés » (3) au sujet des chercheurs. Les militants des droits des pères les plus en vue envoyèrent des pétitions à l’Association canadienne de sociologie et d’anthropologie et à Santé Canada, affirmant que l’équipe de recherche du SNMT (CNS) avait violé les principes éthiques : en fait, de nombreux comités de révision de recherches sur des sujets humains avaient approuvé la recherche et ces plaintes ont été rejetées. Les militants des droits des hommes ont également harcelé les chercheurs au téléphone (DeKeseredy, 1999).

Le « ressac » n’a pas seulement consisté en ce genre de stratégies, mais il a rapidement envahi toute l’arène politique et juridique. Par exemple, en se fondant sur les données sexuellement symétriques de l’Échelle des stratégies de résolution des conflits (CTS), des chercheurs tels que Straus et Gelles (1986), Ferrel Christensen (1998) et autres affiliés au Mouvement pour l’établissement d’une réelle égalité entre les sexes (en anglais, Movement for the Establishment of Real Gender Equality( MERGE), ont déposé une plainte auprès de la Commission de la citoyenneté et des droits de la personne de l’Alberta (AHRCC) alléguant que la brochure sur la violence familiale du Edmonton Family Centre était « discriminatoire envers les hommes » (Farrell, 2000) parce qu’elle « faisait la promotion de la thèse que seuls les hommes exercent de la violence dans les relations intimes » (AHRCC, 2000, p. 1). Dans cette plainte, MERGE allègue également :

    « Les recherches démontrent que les hommes et les femmes ont le même potentiel de violence physique et émotive à l’égard de leur conjoint et de leurs enfants, et il s’ensuit que, sur cette base, la documentation [du Family Center] constitue une violation de l’article 2 (1) de la "Loi sur les droits de la personne, la citoyenneté et le multiculturalisme". En plus de violer l’article 2(1) [...], la documentation laisse entendre clairement que le Family Center exerce de la discrimination dans les services qu’il offre au public, violant ainsi l’article 3 de cette même loi » (Plainte à l’AHRCC, 2000, p. 1).

En janvier 2000, la Commission de la citoyenneté et des droits de la personne de l’Alberta a tranché en faveur de MERGE et le Family Center n’avait alors pas les moyens de se pourvoir en appel. Christensen décrivit cette décision comme « une victoire importante contre la diffusion de stéréotypes négatifs à l’égard des hommes » (cité par Farrell, 2000, p.1). Il conclut également que « les recherches scientifiques démontrent que les hommes et les femmes sont également responsables de la violence familiale » et que « ces statistiques ont été occultées seulement par les études qui n’examinent que la violence exercée sur les femmes ». C’est ainsi, dit-il, que « l’opinion "politiquement correcte" consistant à décrire la violence familiale comme un vice exclusivement masculin a envahi la société canadienne » (cité par Farrell, 2000, p. 2).

MERGE a exprimé l’intention de se servir du système judiciaire pour attaquer d’autres organismes qui, tels le Family Center, perçoivent les femmes comme les principales cibles de la violence conjugale et familiale. MERGE peut également compter sur l’appui de plusieurs acteurs politiques fédéraux influents tels que les députés Deborah Grey et Roger Gallaway (Farrell, 2000). Gallaway était co-président du Comité mixte spécial sur la garde et le droit de visite des enfants (SJCA) (Pearson et Gallaway, 1998). Ce comité a accordé une grande attention aux prétentions de Ferrell et Christensen (2000) selon lesquelles les chercheur-es féministes se livraient à « une science prostituée » et que la violence dans les relations intimes est totalement symétrique chez les deux sexes. Gallaway a réussi à se gagner « une notoriété nationale [...] pour avoir critiqué [...] le parti pris anti-masculin contenu dans la législation fédérale » (Farrell, 2000, p. 2). Comme Christensen, Gallaway a affirmé aux médias que, « dans la société, les femmes sont aussi violentes que les hommes » (rapporté par Cobb, 1998, p. A3).

Il est évident que Christensen et les autres chercheurs partageant ses opinions ont influencé le Comité mixte spécial sur la garde et le droit de visite des enfants (SJCA), puisque celui-ci a conclu qu’« à cause de la violence dont les hommes sont victimes, le comité ne peut recommander que les lois sur la famille et le divorce définissent la violence familiale comme étant l’apanage d’un seul sexe » (Pearson et Gallaway, 1998, p. 1981). Murray Straus, un des plus éminents partisans de la thèse de la symétrie sexuelle de la violence, appuie également cette affirmation. À titre d’exemple, le Comité mixte spécial sur la garde et le droit de visite des enfants (SJCA) lui a attribué l’affirmation suivante, à propos de l’échelle de stratégies de résolution des conflits (CTS) utilisée dans l’enquête nationale de Statistique Canada de 1993 sur la violence envers les femmes (EVEF) :

    « C’est ce que l’enquête nationale sur la violence envers les femmes a fait. Les chercheurs se sont servis des techniques que j’ai mises au point, l’échelle de stratégies de résolution des conflits. Mais ils l’ont amputée de la moitié des questions qui s’adressent à la violence exercée par les femmes, afin de ne pas avoir à traiter des données embarrassantes politiquement (rapporté par Pearson et Gallaway, 1998, p. 80) ».

