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mardi 6 décembre 2005

Défendre le féminisme, une question de justice et de démocratie
Allocution de la députée Jocelyne Caron, le 6 décembre 2005, à l’Assemblée nationale du Québec



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Commémoration du 6 décembre 1989. En 2005, lors de cette allocution, Mme Caron était porte-parole de l’opposition péquiste sur les questions reliées à la condition des femmes.

Mme Caron : Merci, M. le Président. Merci, M. le Président, de me donner la parole en cette journée de commémoration du 6 décembre 1989 où 14 jeunes filles ont été tuées, à Polytechnique, parce qu’elles étaient femmes.

Dans un premier temps, M. le Président, je veux, moi aussi, remercier l’ensemble des groupes de femmes qui sont ici, aujourd’hui, mais qui sont aussi à Montréal, à Place du 6 décembre, la Fédération des femmes du Québec est là-bas, les Centres de femmes aussi, pour commémorer cet événement pour que ces gestes ne se produisent plus.

M. le Président, la revue hors série 2005 de La Vie en rose nous présente un reportage extrêmement important, signé par Francine Pelletier, sur Polytechnique. Je veux vous en lire certains extraits. Il faut se rappeler que Francine Pelletier était une des femmes identifiées dans la liste des 15 femmes que Marc Lépine voulait éliminer parce que reliées au féminisme. Alors, je cite : « On dit que la tuerie de Polytechnique, c’est comme la mort de Kennedy : chacune[, chacun] se souvient où elle était au moment du cataclysme. Comme si un tel événement nous coulait dans le béton, en instaurant un "avant" et un "après". La vie, c’est sûr, n’est plus la même après. Sauf que, sur le coup, on ignore tout ça. »

Dans cet article, on apprend certains événements. Donc, le 6 décembre, « assez rapidement, on apprit le nom et l’âge de l’assassin. On sut qu’il avait passé une heure au secrétariat, avachi sur une chaise, avant de passer aux actes. On sut le nom et le nombre de ses victimes, incluant la fille d’un des policiers envoyés sur les lieux. On apprit que les policiers s’étaient trompés d’adresse, ce soir-là, et avaient ensuite tardé à entrer. Aussi que le tueur avait pris la peine d’écarter des hommes pour mieux atteindre des femmes, et qu’il avait lancé, dans la première classe : "Vous êtes toutes des féministes !" avant de se mettre à tirer. »

« Lors du premier point de presse de la police de Montréal, la nuit du drame, on apprit que Lépine portait sur lui une note dénonçant le féminisme. Le policier n’a pas élaboré, les journalistes n’ont pas relancé[, la] note n’a jamais été divulguée - du moins par la police. Cet acte de censure est passé à peu près inaperçu à l’époque. »

Dans le Globe and Mail, le lendemain, on « dénonçait en éditorial la misogynie dont les femmes étaient toujours victimes[, par contre], l’éditorial du Soleil affirmait exactement le contraire : le fait que seules les femmes aient été ciblées n’avait aucune signification particulière. Le tireur était fou, c’est tout. Pourtant, si un homme était entré dans une classe, avait séparé les Blancs des Noirs et ensuite tiré sur les Noirs, toutes les manchettes auraient clamé : "Attaque raciste !" Mais les médias francophones nous incitaient à ne pas sauter aux conclusions, nous conviaient plutôt au "respect" et au "silence". » Même dans les discours le lendemain de l’événement.

M. le Président, et je cite toujours Francine Pelletier : « Ce qui m’a beaucoup dérangée, par contre, c’est d’apprendre que la police, qui tenait toujours secret le contenu de sa lettre, avait divulgué à La Presse les noms des 15 femmes que Lépine disait vouloir assassiner. Le fait qu’il identifiait le féminisme comme responsable de sa folie meurtrière était, semble-t-il, impubliable. Mais les féministes ciblées par Lépine pouvaient, elles, être dévoilées, photos à l’appui. »

Dans cette lettre, sur laquelle Mme Pelletier a pu finalement mettre la main et qui a été déposée, on apprend très bien que Marc Lépine n’était pas un tireur fou. Il le disait lui-même, et je cite : « "Même si l’épithète Tireur fou va m’être attribué dans les médias, je me considère comme un érudit rationnel. [...]Les féministes ont toujours eu le don de me faire enrager... me faire rager - pardon. Elles veulent conserver les avantages des femmes - exemple : [une] assurance moins chère, [un] congé de maternité prolongé précédé d’un retrait préventif[...] - tout en s’accaparant de ceux des hommes." [...] On ne sentait pas de colère déchaînée, encore moins de folie. »

Et pourtant, M. le Président, à partir de ces événements, il était très clair pour Francine Pelletier que Lépine avait sonné le réveil du « backlash » anti-féministe. Son geste a pavé la voie aux vitupérations des lignes ouvertes comme à des entreprises beaucoup plus sérieuses. Le Manifeste d’un salaud , de Roch Côté, premier célèbre brûlot anti-féminisme, a été publié en 1990.

