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jeudi 6 février 2003

Hormonothérapie : les femmes ont été trompées

par Abby Lippman, généticienne






Écrits d'Élaine Audet



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La presque totalité d’un essai clinique, très publicisé aux États-Unis, au cours duquel on a administré à des femmes en bonne santé un traitement hormonal censé les protéger d’un ensemble de maladies, a été abruptement interrompu, début juillet 2002, lorsque des données ont démontré que la médication était dangereuse plutôt que préventive.

Depuis longtemps, et sans recherche solide, l’industrie pharmaceutique a pris ses désirs pour de réalités scientifiques et a présenté de façon racoleuse l’hormonothérapie de substitution (HTS) comme une arme miracle capable de prévenir les maladies cardiaques de millions de femmes.

Un remède contre-productif

Mais, il semble plutôt que l’HTS a causé ces maladies chez les femmes préalablement en bonne santé qui se sont portées volontaires pour cette Initiative pour la santé des femmes -Women’s Health Initiative (WHI), réalisée aux État-Unis.

Et pour tourner davantage le fer dans la plaie causée par cette arme miracle, on a trouvé des preuves que l’hormonothérapie accroît aussi les risques de développement de cancers du sein, d’accidents cérébraux vasculaires (ACV) et de thromboses. C’est payer bien cher pour un éventuel soulagement des symptômes de la ménopause, surtout lorsque les femmes peuvent recourir à d’autres options.

D’ailleurs, même la diminution des cas de fracture de la hanche, de cancer du côlon et du rectum observée chez les participantes ne peut justifier de s’exposer aux risques inhérents à l’hormonothérapie, alors qu’un régime alimentaire et un programme d’activité physique régulière constituent une alternative préventive naturelle et sûre contre ces risques.

Une initiative nécessaire

Les groupes de femmes états-uniennes peuvent s’attribuer le mérite d’avoir lancé le programme d’Initiative pour la santé des femmes. À titre de rappel, ce programme comprend plusieurs études scientifiques, commencées en 1991 et devant s’échelonner sur 15 ans, dont le but est d’explorer des moyens - pharmaceutiques pour la plupart - de prévenir les maladies du cœur, le cancer du colon et du rectum, le cancer du sein et l’ostéoporose chez des femmes en bonne santé.

Les groupes de défense pour la santé des femmes, inquiets de la médicalisation croissante de la vie des femmes et de la tendance des médecins à promouvoir les pilules préventives pour tout, des bouffées de chaleur aux trous de mémoire, sans être sûrs de l’innocuité de celles-ci, ont exercé des pressions sur le gouvernement états-unien afin que celui-ci finance le programme.

Ces groupes étaient convaincus que seule une étude financée par le gouvernement fédéral permettrait d’obtenir des informations qui ne soient pas biaisées par l’intérêt des compagnies pharmaceutiques. Ainsi, ils ont réussi à démontrer que les femmes ont besoin de ce type d’information pour faire des choix éclairés quant à leur santé.

Sans l’intervention simultanée du Réseau pour la santé des femmes des États-Unis (US Women’s Health Network) et d’autres organismes, des millions de femmes recevraient encore des ordonnances pour l’hormonothérapie, simplement à cause de ce qu’on a appelé un triomphe du marketing sur la science, l’industrie pharmaceutique ayant dépensé des milliards en publicité pour convaincre le milieu médical et la population américaine des effets miraculeux de ce type de thérapies.

La bonne santé se soigne-t-elle ?

Nous savons maintenant, comme plusieurs le soutenaient depuis longtemps, que l’hormonothérapie ne constitue pas une panacée. Pas même une aide limitée, sauf pour les femmes qui ont des symptômes insupportables à la ménopause. Mais au-delà d’un message clair et direct donné par les résultats de l’étude d’Initiative en santé des femmes - ne pas utiliser d’œstrogènes et de progestérone pour combattre les maladies chroniques -, on doit tirer une leçon plus profonde face à ce nouveau chapitre de la colonisation biomédicale de la vie des femmes : les pilules peuvent être dangereuses pour les gens en bonne santé !

Et la publicité des compagnies pharmaceutiques, ainsi que leurs autres activités de marketing, constituent une menace sérieuse, potentiellement mortelle, pour la santé et le bien-être.