Un autre sujet de dispute entre les spécialistes de la méthode scientifique et les politicailleurs du « ressac » réside dans la méthode même permettant de définir les mauvais traitements. Un grand nombre de chercheur-es féministes soutiennent qu’en maintenant une définition restrictive, trop étroitement liée aux lois pénales, les recherches ne permettent pas de présenter la totalité de la violence dont les femmes sont les victimes. La présence de ce que Stanko appelle l’« insécurité continue » dans la vie des femmes est la clé de toute recherche dans ce domaine, incluant la recherche fondée sur l’échelle de stratégies de résolution des conflits (CTS) tant décriée par les tenants du « ressac ».

Pourtant, Gallaway prétend que les études telles le CNS « sont davantage faussées par une conception trop large des "mauvais traitements" (selon Farrell, 2002, p. 2). On peut évidemment soutenir que les membres de MERGE, Roger Gallaway et les autres partisans du « ressac » antiféministe, sont simplement des « extrémistes ou des « idéologues de droite » qui ont peu ou pas d’influence sur le public en général et sur les politiques gouvernementales. Cependant, si c’était le cas, pourquoi trouve-t-on tant d’expressions neutres sexuellement, comme « violence conjugale », « violence familiale », « violence au foyer », qui sont omniprésentes dans la documentation gouvernementale récente ?(4) De plus, pourquoi Statistique Canada est-il passé d’une approche féministe de la violence au début des années 1990 au recours à des méthodes de sondage sexuellement neutres en 1999 ? Et pourquoi Statistique Canada n’a-t-il pas ajouté le contexte, le sens et les motivations sous-jacentes aux mesures de violence à l’échelle des stratégies de résolution des conflits utilisée dans l’ESGV de 1999 ? Nous reviendrons ci-après sur ces questions.

Évidemment, nous n’avons aucun moyen de savoir pourquoi précisément Statistique Canada a cessé de se guider sur les travaux des chercheur-es féministes comme Smith (1987, 1994). Quel que soit le facteur qui ait poussé cette agence à revenir à l’ancienne approche sexuellement neutre se rapprochant de celle utilisée dans le premier et le second U.S. National Family Violence Survey (« Les enquêtes nationales américaines sur la violence familiale », Straus et Gelles, 1986, Straus et al., 1981), Statistique Canada a contribué à faire que des expressions comme « violence conjugale » deviennent « partie essentielle de notre vocabulaire populaire ». De plus, « un assortiment varié d’experts et organismes antiféministes se sont approprié et ont exploité son récent sondage » (Hammer, 2002, p. 111). Voyons maintenant comment l’approche scientifique de Statistique Canada a imposé à la recherche sur la violence dans les relations intimes un véritable « retour vers le futur ».

Le retour de Statistique Canada à la « recherche sur la violence familiale »

Les chercheurs centrés sur la « violence familiale », tels Straus et Gelles (1986) et Steinmetz (1977-78), ont des convictions semblables à celles de MERGE et du député Roger Gallaway. Par exemple, ils remettent en question les données démontrant que les femmes sont les premières victimes de mauvais traitements dans le contexte du mariage, de la cohabitation et des fréquentations. Ils emploient également un vocabulaire sexuellement neutre, utilisant des termes comme « violence conjugale ». Ils vont jusqu’à prétendre que les femmes qui giflent les hommes qui se conduisent mal le font pour provoquer ceux-ci à les frapper davantage. Selon Straus et Gelles (1990, p. 105),

    « le danger d’un pareil comportement consiste dans le fait qu’il invite carrément son mari à la battre. Parfois, il en résulte ainsi des représailles immédiates et violentes. Indépendamment du fait qu’il y ait ou non représailles, le fait est qu’elle sera ainsi perçue par lui comme têtue, hargneuse ou impossible à raisonner. Ce n’est qu’à la condition qu’elles renoncent, elles aussi, à tout recours à la violence dans leurs relations avec leur partenaire masculin et avec leurs enfants que les femmes pourront espérer ne plus être victimes de violence. Les femmes doivent exhorter leurs sœurs à la même non violence que celle qu’elles exigent, avec raison, des hommes ». [Les italiques sont dans le texte originel]

Bien que les chercheurs dans le domaine de la « violence familiale » voient les hommes et les femmes comme aussi violents les unes et les uns dans leurs relations d’intimité, ils ont tout de même toujours admis que la violence masculine cause des blessures plus graves que la violence féminine (Straus, 1993). Mais ils soutiennent que ce fait importe peu puisque ce qui détermine si une personne subit ou non des blessures dépend de facteurs « purement dus au hasard comme la capacité d’atteindre sa cible ou la chance » (Straus et autres, 1981, p. 22) et le fait que les hommes sont en moyenne plus gros.

