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dimanche 20 avril 2003

Nicole Brossard et Lisette Girouard : nouvelle anthologie de la poésie des femmes au Québec

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



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Une réédition augmentée de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec (1) vient de paraître mettant ainsi à jour la première édition de 1991. Cette anthologie, réunissant plus de cinq cents poèmes de cent trente-huit poètes, pose un regard différent sur notre réalité depuis Marie de l’Incarnation (1677) jusqu’à nos jours. Des voix de femmes qui refusent d’exister dans l’art uniquement comme muses et qui, à l’instar des hommes poètes, disent leur propre manière de sentir, penser, rêver, aimer, vivre et mourir. Cette mémoire en devenir, nous la devons à Nicole Brossard et Lisette Girouard.

Dans leur nouvelle préface, les auteures soulignent que le risque, l’audace et la passion qu’elles avaient associés aux périodes correspondant au féminisme et aux solidarités porteuses d’énergie et de projets ont fait place dans la production des douze dernières années à une poésie plus intime. Elles remarquent aussi que l’expérimentation ludique, l’intertextualité et les transgressions rebelles sont extrêmement rares dans la poésie récente.

On ne peut manquer de s’interroger sur le nombre élevé, plus d’une trentaine, des poètes retenues dans l’anthologie qui n’ont publié qu’un seul recueil, ou sur les raisons qui ont porté une poète de grande valeur comme Fernande Saint-Martin à attendre 1985 pour publier une rétrospective de son œuvre poétique commencée en l953.

On peut présumer qu’il était, comme dans tous les autres domaines, beaucoup plus difficile pour une femme de percer, que la plupart n’avaient pas le temps ou l’espace de solitude nécessaire à la création, ne possédaient ni rente, ni chambre à soi, comme le préconisait Virginia Woolf.

Elles passaient sans doute la plus grande partie de leur vie à prendre soin de leur famille en ne s’octroyant pas, comme leurs confrères, la liberté de placarder sur la porte de leur lieu de travail : "silence, papa travaille !" Dans de telles circonstances, plusieurs ont dû se résoudre à n’écrire que pour soi, dans les rares marges de leur vie, par pure nécessité intérieure et passion de concrétiser leur pensée dans les mots.

Dans ce que Brossard et Girouard appellent "la période faste" (1920-1935), il est étonnant de voir que les Jovette Bernier, Rina Lasnier, Anne Hébert et autres exercent des métiers liés à l’écriture, voyagent à l’étranger, reçoivent nombre de prix littéraires en France, alors que, dans les années suivantes durant l’ère duplessiste, la censure et la bêtise triomphant, elles traversent le Refus Global sans y trouver la même libération que leurs pairs. Quant aux années de la Révolution Tranquille, les auteures les définissent comme des années de plomb, parce que les changements sociaux et culturels semblent alors pour plusieurs poètes plus importants que la poésie, considérée alors comme une activité égoïste et petite-bourgeoise.

Trois siècles de poésie

Dans la période d’avant 1900, je retiens l’œuvre de Blanche Lamontagne-Beauregard (1889-1958), née aux Escoumins, auteure de sept recueils de poésie, ce qui n’est pas courant à son époque :

Près du toit où tombait la lumière dorée
D’un ciel large, toujours somptueux et vivant,
Près de la mer, en face du soleil levant,
Était ma chambre avec sa lucarne azurée.
[…]
L’air lui-même semblait presqu’immatériel,
Et l’immense horizon, l’infini, l’éternel,
M’entraient au fond du cœur avec le vent
du large
(2)

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Jovette Bernier (1900-1981)

Entre 1900 et 1920, s’affirme une génération de poètes indépendantes telle la talentueuse Jovette Bernier (1900-1981) poète, romancière et journaliste qui s’illustre tant dans la presse écrite, qu’à la radio et à la télévision :

Retenir dans mes bras, la nuit
Indolente et voluptueuse
La nuit complice et chuchoteuse
Qui me poursuit et me séduit

Avec ses yeux de clair de lune
Où je vois le rêve passer
Et l’humain désir se presser…
La nuit, femme comme chacune
. (3)

Plus tard, sous la plume d’Alice Lemieux-Lévesque (1910-1983), le désir ne craint plus de s’affirmer :

Je serai plus légère en tes bras
que le poids d’une flamme
mais je te brûlerai.

Et sur ton corps incendié
mes lèvres traceront
des audaces de femme
pour te cicatriser
. (4)

Des précursoeurs

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Rina Lasnier (1915-1997)

Puis ce sont des années fastes avec la poésie de Rina Lasnier (1915-1997), passionnée, flamboyante et enracinée dans le monde, tenant du feu plus que de l’eau comme la poésie d’Anne Hébert (1916-2000 ), claire, coulante, exigeante qui exprime l’absence et la solitude. Toutes les deux ont le souffle long et la parole incantatoire. Rina Lasnier parle ici de femme peuplée :

Fine lisière d’eau de ta main sur ma cheville,
et je me tais debout sur la pierre submergée,
dalle sans lit dans le sens du torrent ;
ligaturée de lumière comme un plongeur au vertige,
je redoute moins, au déval de la rivière,
la dalle comme une tombe égalisant la mort
que ces os descellés à mesure au nœud de ta main
et de douceur tu fondes en moi la femme peuplée
(5)

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Anne Hébert (1916-2000)

tandis que Anne Hébert voient les filles désertées de force :

Notre fatigue nous a rongées par le cœur
Nous les filles bleues de l’été
Longues tiges lisses du plus beau champ d’odeur.

