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lundi 20 octobre 2008

Les Talibans s’en prennent aux enfants

par Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris






Écrits d'Élaine Audet



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La rentrée a été particulièrement dure pour les enfants de l’Afghanistan.

Le 28 août dernier, la presse pakistanaise a publié une information qui a été généralement ignorée par les médias du reste du monde : 100 000 livres scolaires, destinés aux écoles primaires du sud de l’Afghanistan, ont été incendiés sur la route qui relie Kaboul à Kandahar. Ils se trouvaient à bord d’un camion affrété par le Ministre de l’Éducation et ont été détruits en arrivant dans la région montagneuse de Muqur. Quelques jours plus tard, 8 300 livres scolaires étaient brûlés à leur tour dans la région du Nouristan. Deux provinces montagneuses, parmi les plus pauvres d’un pays déjà misérable, majoritairement pachtoune et peuplé à trente pour cent d’enfants âgés de moins de douze ans. C’est dans ces régions aussi, que des dizaines, voire des centaines d’écoles ont été détruites et des enseignants assassinés.

Une autre information, tout aussi négligée, fait état de l’arrêt de la campagne de vaccination contre la poliomyélite dans une région mitoyenne, à cause du danger pour les médecins et les infirmières. Effectivement, toute une équipe médicale de l’OMS effectuant la vaccination a été abattue par un commando-suicide le 14 septembre dernier à Spin Boldak, près de Kandahar.

Je voudrais exposer le lien entre ces deux faits d’apparence disparates, mais en réalité liés par la logique qui les a instruites ainsi que leurs conséquences tragiques.

Cette double attaque contre la santé et la scolarisation reflète l’absence de considération accordée à l’enfance, dans ce pays où l’honneur patriarcal et l’autonomie masculine et tribale sont infiniment plus importants que toute décision imposée de l’extérieur. L’idéal de l’enfance, au coeur de toute politique sanitaire et humanitaire, appartient à la conception moderne de l’individu, qui a des droits fondamentaux reconnus par la loi, fondés sur le respect, l’égalité et la liberté.

En Afghanistan, l’aide humanitaire, tant l’aide étrangère que celle venant de Kaboul, représente une ingérence inacceptable pour certaines populations tribales, ainsi que pour les groupes armés dominés par les Talibans. Et ce, même si leurs propres enfants en sont les principaux bénéficiaires. Ce n’est pas nouveau : il en était de même dans les camps de réfugiés et autrefois dans l’Empire britannique aux Indes. Le désir d’introduire des normes occidentales, en particulier dans le domaine de la santé et de l’éducation, était perçu comme une tentative de s’immiscer dans l’espace privé, de réduire, voire de remplacer le pouvoir du patriarche par une alternative étrangère, ce qui était donc irrecevable. Autrement dit, une forme d’émasculation.

Le gouvernement afghan est bien entendu soutenu dans ses initiatives par ses alliés occidentaux ou pro-occidentaux (dont le Japon). Les soixante-deux millions de livres scolaires avaient été imprimés cette année, avec le financement de la Banque Mondiale, des États-Unis et du Danemark, et l’OMS avait soutenu la campagne de vaccination. Mais il s’agissait d’ouvrages en dari et pachtou écrits et cautionnés par le gouvernement afghan, ce qui n’a pas toujours été le cas.

Parmi les victimes de ces attaques incessantes figurent surtout les petites filles. Plus vulnérables physiquement à cause de leur sous-alimentation chronique, ce sont elles aussi qu’on privera en premier de toute forme d’instruction, même si leurs frères n’ont droit qu’à une scolarité coranique où ils apprendront au moins à lire. Les filles restent donc illettrées, coupées du monde. Avec les conséquences que l’on imagine sur les enfants qu’elles mettront au monde, le plus souvent avant l’âge de seize ans. Pour la vaste majorité de la population afghane, à 80% illettrée, l’éducation réelle n’est pas celle qui provient de l’école puisque l’instruction n’a pas de lien avec la vie pratique, contrairement à la suite quasi-inépuisable de corvées à domicile, en particulier pour les filles.

Une éducation silencieuse à la conformité, à la bienséance, au sens du devoir, au respect des aînés, dans laquelle la politesse est la plus importante. Les Talibans (une version très riche, bien plus armée et modernisée que la mouture précédente) le savent bien et ont recours a un mode de légitimation fondé sur une interprétation sectaire d’un Islam hautement politisé. L’assassinat de la principale femme-policier, la Lt Col. Malalai Kakar, va également dans ce sens. À leurs yeux, l’existence même d’un corps armé féminin constitue le sommet de l’insulte à la virilité triomphante. C’est, pour eux, la manifestation la plus extrême des dérives du pouvoir d’occupation et de ses valeurs alternatives.