Cette affirmation, les définitions sexuellement neutres ainsi que la méthodologie ont fait l’objet d’importantes critiques féministes et sont à l’origine de plusieurs tentatives de dépasser les limites méthodologiques des chercheurs sur la « violence familiale ». De plus, certain-es scientifiques (comme Saunders, 1986 ; DeKeseredy et autres, 1997) ont ajouté aux échelles de stratégies de résolution des conflits (CTS) des contextes, du sens et des motifs.

L’enquête de 1993 de Statistique Canada sur la violence envers les femmes est un bon exemple d’une étude récente qui tentait de corriger les principales lacunes des études effectuées antérieurement par les chercheurs sur la « violence familiale ». En fait, grâce en partie aux conseils prodigués par Michael Smith et d’autres chercheur-es féministes éminent-es sur ce sujet (par exemple, Rebecca et Russell Dobash), l’équipe de recherche de l’enquête de 1993 a choisi expressément de prendre ses distances des recherches de Straus et autres (1981) et de Straus et Gelles (1986). À titre d’exemple, les 10 modifications apportées aux items du questionnaire destinés à mesurer la violence exercée par le conjoint masculin comportent parfois des différences majeures. L’échelle CTS est assortie d’une introduction expliquant que les chercheurs sont intéressés par les diverses stratégies auxquelles les couples ont recours pour résoudre leurs conflits.

Cependant, selon la chercheuse de Statistique Canada, Holly Johnson (1996, p. 59) :

    « L’étude sur la violence envers les femmes (VAWS) se démarque de l’approche centrée sur les stratégies de résolution des conflits, par le soin particulier apporté à aborder la violence conjugale à partir de questions détaillées sur la crainte de la violence dans les lieux publics et sur les mesures prises pour leur propre protection, sur le harcèlement sexuel et sur la violence sexuelle et physique aux mains d’inconnus, ainsi que des hommes avec qui elles sortent, de leurs « petits copains » et d’autres hommes qu’elles connaissent. Le VAWS ne recourt pas à une échelle de « raisonnement verbal » ou d’« agression verbale » pour guider délicatement le répondant vers le sujet de la violence. De plus, l’introduction de la partie consacrée aux agressions pratiquées sur les femmes dit très clairement que "nous sommes particulièrement intéressés d’en apprendre plus sur la violence dont sont victimes les femmes dans leur foyer. Je vous demande de me dire si votre mari ou votre conjoint a jamais eu à votre égard l’un ou l’autre des comportements suivants...". Ce sondage n’a pas pour but de résoudre des conflits mais se préoccupe plutôt de la violence exercée sur les femmes et cet objectif est clairement établi d’entrée de jeu ». [Les italiques sont dans le texte originel]

Johnson (1996, p. 57) (5) attache une grande attention aux principaux défauts du CTS, incluant le fait qu’ « il ne tient pas compte des déséquilibres sexuellement définis qui caractérisent les unions entre les hommes et les femmes et la société, et il exclut des détails essentiels touchant les motifs, les intentions et les conséquences... ». Elle soutient également que « cette échelle repose sur l’hypothèse que les hommes et les femmes dans les familles et dans la société sont à armes égales et jouissent du même pouvoir, de la même autorité et des mêmes ressources ».

Actuellement, il semble que, près de dix ans après cette enquête inspirée des principes féministes, Statistique Canada a revu sa position pour se rapprocher plutôt des positions des chercheurs axés sur la « violence familiale ». Voyez plutôt le préambule aux 10 items du CTS modifiés utilisés dans l’Enquête générale sur la victimisation de 1999. Cette introduction est fondée sur l’hypothèse que les hommes et les femmes ont dans l’intimité un pouvoir égal :

    « Il importe d’entendre s’exprimer directement les gens eux-mêmes si nous voulons comprendre le problème grave de la violence au foyer. Je vais vous poser 10 questions courtes et j’aimerais que vous me disiez si, dans les 5 dernières années, votre époux ou épouse ou votre conjoint ou conjointe a eu à votre égard les comportement suivants. Soyez assurés que vos réponses seront l’objet d’une confidentialité absolue » (Pottie Bunge, 2000, p. 13).