Les marchés s’inquiètent

Comme on aurait pu s’y attendre, le marché boursier a répondu encore plus rapidement que les médecins aux résultats de l’étude. Quelques heures après son interruption, la valeur de l’action de Wyeth, la compagnie fabriquant le médicament utilisé dans le cadre de l’étude - un médicament qui avait rapporté plus de deux milliards de dollars de ventes en 2001 - a chuté de 19 %.

Mais comme on pouvait s’y attendre aussi, les dirigeants et les responsables des relations publiques de la compagnie sont immédiatement accourus à la rescousse, arguant que d’autres médicaments compenseraient les pertes de profit de la corporation : ce n’est après tout que la combinaison d’œstrogènes et de progestérone qui est mise en cause, mais il reste encore à étudier l’effet des œstrogènes seuls ! Et sans doute d’autres possibilités, qui nous protégeront - en particulier les femmes âgées - de tous les maux dont nous sommes victimes.

Le chant de sirène de l’industrie pharmaceutique

Toutefois, avant de courir à la pharmacie, avant de succomber au chant de sirène de l’industrie et de contribuer, une fois de plus, à l’escalade du prix des médicaments, nous devons prendre le temps d’étudier les autres leçons données par l’interruption de cette étude. La plus importante est que la prescription de pilules à tort et à travers rapporte des millions aux compagnies pharmaceutiques, mais constitue une médecine dangereuse pour le reste d’entre nous - en plus de faire grimper le prix des médicaments pour tout le monde.

Les femmes sont mal informées, trompées, manipulées, par une publicité qui les définit comme étant à risque et donc nécessitant des interventions.

Leurs médecins et même la communauté médicale ne sont pas exempts du contrôle exercé par les compagnies pharmaceutiques sur le contenu des recherches, des revues médicales, des programmes d’éducation permanente, des conférences professionnelles.

Les études subventionnées par les compagnies pharmaceutiques ont comme objectif de découvrir des médicaments qui seront rentables pour les compagnies. Leur publicité et leur marketing ont pour but non pas d’éduquer, mais de vendre des médicaments aux patients et aux médecins ! Sinon, pourquoi auraient-elles investi plus de 16 milliards $ US l’année dernière pour nous influencer afin que nous utilisions leurs produits ?

En finir avec les médicaments miracles

Il est temps d’en finir avec le mirage des médicaments miracles et des pilules préventives. Nous devons exiger qu’aucun médicament ne soit prescrit à une personne en bonne santé avant que son efficacité et sa sûreté n’aient été testées rigoureusement par des études indépendantes.

Nous devons exiger que le principe de précaution soit fermement appliqué dans l’élaboration de nos politiques concernant la santé et l’environnement.

Et nous devons nous assurer que ce ne sont pas les compagnies pharmaceutiques qui définissent l’ordre du jour dans le domaine de la santé, que des ressources communautaires soient accessibles pour permettre aux femmes - et aux hommes, et aux enfants - de bien se nourrir, de travailler dans des conditions sécuritaires, de faire de l’exercice et d’autres activités physiques, ainsi que de faire l’expérience d’une vie sociale enrichissante. Voilà une posologie éprouvée pour promouvoir la santé et prévenir les maladies !


Mis en ligne le 6 février 2003


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Abby Lippman, généticienne

Généticienne, Abby Lippman est professeure titulaire au département d’épidémiologie et de biostatistique à l’Université McGill. Critique féministe de longue date, elle partage sa vie entre l’enseignement, la recherche universitaire et le militantisme. Conférencière et auteure de nombreux articles, elle s’intéresse aux problèmes de généticisation (son propre néologisme), une tendance qui voit dans les gènes la solution à tous les problèmes.

Abby Lippman siège au Québec, au Canada et aux États-Unis, comme experte sur divers comités en rapport avec la génétique et le développement des technologies de reproduction et consacre tous ses temps libres au travail communautaire relié aux problèmes de justice sociale et de santé des femmes. Elle est notamment co-présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes, membre du comité aviseur du Conseil pour une génétique responsable (É.U.), et, a été présidente de Head and Hands (À deux mains), un groupe communautaire montréalais qui travaille avec les jeunes et les jeunes adultes. Plus récemment, elle est devenue membre active des Femmes en noir de Montréal, mouvement international qui regroupe Juives et Palestiniennes pour la paix.



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