Dans les campagnes de propagande contre les Talibans qui se sont mises en place à l’intérieur de l’Afghanistan, on n’a pas invoqué le danger à court terme de leurs attaques contre les structures médicales et scolaires. Je me permets ici de sonner l’alarme : on peut prévoir jusqu’à la destruction d’hôpitaux et de dispensaires, au même titre que les écoles. En fait, les Talibans gagnent quotidiennement du terrain sur le plan moral. Administrant une justice coranique rudimentaire, gérant les affaires locales à la dure, ils représentent de plus en plus une alternative efficace à la corruption et à la lenteur du gouvernement Karzai ainsi qu’aux balourdises quotidiennes des Américains et de leurs alliés.

Les Talibans eux-mêmes sont passés maîtres dans l’art des relations publiques, au moyen de leurs sites web sophistiqués où figurent des poèmes pachtounes avec des titres édifiants du type “La mort est un cadeau” ou “Je ne baiserai point la main de Laura Bush”. En plus des cassettes, des DVD, des jingles pour téléphones portables louant la Jihad, toute une production habile, que rien ne vient contrer. Si ce n’est des opérations militaires qui brillent par le nombre de victimes civiles et, dans les zones à peu près pacifiées, des étalages de luxe pour ONG et mafieux (hôtel cinq étoiles à Kaboul, terrain de golf, etc.) et des sous-productions du marché mondial de la plus imbécile consommation (Afghan Cola, etc.).

Pourquoi ne pas crier haut et fort l’importance de l’éducation et de la santé publique ? Les hôpitaux et les écoles ont été le seul succès de l’intervention étrangère, encore aurait-il fallu le démontrer à la population locale. Il y aurait des améliorations capitales à considérer. Dans une société aussi patriarcale, pour que des programmes de santé ou de scolarisation soient acceptés, il est essentiel de proposer aux hommes un rôle actif afin de préserver leur sens de l’honneur qui prime sur toute autre considération. Dans les hôpitaux à Kaboul, l’on voit de plus en plus de pères emmener leurs enfants pour une consultation, ce qui constitue un véritable progrès.

Des mesures acceptables

Ce n’est pas avec la force armée et la menace de Guantanamo qu’on peut gagner cette guerre, mais les savants stratèges, calfeutrés au fond de leurs ministères respectifs, ont choisi de l’ignorer.
La sauvegarde de l’enfance ne fait évidemment pas vendre des armes, ni tourner le ‘bizness’ sordide de la guerre. Cependant, pour aider les forces progressives de l’Afghanistan (elles existent) et le pays tout entier, les soins envers l’enfance, justement, devraient être présentés comme l’amélioration d’un investissement familial et un surcroît de respectabilité. Ce serait la meilleure arme contre les Talibans, la seule qui pourrait réunir la population locale contre ces forces dangereuses qui risquent d’anéantir toute tentative d’établissement d’une quelconque société civile dans le pays. Et l’on assisterait à une révolte locale contre ceux qui incendient les livres scolaires et empêchent la vaccination des bébés.

Cela va de pair avec la valorisation du rôle éducatif des mères et de la dignité de la maternité. La reconnaissance de la dignité de citoyennes égales, libres et respectées et de citoyens dans le devenir contribuerait à renforcer l’État afghan vacillant. Il est probable que l’éthique humanitaire occidentale est inadéquate dans ce contexte. Il faudrait regarder plus près de l’Afghanistan, notamment l’exemple iranien de la gestion de la santé infantile (avant l’adolescence, c’est-à-dire avant que ne surgisse la répression). Ce pays est parvenu à concilier les exigences de la religion, des populations d’origine tribale variées et celles d’un programme de santé publique cohérent qui valorise réellement l’enfance.

Mais les enjeux politiques et stratégiques nationaux et internationaux sont tels, en Afghanistan, que le bien-être des femmes et des enfants ne fera pas partie des priorités de si tôt.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 15 octobre 2008


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Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris
femaid.org

Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé, directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris.

Historienne, docteure en sociologue (EHESS), spécialiste de genre et conflits, chercheure associée au LEGS (Université de Paris 8), Carol Mann a créé deux ONG, l’une humanitaire www. femaid.org, l’autre womeninwar.org, destinée à l’étude de la condition féminine dans des situations de guerre actuelle. Elle a longuement séjourné en Afghanistan, Pakistan, Iran, R.D. Congo et en Bosnie pour ses recherches et ses projets humanitaires. Elle est l’auteure de La résistance des femmes de Sarajevo, Le Croquant, Paris 2014, Femmes afghanes en guerre, Le Croquant, Paris, 2010, et de Femmes dans la guerre 1914-1945, Pygmalion/Flammarion, Paris, 2010, ainsi que de nombreux articles. Elle collabore également à divers ouvrages et revues scientifiques. Rejoindre l’auteure sur Facebook à la page Women in War et sur Twitter .



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