Comme les deux sondages nationaux américains (Straus et Gelles, 1986 ; Straus et autres, 1981), l’introduction qui précède, lorsqu’on tient compte également des autres faiblesses méthodologiques, a eu pour résultat le sondage de 1999 contenant des données proches de celles du CTS - le décompte brut des actes de violence commis - qui sont sexuellement symétriques. L’enquête de 1999 écarte le fait qu’une grande partie de la violence masculine et féminine est commise pour des raisons différentes (Jiwani, 2000). Nous insistons sur le fait qu’une cause fréquente de la violence féminine est l’autodéfense, alors que la plus grande partie de la violence masculine a pour but de contrôler la conjointe (DeKeseredy et Schwartz, 1998b ; Ellis et Stuckless, 1996). Les chercheurs de Statistique Canada (comme par exemple Johnson, 1996), comme nous l’avons dit, sont tout à fait conscients de ces questions et des faiblesses du CTS, mais ont choisi malgré tout d’avoir recours à des méthodes semblables à celles utilisées par les chercheur-es non féministes d’il y a 20 ans.

Un autre aspect auquel il faut accorder de l’importance est le fait que, tout comme les chercheurs américains dans le domaine de la famille, les chercheurs de Statistique Canada continuent d’affirmer que « les hommes et les femmes sont victimes de violence conjugale dans des proportions presque égales » (Trainor, 2002b, p. 1). Donc, non seulement les méthodes utilisées sont semblables à celles des chercheurs en « violence familiale », mais l’interprétation faite des données du CTS est également identique. Il existe cependant une différence majeure entre les chercheurs en « violence familiale » et ceux qui ont mené l’enquête de 1999 en ce que ces derniers (voir par exemple Pottie Bunge, 2000) n’affirment pas que la recherche permet d’identifier un « syndrome du mari battu » (Steinmetz, 1977/1978). Malgré tout, comme l’a affirmé récemment Desmond Ellis, sociologue de l’Université de York, dans sa critique de l’ESGV de 1999 : « Faire abstraction du contexte, du sens et du motif est de la désinformation... De plus, ne pas faire de distinction entre les diverses formes de violence induit en erreur » (rapporté par Foss, 2002, p.2).

Chercheurs scientifiques ou chercheurs militants ?

Il n’en reste pas moins que Pottie Bunge (2000) présente des données montrant que les conséquences de la violence dans le couple, au Canada, sont plus graves pour les femmes. Entre 1994 et 1999, les femmes victimes (15%) avaient 5 fois plus de chances que leurs collègues masculins (3%) de requérir des soins médicaux. Bien sûr, les chercheurs en « violence familiale » n’accordent pas nécessairement la même importance à ces chiffres et ce, même lorsque de pareils résultats surgissent dans le cadre de leurs propres recherches. Par exemple, Stets et Straus (1990, p. 193) se demandent « si le fait que les femmes requièrent plus d’attention médicale et subissent plus d’absentéisme au travail est vraiment le résultat direct des mauvais traitements ». De même, les militants canadiens des droits des hommes ont souvent trouvé commode de contester ou de simplement écarter les données qui ne font pas leur affaire. À preuve, la déclaration suivante de Ferrel (2000, p. 7), adressée au Comité mixte spécial sur la garde et le droit de visite des enfants (SJCA) :

    « La plus grande partie des agressions entre conjoints sont le fait de gens bien ordinaires, qui ont des niveaux bien ordinaires de conflits et de dysfonction psychologique et d’abus de substances psychotropes. Et en généfal, ces agressions ordinaires causent peu ou pas de lésions physiques à l’un ou l’autre sexe - en fait, dans la grande majorité des cas, les niveaux de lésions sont à peu près les mêmes pour les deux sexes ».

Statistique Canada a fait un autre pas en arrière pour se rapprocher des travaux des chercheurs en « violence familiale » en ne tenant pas compte d’un grand nombre de comportements masculins particulièrement dommageables, comme le harcèlement sexuel (Jiwani, 2000). Il existe maintenant d’autres méthodes devenues courantes qui permettent d’accroître considérablement la qualité des données sur les mauvais traitements dans le cadre des relations d’intimité. Par exemple, des questions ouvertes et fermées supplémentaires sur la violence masculine mises au point par Smith (1987, 1994) ont permis de recueillir des déclarations sur des actes violents qui n’étaient pas rapportés dans le cadre d’un questionnaire auto-administré ou d’une entrevue téléphonique. Malgré le fait que l’on ait depuis longtemps recommandé de recourir à des méthodes variées de mesures de la violence (De Keseredy, 1995 ; Schwartz, 2000 ; Smith, 1994), Statistique Canada, pour des raisons inconnues, a plutôt décidé de reculer et de s’inspirer des chercheurs sur la « violence familiale ».

