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dimanche 28 septembre 2003


Lise Demers romancière
Du sable dans l’engrenage du pouvoir

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



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Je viens de découvrir les romans de Lise Demers, tous sous le signe de la dénonciation des abus de pouvoir, dans le domaine intime tout autant que public. J’ai commencé ma lecture par le dernier en date, Le poids des choses ordinaires (Sémaphore, 2003). Elle y fait remonter l’ambition et la soif dévorante de pouvoir dès l’enfance, au moment où la personnalité se forme à même les stéréotypes sexuels et les rapports de classes.

L’action se déroule en une journée devant se terminer par l’apothéose de la carrière du professeur Marceau qui prend sa retraite. Une célébration qui pourrait bien aboutir à la chute du gouvernement après la dénonciation publique d’un scandale auquel il aurait été mêlé. On ne sait ni où ni quand se situe l’histoire. On y parle d’un tyran, qui évoque Duplessis, mais les personnages pourraient tout aussi bien avoir vécu durant la Révolution tranquille ou à l’époque péquiste, aucun parti n’ayant l’apanage de la corruption une fois au pouvoir. Le livre retrace l’ascension de Marceau, universitaire manipulateur, de Vincent, ministre opportuniste, de Catherine, tragédienne charismatique et d’Édouard, journaliste intègre et engagé. Ces personnages tout assoiffés de pouvoir qu’ils soient sont passionnants, du fait qu’ils ne sont pas tout d’un bloc mais traversés par les contradictions.

Le livre s’ouvre sur un événement-clé de leur adolescence qu’ils ont fait le pacte de ne jamais divulguer et dont le poids s’avèrera déterminant pour tous les quatre. Avec un art consommé de la narration, Lise Demers utilise le retour en arrière introspectif de chacun d’eux. On suit, à la première personne, le cheminement de Marceau pour réaliser le contrôle sur le savoir, l’idéologie, la culture et sur tous les êtres qui croisent son chemin. « Le contrôle des esprits et l’orientation de la pensée est la plus grande jouissance terrestre. À ce jour, je n’ai rien trouvé de comparable ou de plus enivrant et exaltant », avoue-t-il.

Suit le parcours tragique de Catherine, la diva adulée par le peuple, qui accumule les succès de scène et les amants et vit « sur le registre de la passion à l’abri du quotidien, entre tiédeur et extase ». En dépit de tous ses efforts pour le séduire, Marceau lui résiste afin de conserver la force absolue de son désir : « Avoir couché avec elle m’aurait procuré de beaux souvenirs, rien de plus. Alors que mon bonheur à la désirer avait été si intense et si immense qu’il valait d’être conservé intact et j’en ai joui ma vie durant. » Après la mort de son fils dans un accident d’auto, où elle-même est blessée, elle se retire de la scène publique avec sa peine inguérissable, tout en restant le centre d’intérêt de ses trois amis qu’elle continue de fasciner par son indépendance.

Cette première partie, consacrée à l’attente de la cérémonie en l’honneur de Marceau, se termine avec le retour au passé de Vincent, le politicien progressiste devenu alcoolique pour noyer sa honte d’avoir trahi ses idéaux un à un et renié ses convictions pour rester au pouvoir, « tout en feignant de parler au nom du bien-être de la population ».

Les quatre derniers chapitres décrivent les réactions des trois protagonistes face à la convocation, par leur ami Édouard, d’une conférence de presse devant révéler un scandale énorme et se terminer par une grande manifestation et la dénonciation de Marceau comme maître d’œuvre du scandale en question.

À la fin du livre, on découvre Édouard, le dernier de la « bande des quatre », le plus sympathique d’entre eux, qui a réussi à garder son intégrité et à poursuivre son objectif de défendre l’innocence contre tous les abus.

La soif d’absolu d’Édouard lui fera délaisser femme et enfants pour se consacrer entièrement et passionnément à sa quête de vérité à travers l’écriture. Il vit un amour fusionnel avec Hélène, tout aussi engagée que lui dans la dénonciation de la corruption des hommes au pouvoir et qui sait l’aimer « délicatement, du bout des doigts, comme une amante défroisse les plis d’une lettre d’amour ». Conscient de son incapacité d’en partager les responsabilités, il refusera toujours d’avoir un enfant avec elle, même si c’est le désir le plus cher de cette dernière et qu’il risque ainsi de la perdre à tout jamais.

Le dernier chapitre décrit la conférence de presse où tous les liens sont révélés entre le gouvernement, le grand capital, les compagnies pharmaceutiques, les chercheurs universitaires. Je m’en voudrais de révéler ici la fin, qui nous tient en haleine tout le long du livre, comme le meilleur des thrillers. L’auteure a intercalé dans cette dénonciation magistrale les réactions de Marceau, Vincent et leurs conjointes, qui suivent la conférence de presse à la télévision, ainsi que celles de Catherine, qui est sur place sous le feu des caméras.

Lise Demers possède l’art du dialogue et sait à merveille raconter une histoire, investir chacun des personnages, les faire apparaître dans leurs différences et leur incomparable singularité. L’écriture est nette, traversée par un vent poétique et toujours ce doigté pour mener à bien l’action afin d’en faire ressortir toutes les facettes, sans baisse d’intérêt à aucun moment. On peut cependant regretter, comme pour ses autres romans, que l’auteure ait choisi de mettre trop vite le point final, nous laissant un peu sur notre faim.

