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lundi 11 avril 2005

Patricia Highsmith, énigmatique et insaisissable

par Méryl Pinque, doctorante en littérature






Écrits d'Élaine Audet



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Avec Christie, Sayers, Allingham et James, Patricia Highsmith (1921-1995) est, à son corps défendant, l’une des reines mondiales du « polar ». Ainsi en décida la critique depuis la parution en 1950 de Strangers on a Train, premier roman qui lui apporta la célébrité et dont Hitchcock tira le film qu’on sait. Sa « famille » littéraire la ferait donc croire volontiers britannique, alors qu’elle est née à Fort Worth, Texas. Solitaire, misanthrope et voyageuse (l’Italie, l’Angleterre, la France et la Suisse seront tour à tour ses terres d’accueil), celle qui prétendait écrire seulement « des histoires intéressantes » est à l’image de son héros Tom Ripley : énigmatique et insaisissable.

Un esprit libre en somme, un ovni dans le champ littéraire, dont l’œuvre mérite d’être redécouverte et débarrassée des boursouflures inhérentes à la catégorisation. Highsmith, qui disait aimer « échapper aux étiquettes », est loin de n’avoir écrit que des romans « à suspense ». Pour preuve cette curiosité, The Price of Salt (ultérieurement rebaptisée Carol pour les traductions), parue en 1952 et qui demeure, avec le magnifique Edith’s Diary, l’ouvrage le plus féministe de l’auteure. Sans être un chef-d’œuvre (nous sommes loin de la flamboyance de The Talented Mr. Ripley ou de l’étonnante modernité de The Glass Cell, dont Stephen King pourrait à bien des égards revendiquer la paternité), celui-ci marque cependant d’une pierre blanche l’histoire de la littérature. Il s’agit du premier roman homosexuel - lesbien de surcroît - à connaître un dénouement heureux : les héroïnes ne se suicident pas, ne se « convertissent » pas à l’hétérosexualité et peuvent même espérer la pleine réussite d’une vie commune.

Fidèle à sa volonté d’indépendance intellectuelle, Patricia Highsmith publie le livre sous le pseudonyme de Claire Morgan et ne réitère pas l’expérience, pourtant réussie : en quelques mois, les ventes explosèrent et The Price of Salt s’éleva bientôt au rang (scandaleux) de best-seller. L’écrivaine fut inondée de courrier en provenance des quatre coins des Etats-Unis, chacun renfermant le témoignage d’une solitude que la lecture de son livre venait de rompre miraculeusement. Nul doute qu’il devint une bible pour nombre de jeunes gens victimes d’ostracisme et d’un mal-être qu’ils ne savaient peut-être pas nommer. Une véritable bouffée d’oxygène pour les prudes et féroces années 50 où, sur fond de be-bop et en dépit de certains joyeux lurons qui s’apprêtaient à révolutionner l’Occident (n’oublions pas que Highsmith est, à un an près, l’exacte contemporaine de Kerouac), le désir homosexuel et féminin restait noyé sous l’opprobre et la honte.

The Price of Salt est une histoire d’amour sur fond de transgression, d’espoir et d’incertitude juvénile. Les deux héroïnes se croisent et se testent, jusqu’à s’avouer leur passion mutuelle. Thérèse a 19 ans, évolue dans les milieux bohèmes d’un New York doucement beat (l’histoire commence à l’hiver 1949) ; Carol, ayant déjà quelques passions féminines à son actif, est de son côté en plein divorce. Son époux, arguant de ses « penchants pervers », lui conteste la garde de leur enfant qui sert bientôt de moyen de chantage. Un procès s’ensuit, que Carol perdra, condamnée par la bien-pensance d’une époque qui la juge indigne, irresponsable et monstrueuse.

L’une et l’autre se rencontreront par hasard, dans un magasin de jouets où Thérèse, décoratrice de théâtre en manque de contrats, s’est fait provisoirement embaucher comme vendeuse. Highsmith campe à travers elle le personnage d’une affranchie : en dépit de sa jeunesse et de sa beauté, la jeune fille n’a rien de l’ingénue conventionnelle. Sa grande force de caractère et son intelligence, alliées à un refus radical de la routine bourgeoise, la feront triompher des obstacles et accéder à la plénitude amoureuse et professionnelle. Fréquentant au début du roman un jeune homme rigide et possessif pour lequel elle n’éprouve que des sentiments insignifiants, elle flirte avec d’autres garçons sans pour autant trouver l’amour. Seule la rencontre de Carol, venue acheter une poupée pour sa fille, la révélera doublement à elle-même. Sa découverte de la passion coïncide avec celle d’une homosexualité dont elle n’était jusque-là pas consciente ; ses doutes quant à sa possible frigidité s’évanouissent du même coup. A partir de là, « l’homme » semble définitivement évincé du roman. De Richard le compagnon falot (phallo ?) de Thérèse au mari de Carol en passant par le détective chargé de « filer » les amantes (personnage vil aux antipodes d’un Philip Marlowe), les personnages masculins, hormis une exception notable, n’ont ici rien de sympathique.

La passion des deux femmes se scellera définitivement à l’issue d’un voyage symbolique à travers les Etats-Unis qui prend pour Thérèse figure de véritable intromission (et c’est en cela que The Price of Salt doit être qualifié de roman initiatique). La « conquête » de l’Amérique va ici de pair avec la conquête de la liberté et l’entrée dans l’âge adulte. On n’est pas loin des errances mystico-romantiques d’un Cassady et d’un Kerouac retranscrites dans l’immémorial On the Road, autre bible d’une jeunesse encore à naître.

Certes, on pourra regretter le ton désuet ainsi que certaines longueurs qui nuisent à la fluidité du roman. L’histoire elle-même pèche par une inconsistance que l’on retrouve dans les derniers opera de Highsmith (notamment le décevant Found in the Street). Mais il faut probablement mesurer l’envergure de The Price of Salt à l’aune de la force libératoire qu’il incarna à l’époque. Et faire grâce de sa jeunesse à l’auteure, qui lorsqu’elle commença le livre n’avait pas trente ans, et vivait des expériences similaires à celles de son héroïne. Ainsi Highsmith a-t-elle véritablement été vendeuse dans un grand magasin de Manhattan, où elle croisa un jour le regard troublant d’une inconnue qui lui inspira non seulement cette histoire, mais encore lui confirma la vérité de son cœur.


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