Curieusement, même ces derniers devraient éprouver de la difficulté à comprendre que Pottie Bunge (2000) et d’autres professionnels de Statistique Canada (entre autres, Trainor, Lambert et Dauvergne, 2002) ne rapportent aucun des résultats découlant des données venant de l’administration de l’Échelle des stratégies de résolution des conflits (CTS). Par exemple, quelle que soit la taille de l’échantillon de population, pratiquement tous les sondages basés sur la CTS ont conclu qu’au moins 10% des répondants, quel que soit leur sexe, déclarent avoir été victimes d’au moins une forme de violence au cours d’une année complète. Parfois ce chiffre est beaucoup plus élevé. Pourtant, l’ESGV (General Social Survey on Victimization, GSS) de 1999 a trouvé que 3% des femmes et 2% des hommes ayant à ce moment un conjoint ou un ex-conjoint avaient été victimes de violence au cours de l’année précédant le sondage (Trainor et autres, 2002). De plus, même les taux de victimisation masculin (7%) et féminin (8%) pour une période de 5 ans sont remarquablement inférieurs aux chiffres générés par le CTS, présentés dans le cadre de sondages canadiens à grande échelle fondés sur un échantillonnage représentatif, pour une période d’un an (par exemple, Kennedy et Dutton, 1989, Smith, 1987) : ces données établissent qu’au moins 11% des femmes ont rapporté avoir été victimes d’un époux ou conjoint masculin (DeKeseredy, 2000).

Comme le font remarquer Straus (1998), Schwartz (2000) et bien d’autres, de si bas résultats obtenus par Statistique Canada sont fonction du fait que l’on ait présenté l’étude aux répondants comme une « étude sur la victimisation criminelle ». Il est clair que les définitions de violence conjugale sur lesquelles repose l’ESGV de 1999 sont inspirées par le Code criminel canadien (Jiwani, 2000 ; Pottie Bunge, 2000 ; Trainor, 2002a).

Les sondages sur le crime font surgir un ensemble de réponses liées à la façon dont la question est posée : les répondants ont tendance à ne pas rapporter des actes qu’ils ne sont pas capables d’identifier clairement comme des actes criminels (Koss, 1996 ; Schwartz, 2000 ; Straus, 1998). Dans le contexte d’un tel sondage, si les répondants ne perçoivent pas la conduite de leur conjoint comme une conduite « criminelle », ils risquent de ne pas la rapporter. En fait, lorsque la recherche porte sur l’agression et la victimisation criminelle, près de 83% des incidents de violence conjugale ne seront pas rapportés (Mihalic et Elliot, 1997).

Il n’est donc pas surprenant que le taux de victimisation féminine, pour une période d’un an, généré par la recherche de 1993 de Statistique Canada sur la violence envers les femmes soit de 3%, puisque c’est également une définition étroite et légaliste de la violence qui sous-tend cette enquête. Il est évident que les sondages fondés sur une définition plus large de la violence ont produit des taux de violence plus élevés, quelle que soit la taille et la composition de l’échantillon (DeKeseredy, 2000). Les chercheurs de Statistique Canada savent cela. L’un d’entre eux a déclaré récemment qu’« Il est évident que des définitions plus englobantes de la violence familiale produiront une évaluation plus élevée de l’incidence du problème » (Trainor, 2000c, p. 4).

Les scientifiques féministes (par exemple, Kelly, 1988 ; Radford, 1987) recommandent fortement que l’on ait recours à des définitions larges de la violence, alors qu’un grand nombre de chercheurs (par exemple Fekete, 1994 ; Gelles et Cornell, 1985 ; Gordon, 2000) et certains membres de la classe politique s’opposent catégoriquement à de telles définitions. Il faut se rappeler ce que disait Gallaway à propos du caractère « dénaturé » des études qui reposent sur des définitions larges des mauvais traitements.

On ne sait pas si des personnes opposées aux définitions larges de la violence et ayant un grand poids politique ont pu exercer une influence sur Statistique Canada. Il n’en demeure pas moins que, quelles que soient les raisons pour lesquelles cette agence a choisi de maintenir une vision étroite, il existe une documentation scientifique considérable qui démontre que ce n’est pas parce que la loi ne reconnaît pas le caractère grave d’un mauvais traitement que les définitions étroites correspondent pour autant à ce que ressentent et vivent les femmes dans la vraie vie (DeKeseredy, 2000 ; Smitn, 1994). Par exemple, Jiwani (2000, p. 2) affirme que l’on aurait dû ajouter la dimension « isolement » dans la liste des violences physiques de Statistique Canada, puisque « c’est un fait que les abuseurs s’arrangeront d’abord pour isoler leur victime de sa famille, de ses amis et de ses connaissance, et à travers cet isolement, rendre la victime encore plus vulnérables à la violence ».