Premiers romans


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Photo : Josée Lambert

Avant Le poids des choses ordinaires, Demers avait déjà traqué les abus de pouvoir dans son premier roman, La leçon de botannique (Lanctôt, 1996). Elle y raconte l’histoire d’Anne, une petite fille qui subit, dans un couvent des années 50, les attouchements sexuels d’une religieuse. Trahie par ses parents, ses amies et la directrice, en qui elle voyait un modèle d’intégrité, celle-ci la forcera, même si elle connaît la véracité de ses accusations, à se rétracter et à s’humilier devant toutes ses compagnes afin de sauvegarder la réputation de la communauté. Ce petit livre d’une intensité presque insoutenable se termine par cette réflexion poignante d’Anne : « J’allais bientôt avoir douze ans et connaissais déjà tout de la vie. »

Dans Doubles vies (Lanctôt, 1997), la question du pouvoir est abordée sous l’angle d’une mère qui, avec ses quatre filles, décide de mener une vie libre et indépendante en refusant toute contrainte conjugale ou sociale. Pour gagner leur vie, elle fera le commerce illégal de l’alcool, qu’elle fabrique dans un alambic, et elles vivront clandestinement, changeant sans cesse d’adresse et d’identité. Le livre se déroule sur 50 ans de vie et montre le destin de ces quatre femmes et de leurs proches dans une pathétique recherche identitaire, de reconnaissance sociale et d’un sens à la vie.

Gueusaille (Lanctôt, 1999) raconte l’amitié entre deux itinérantes, une vieille russe à « la voix d’automne », « farouchement indépendante » et une éclopée des luttes de pouvoir au sein d’une entreprise. L’auteure nous amène avec elles dans les arcanes souterraines de ce milieu parallèle. Nous les suivons dans leur lutte nocturne pour la survie quand elles écument « scientifiquement » les poubelles, dans leurs discussions, leurs rencontres, leurs élans, leur désespoir et leur solidarité. Après cette lecture, je n’ai plus vu de la même façon l’univers de la marginalité que nous croisons quotidiennement, en gardant soigneusement nos distances. Encore une fois, on retrouve dans ce roman un sens soutenu de la tension dramatique, du dialogue, la plongée réussie dans l’univers psychologique des personnages et un regard toujours critique face aux valeurs sociales dominantes.

Une vie bien remplie

Historienne de l’art, Lise Demers travaille en communications et, membre de la Fédération des femmes du Québec au sein du Conseil régional Simonne Monet-Chartrand, elle milite activement pour les droits et libertés. Après avoir publié ses trois premiers romans chez Lanctôt, elle a fondé, en 2002, sa propre maison d’édition, Sémaphore, du nom d’un des recueils de poèmes de son compagnon, le regretté Gilles Hénault. Elle publiera en 2004, un recueil inédit de ce dernier et un album en français, anglais, arabe de la photographe Josée Lambert sur l’occupation israélienne du Liban sud durant vingt-deux ans. Une illustration des crimes perpétrés par l’État sioniste qui, aujourd’hui encore, se poursuivent impunément en Palestine.

Lise Demers sait conjuguer l’écriture littéraire et la révolte contre l’injustice pour développer la conscience et les bases d’un monde solidaire et ouvert. Elle sait déplonger totalement de la réalité pour créer et y replonger pour la transformer et s’en inspirer à nouveau. Une œuvre à découvrir et à suivre.


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Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet
ICI.



Plan-Liens Forum

  • > Du sable dans l’engrenage du pouvoir
    (1/1) 23 septembre 2003 , par





  • > Du sable dans l’engrenage du pouvoir
    23 septembre 2003 , par   [retour au début des forums]

    Merçi de nous faire connaître cette auteure, très intéressante.
    Je voudrais ajouter un commentaire sur la marginalité. C’est vrai que l’itinérance est l’extrême de la marginalité, c’est même l’exclusion. Mais si être marginale signifie pauvreté la plupart du temps, ce n’est pas nécessairement la grande misère. Il y a une fierté à être marginale, une liberté de pensée et d’action. C’est aussi un choix.

    • > Du sable dans l’engrenage du pouvoir
      18 avril 2004 , par
        [retour au début des forums]

      Bien sûr, je suis d’accord avec vous. Il existe une grande fierté lorsque l’on peut cultiver et entretenir ses propres différences.
      Tous ces bourgeois, ces intellos universitaires s’imaginent que l’ambition suprême de chaque êtres humain est de faire partie de la masse bêlante de la société bourgeoise, s’imaginent que tous envient leur piedéstale !
      On peut choisir d’être et de rester marginal . C’est aussi un choix de vie.
      Pour préserver une orientation sexuelle, pour pouvoir vivre à sa manière, pour fuir le regard moralisateur, trés souvent dédaigneux de la classe dirigeante, bourgeoise étriquée ou gauchiste et bien-pensante.
      Etre clochards(des), c’est la misère et l’exclusion. Ce n’est pas la marginalité.
      A moins que ce ne soit un euphémisme, une tournure de langage qui permette d’éviter l’emploi du terme "misère" qui est lui bien moins romantique !

      [Répondre à ce message]


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