Désertées de force
Soulever des pierres dans le courant
Dévorées de soleil
Et de sourire à fleur de peau
. (6)

Il faudra attendre les années 70, pour que, stimulée par la parution de L’Euguélionne de Louky Bersianik, émerge une culture au féminin. L’autre femme n’est plus une île à la dérive, étrangère ou ennemie, mais ma continent, comme l’écrit Nicole Brossard (1943-) dans un poème célèbre :


ma continent, je veux parler l’effet
radical de la lumière au grand jour
aujourd’hui, je t’ai serrée de près,
aimée de toute civilisation, de toute
texture, de toute géométrie et de braise,
délirantes, comme on écrit : et
mon corps est ravi
(8)

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Louky Bersianik (1930-)

Louky Bersianik (1930-) persiste et signe avec les magnifiques poèmes de Maternative, de Axes et eau et de Kerameikos sur toutes ces Terribles Vivantes qui marchent vers le clitorivage heureux de leur corps heureux :

la soif terrible des érinyes en réveil
la parole vivante des sorcières brûlées
vives
ce qu’on entend ici c’est la durée
mortelle du séjour le souvenir de
l’asphyxie
le sang terriblement vivant des femmes
fantômes inouïes
[…] (9)

À la génération formaliste des années 80, succède des poètes qui ont plus ou moins entre quarante et cinquante ans aujourd’hui, les Carole David, Rachel Leclerc, Élise Turcotte, qui abordent la réalité sous un angle beaucoup plus intimiste, telle Hélène Dorion qui, avec quelque trente recueils, poursuit une œuvre des plus intéressantes :

J’adviens entourée de vide
Et de plénitude, je passe
Comme passe la pierre enfouie
(10)

Cette belle anthologie se termine sur une relève très prometteuse de poètes nées entre 1960 et 1980, dont Kim Doré, 24 ans :

les ombres caracolent et l’ange néandertal
annonce avant les mots la guerre in vitro
le silence féroce de l’évolution
j’apprends à lire dans le noir
(11)

Un souffle vital


Nombre des poèmes de l’anthologie illustrent, de façon exemplaire, qu’il n’existe pas d’incompatibilité entre le "je" poétique et le "je" féministe. Des femmes poètes revendiquent le droit de créer, d’être, d’aimer, de travailler comme elle l’entendent et en accord avec elles-mêmes. Ni plus ni moins que le droit des hommes poètes dont on ne remet pas en question les dons poétiques quand ils parlent de libération !

Je ne saurais terminer sans souligner, au plan pratique, l’important dispositif bibliographique mis en place par les auteures facilitant grandement la recherche : bibliographie poétique des auteures retenues, chronologie des recueil de poèmes publiés par des femmes, bibliographie des ouvrages consultés et index des poètes de l’anthologie. En format poche, sous une couverture évocatrice, cette anthologie nous permet de rêver en beauté.

(1) Nicole Brossard, Lisette Girouard, Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours, Nouv. éd., Montréal, Remue-ménage,2003.
(2) Blanche Lamontagne-Beauregard, Visions gaspésiennes, Montréal, Le Devoir, 1913.
(3) Jovette Bernier, Tout n’est pas dit, Montréal, Édouard Garand, 1929.
(4) Alice Lemieux-Lévesque, Vers la joie, Québec, Garneau, 1976.
(5) Rina Lasnier, L’arbre blanc, Montréal, l’Hexagone 1966.
(6) Anne Hébert, Le Tombeau des rois, Québec, Institut littéraire du Québec, 1953.
(7) Nicole Brossard, Amantes, Montréal, Quinze, 1980.
(8) Louky Bersianik, Axes et eau, Montréal, VLB, 1984.
(9) Hélène Dorion, Portraits de mer, Paris, éd. de la Différence, 2000.
(10) Kim Doré, Poème en apnée, Montréal, Lèvres Urbaines, 2001


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Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet
ICI.



Plan-Liens Forum

  • > Nicole Brossard et Lisette Girouard : nouvelle anthologie de la poésie des femmes au Québec
    (1/1) 30 mai 2003 , par JIsca





  • > Nicole Brossard et Lisette Girouard : nouvelle anthologie de la poésie des femmes au Québec
    30 mai 2003 , par JIsca   [retour au début des forums]

    Très heureuse de découvrir votre site. Je l’ai mis en lien dans la rubrique "ressources poétiques" du site "La Poésie que j’aime" :
    http://iquebec.ifrance.com/Jisca

    cordiallement, Jisca.


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