L’ESGV de 1999 pose de nombreux autres problèmes qui pourraient facilement être décrits ici ; toutefois, cela irait au-delà des limites définies par cet article (voir, entre autres, Jiwani, 2000). Il est clair que le plus important est tout de même le fait que les chercheurs de Statistique Canada étaient conscients des problèmes qu’avaient apportés les recherches sur la « violence familiale » menées précédemment aux États-Unis (par exemple, Straus et autres, 1981). Ces mêmes chercheurs avaient réussi à réduire ou à surmonter ces problèmes dans leurs recherches sur la violence envers les femmes. Et pourtant, ils ont mené récemment une recherche qui fait fi des plus importants développements méthodologiques dans ce domaine. Il faut déplorer que la plus récente recherche de Statistique Canada constitue plus qu’un pas en arrière et qu’elle amènera un grand nombre de gens à discréditer les résultats du rapport sur la violence envers les femmes de 1993 et d’autres études semblables (Jiwani, 2000).

Conclusion

On a qualifié de victoire majeure pour le mouvement des droits des hommes, et de ceux qui partagent ses convictions, le recours à des pratiques passées par les chercheurs qui ont mis sur pied et effectué l’EGSV de 1999. Cependant, certains d’entre nous voient ce retour en arrière comme un échec, et ce, pour plusieurs raisons.

Nous sommes d’avis, par exemple, que les données sur la violence conjugale présentée par l’EGSV sont le produit de méthodes de recherche viciées et désuètes. Certains professionnels qui oeuvrent dans ce domaine vont plus loin et disent que les données de l’EGSV procurent en fait des munitions aux personnes qui cherchent à réfréner les luttes des femmes pour la sûreté et la justice. Ils prétendent également que ces données fournissent aux décideurs publics des excuses pour réduire les ressources déjà insuffisantes accordées aux groupes de femmes, aux refuges, aux programmes de traitement des conjoints violents et à d’autres programmes sociaux visant à éliminer la violence exercée par les hommes sur les femmes (Jiwani, 2000).

Ainsi, le « ressac » a un important effet « coup de fouet » à la fois sur les professionnels et sur les victimes, rendant désormais plus difficile l’accès à l’appui du public et aux ressources. Les femmes victimes de relations abusives non seulement sont privées d’aide concrète mais encore se font ridiculiser et déprécier en public par les groupes revendicateurs des droits des hommes. Que des chercheurs en sciences sociales se prêtent à ce jeu constitue une atteinte à l’ensemble de la profession.

Que faire ? Nous serions tentés d’exhorter encore une fois les chercheurs et chercheuses ainsi que les militantes féministes à se livrer à de la « criminologie médiatique » (Barak, 1988 ; Schwartz et DeKeseredy, 1993). Celle-ci consiste à communiquer des analyses critiques, comme la présente, aux médias grand public (par exemple, le Globe and Mail). Il est sûr que de temps à autres les médias populaires publieront ou mettront en ondes de tels commentaires. Cependant, « la fréquence est... basse » (Caringella-MacDonald et Humphries, 1998, p. 7). Comme nous le rappelle Faludi (1996, p. 10), lorsqu’il s’agit de rapporter des récits de violence vécue dans des relations d’intimité, « les médias vont continuer à faire passer sans questionnement des données bidon mises de l’avant par des groupes de droite tout en montant sur leurs grands chevaux dès qu’un-e chercheur-e féministe fait une erreur dans une statistique rapportée dans une note de bas de page ».

Cela ne veut pas dire que les féministes et autres progressistes ne doivent pas faire connaître leurs inquiétudes, leurs opinions ou leurs recherches aux journalistes. Toutefois, cette approche seule ne pourra jamais provoquer que de petites brèches dans le pouvoir patriarcal qui assure la production d’études telles que l’EGSV de 1999. Il faut donc, en même temps que de la « criminologie médiatique », faire en sorte que les hommes proféministes et les femmes féministes se solidarisent pour mener d’autres types de luttes visant à empêcher le recul des recherches et des politiques sociales.

Il importe d’avoir des contacts soutenus et fréquents avec la classe politique pour connaître ce qu’elle fait concrètement pour promouvoir l’égalité des sexes, la recherche innovatrice et des stratégies visant à combattre la violence dont les femmes sont les victimes : voilà des gestes importants et peu coûteux (Morris, 2002). Voici d’autres stratégies intéressantes (dont certaines engendrent par contre des coûts) :