« Ni au Québec ni même au Canada n’avons-nous reconnu Polytechnique pour ce que c’était : une déclaration de guerre contre le féminisme. À la thèse de la folie s’est substituée avec le temps la thèse de la violence faite aux femmes, c’est vrai. Mais ce n’est pas frapper exactement sur le même clou. En abattant 14 futures ingénieures, ce n’est pas à elles personnellement que Lépine en voulait, mais bien au mouvement des femmes. La distinction m’apparaît importante. Il s’attaquait à des conquérantes, pas à des victimes. Il frappait au vu et au su de tous, il ne se défoulait pas en catimini. Loin de rééditer un vieux rapport de force, il s’en prenait à ce qu’il y avait de plus nouveau dans la société : l’avancement des femmes. Bref, c’est au progrès que Lépine s’attaquait, c’est au futur comme nous l’imaginions. Et c’est bien cela qui décourage : personne, pendant la tuerie ou après, n’a pu s’opposer à cette exécrable mission. »

Mme Pelletier termine en disant : « Où ranger dans sa tête l’idée qu’on ait voulu vous tuer ? L’idée qu’on ait voulu tuer ce que vous représentez est encore pire encore. Ça ne [s’apprend] pas. Ça s’oublie encore moins. »

Et depuis que s’est-il passé, M. le Président ? 790 femmes et enfants tués depuis 1989 ; 615 femmes tuées depuis décembre 1989, au Québec, par un partenaire actuel ou récent, par un client, un souteneur, par un fils, par un violeur, par des cambrioleurs ou évidemment - nos 14 victimes - par un antiféministe armé ; 175 jeunes et enfants tués par un père, un beau-père, un prédateur sexuel. Et ça, c’est les noms de ceux que l’on connaît, tous les noms sont sur cette liste, dont le suivi est fait par le Collectif masculin contre le sexisme.

Mais, depuis ce massacre, qu’est-il arrivé aussi ? Un article de Sisyphe*, extrêmement important, qui a été publié la semaine dernière, vient rappeler certains éléments : « Le mari de Maryse Laganière, l’une des victimes de [Polytechnique], nomme à juste titre le sexisme et le laxisme comme causes du massacre : "Oui, nous sommes une société sexiste - dit-il. Nous pensions que nous ne l’étions pas. Nous pensons encore que nous ne le sommes pas. Tant que nous n’en prendrons pas conscience, nous le resterons" -fin de la citation. Dans ce texte, lu lors de la commémoration de 1994, Jean-François Larrivée ajoutait : "Il y a beaucoup d’erreurs dans ce drame. Beaucoup trop. Et si l’erreur, c’était d’être femme ? D’être toujours le bouc émissaire de toutes les frustrations ? [...] Le laxisme, c’est de laisser circuler des propos haineux au nom de la liberté de parole. De combien de propos haineux envers les femmes l’assassin des 14 victimes avait-il nourri son esprit [...] ?" Marc Lépine et les conjoints assassins ne perdent pas le contrôle, mais veulent le conserver. Ils préfèrent tuer plutôt que d’assumer l’égalité des chances et la liberté dans la différence. »

M. le Président, ceux qui croyaient que la tragédie de Polytechnique n’inspirait qu’horreur à l’ensemble de la société ont dû déchanter quand, en 1995, dans les médias, on a révélé que « des soldats du régiment aéroporté de l’armée canadienne basé à Petawawa organisaient chaque année une commémoration en l’honneur de Marc Lépine ». L’Après-Rupture , sur son site, l’an dernier, le présentait également comme un valeureux défenseur des droits de l’homme.

« Plus récemment, La Presse rapportait, le 21 novembre, au palais de justice de Montréal, le procès devant jury de Donald Doyle, accusé d’avoir proféré des menaces de mort par courriel envers des groupes de femmes et d’avoir affirmé être envoyé pour finir le travail de Marc Lépine. L’homme de 59 ans, père de deux filles, doit répondre à des accusations de menaces de mort ainsi que du mauvais entreposage de deux carabines et munitions dans son domicile. » Ces menaces ont été faites à la Fédération des femmes du Québec et également à celle de Toronto, et il disait dans son message, et je cite : « La réincarnation de Marc Lépine, je vais revenir et finir ce que j’ai commencé. » Une liste de 26 noms, 25 femmes et un homme, accompagnait les messages.

Il y a aussi, de plus en plus, le rôle aussi joué par certaines femmes qui intériorisent ces valeurs patriarcales et qui soutiennent, elles aussi, que le féminisme est allé trop loin.

M. le Président, comment accepter, encore aujourd’hui, en 2005, qu’au Québec ou dans les autres pays évidemment, lorsqu’une petite fille voit le jour, elle ne puisse aspirer à la même égalité des chances dans tous les domaines que le même petit garçon qui naît le même jour ?

En grandissant, elle croira, comme les 14 jeunes filles assassinées à Polytechnique, qu’elle doit avoir les mêmes droits à la vie, les mêmes droits légaux et économiques, qu’elle mérite l’équité salariale, qu’elle peut circuler en toute sécurité, sans être violentée ou agressée, et que la vie lui offre les mêmes chances de réussite dans les faits.

M. le Président, comme cela n’est toujours pas le cas, comme elle n’a toujours pas cette même égalité dans les faits, nous avons le devoir, nous, parlementaires, femmes et hommes, de tout mettre en oeuvre pour que cette réalité voie le jour.
Aussi vrai que lorsqu’on s’oppose à la discrimination faite aux Noirs, on n’attaque pas les Blancs, lorsque l’on exige l’égalité de fait pour les femmes, on ne s’oppose pas aux hommes. M. le Président, femme ou homme, lorsqu’on défend le féminisme, c’est une question de justice et de démocratie. Merci, M. le Président.

Le titre de cet article est de Sisyphe.

* NDLR - Il s’agit de l’article d’Élaine Audet, « Le massacre de Polytechnique pourrait-il se produire à nouveau en 2005 ? »

Mis en ligne sur Sisyphe, le 9 décembre 2005.

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