• Promouvoir la recherche action de haute qualité qui produise les données requises pour répondre de manière précise au déluge de matériel populaire et scientifique visant la promotion des droits des hommes et d’une vision sexuellement symétrique dans l’analyse et le traitement de la violence exercée dans les relations d’intimité (Denham et Gillespie, 1998, p. 48).
• Utiliser les sites Web, qui sont un important outil pour rejoindre les gens, surtout s’ils sont attrayants et rendent disponible une information fouillée dans un format facile à lire et à assimiler. La recherche de grande qualité que nous produisons doit être ainsi disséminée de la façon la plus large possible.
• Assurer la circulation et le partage de l’information empirique, scientifique et politique entre les différents groupes et communautés engagés dans la lutte pour mettre un terme à la violence envers les femmes. Cela pourrait comprendre bien sûr des conférences de presse mais devrait également comporter la distribution de brochures et d’autre documentation, en les rendant disponibles dans les endroits publics, les centres de santé et les lieux de travail.
• Organiser des conférences-débats pour soumettre à la discussion la recherche et les politiques qui portent atteinte au mouvement contre la violence envers les femmes, et pour découvrir de nouvelles stratégies qui permettront de se soustraire à ce fléau social.

Nous pourrions bien sûr prolonger cette liste d’initiatives d’autres exemples. La clé est d’amener les hommes et les femmes progressistes à travailler ensemble et à ne pas baisser les bras. Malheureusement, dans le contexte d’un chômage grandissant, de restrictions massives des programmes sociaux et d’autres catastrophes économiques, « la lutte visant à encourager les gens à continuer à insister pour obtenir les changements structurels appropriés sera plus difficile » (Denham et Gillespie, 1998, p. 47).

Il faut également reconnaître qu’en dépit des nombreuses mesures prises pour mettre un terme à la violence envers les femmes et aux autres effets très dommageables d’autres pratiques patriarcales, il y aura toujours des groupes de promotion des droits des hommes et des membres de la classe politique pour se défiler, lever le poing ou ériger des barricades antiféministes (Faludi, 1991). Et, bien sûr, il y aura toujours des sondages comme celui de 1999 qui, intentionnellement ou non, viendront appuyer ces gens. Cependant, malgré les initiatives fructueuses pour freiner le mouvement contre la violence envers les femmes, les antiféministes et les études qui les appuient ne pourront jamais « effacer la réalité de la violence masculine qui s’exerce à l’égard des femmes » (Jiwani, 2000, p. 5).

- DÉCLARATION SUR LES DROITS D’AUTEUR
Tous les droits sur les articles qui paraissent sur l’Online Journal of Justice Studies sont la propriété de la revue. L’accès par le Web à l’Online Journal of Justice Studies est gratuit pour les individus et les institutions. On peut sans frais et sans permission expresse diffuser chacun des articles pour des fins de recherche et d’éducation. Par contre, l’exploitation commerciale de l’Online Journal of Justice Studies ou de son contenu est expressément interdite, sauf avec la permission écrite de l’éditeur. © Droits de la traduction française : Sisyphe.

© Online Journal of Justice Studies - ISSN : 1492-3831
Version originale anglaise : « Backlash and Whiplash : A Critique of Statistics Canada’s 1999 General Social Survey on Victimization », Online Journal of Justice Studies, Vol. 1, No. 1 (January) : 2003. Si le lien ne fonctionne pas, cliquez ici.

Traduction française de Philippe-Robert de Massy et révision par Sisyphe.

- Les auteurs tiennent à remercier Shahid Alvi, Bernard Auchter, Meda Chesney-Lind, Kim Cook, Sarah Cook, Juergen Dankwort, Katharine Darke, Molly Dragiewicz, Desmond Ellis, Ronald Hinch, Michael Kimmel, Stephen Katz, Mary Koss, Barbara Marshall, Sandy Ortman, Sue Osthoff, Jody Raphael, and Claire Renzetti pour leurs commentaires et leurs suggestions. Veuillez s’il vous plaît adresser toute correspondance à Walter S. DeKeseredy.

Notes

1. On trouvera décrite dans Johnson (1996) la méthodologie sur laquelle reposent les EVEF et les données que cette méthodologie général.
2. Voir Alvi, DeKeseredy, and Ellis (2000), Duffy, Glenday, and Pupo (1997), Forcese (1997), Naiman (1997), and Satzewich (1998), pour une recension en profondeur de la recherche sociologique sur les façons dont ces types d’inégalités empoisonnent la vie au Canada.
3. Cette expression décrit les rumeurs auxquelles ont recours les universitaires pour se discréditer les uns les autres (Stak-Adamec, 1996).
4. C’est le cas du 5e rapport annuel de Statistique Canada sur La violence familiale au Canada (Trainor, 2002a), qui présente les données de l’Enquête sociale générale sur la victimisation (ESGV) de 1999.
5. Dangerous domains : Violence Against Women in Canada, p. 56 à 59.

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Trainor, C. (2002b). Highlights. In C. Trainor (Ed.), Family violence in Canada : A statistical profile 2002 (p. 1). Ottawa : Statistique Canada.
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Trainor, C., Lambert, M., et Dauvergne, M. (2002). « Spousal violence ». In C. Trainor (Ed.), Family violence in Canada : A statistical profile 2002 (pp. 6-9). Ottawa : Statistique Canada.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 15 mars 2005.


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Walter S. DeKeseredy et Martin D. Schwartz, Université de l’Ohio

Walter S. DeKeseredy
Département de sociologie et d’anthropologie
Université d’Ohio
Athens, Ohio
U.S.A. 45701
Courriel

Martin D. Schwartz
Département de sociologie et d’anthropologie
Université d’Ohio
Courriel



Plan-Liens Forum

  • Le déni de l’oppresseur
    (1/1) 6 avril 2005 , par





  • Le déni de l’oppresseur
    6 avril 2005 , par   [retour au début des forums]

    Dans l’article :"Déviriliser la politique", Welzer-lang constate que le conditionnement masculin se fait par voie d’humiliations et de harcelements des pairs, donc la "personna" masculine est une machine psychologique (dèfois physique) à être insensible au maximum aux diverses attaques et à être plus ou moins maitre et à la défense et à l’attaque d’autrui.

    Sartre en analysant le garçon de café se pose la question de l’impact de la "personna" :"Suis-je le garçon de café ou joue-je simplement à l’être ?" et de la "mauvaise foi".

    A Nurembreg, le monde entier a été "soufflé" par la bonne conscience affichée par les SS et les déclarations de non-culpabilité.

    Les témoignages recueillis des bourreaux du Rawda, une fois de plus stupéfient de par leur déni.

    De fait,il est peut-être essentiel de définir clairement la violence "légale" et son système que celle-ci s’inscrive dans les ellipses culturelles ou dans les politiques , de nous donner les moyens d’entendre les propos des oppresseurs jusqu’au bout, c’est à dire d’entendre leurs justifications quelles qu’elles soient afin de pouvoir en fin agir par une meilleure compréhension du mécanisme interne qui pousse au déni (d’après moi il s’agit alors de permettre à l’oppresseur d’être face à sa propre soufrance). Alors seulement, nous pourront éduquer nos enfants en des voies plus saines.

    Les sytèmes de la domination ont été étudiés mais ceux de la dévalorisation de l’humain ?

    • Entendre les justifications des oppresseurs
      6 avril 2005 , par
        [retour au début des forums]

      C’est une chose d’entendre les justifications des oppresseurs et c’en est une autre de voir un organisme officiel présumément scientifique les faire siennes sans sens critique, comme il est démontré dans l’article. Cela a de graves conséquences quand des gouvernements utilisent les enquêtes de cet organisme pour justifier des politiques discriminatoires. Ils se trouvent à faire des politiques qui ne sont pas fondées sur la réalité des faits.

      [Répondre à ce message]

      • > Entendre les justifications des oppresseurs
        6 avril 2005 , par
          [retour au début des forums]

        Bien sûr que j’entends et j’acquiesce aux critiques concernant ce que l’on pourrait appeler aussi un détournement et de recherches et d’informations.

        J’entrevois que pour contre-attaquer , il serait peut-être utile de mettre en évidence le pourquoi de ces détournements si vigoureux tant dans leurs "slogans" que dans leur partialité (dans tous les sens de ce dernier termes) : le malaise de la sensation de perte de privilèges, privilèges qui étaient donnés par la violence légale contenue et dans les cultures et dans les politiques accompagné d’un voeu de "retour en arrière".

        Le partriarcat s’assoit uniquement sur sa rhétorique et celle-ci se renouvelle au grès de ses intérets (ex : Freud ou découvertes scientifiques détournées, instrumentalisée) mais perd du terrain par cette même rhétorique : l’énoncé des valeurs républicaines ont contraint à abolir l’esclavage.

        Pour les femmes, les hommes ont trouvé "pratique" le surplus financier apporté par la conjointe au "ménage" et la contraception qui leur a permis plus de "confort" mais de là à ce que les femmes affirment leur indépendance totale en s’affranchissant du dit "ménage" en ce qui concerne l’économique et en devenant sujet à part entière de leur sexualité ! Il s’agit des pleurs du dictateur qui perd ses sujets ( nos littératures nous apportent beaucoup de description de ces pleurs).

        Beaucoup d’hommes en ont profité pour changer aussi et se défaire du conditionnement patriarcal afin d’être humain à part entière ainsi que beaucoup de femmes, mais la grande majorité des hommes du monde ne s’inscrivent pas dans ce mouvement encore et donc les pressions sur ceux qui y sont engagés sont d’une force et d’une violence exceptionnelle.

        Ce que je voulais mettre en évidence c’est qu’il est peut-être nécéssaire de trouver le moyen que cet eternel déni ne puisse plus servir d’ultime mais efficace rempart.

        [Répondre à ce message]


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