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mercredi 6 avril 2005

La modernisation du Vatican s’est arrêtée avec Jean-Paul II

par Carolyn Sharp, professeure à l’Université Saint-Paul, Ottawa






Écrits d'Élaine Audet



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De la mort de Staline à la chute du mur de Berlin, presque 40 ans se sont écoulés. On le sait, des régimes autoritaires mettent en place des structures idéologiques et des pratiques capables de perdurer, et même de se renforcer, en l’absence du chef inspirateur. Ce rappel, sans doute hyperbolique, contient une leçon pour tous ceux et surtout celles qui, ayant vécu péniblement le pontificat de Jean-Paul II, espèrent que l’élu du conclave ouvrira de nouveau les fenêtres du Vatican à l’action de l’Esprit et que reprendront les travaux suspendus de modernisation de cette institution.

Jean-Paul II est devenu pape à un moment critique dans la vie de l’Église, intensifié par l’ambiance de consternation provoquée par la disparition subite de son prédécesseur. Par son nom composé, inspiré de Jean XXIII et de Paul VI, par le refus de la couronne pontificale et malgré la brièveté de son pontificat, le dernier pape italien, Jean-Paul Ier, avait confirmé la pérennité du deuxième Concile du Vatican. Karol Wojtyla avait peu de choix, sinon celui d’entériner ces choix si monumentaux.

L’élection du Polonais suscite un véritable enthousiasme car, pour plusieurs, il s’agit d’un signe précurseur des choses à venir. Or les espoirs se dissipent rapidement, chassés par un raidissement inconnu sous le pontificat de Paul VI, et ce, malgré la prolifération des questions controversées (sur la sexualité, la place des femmes, l’ordination d’hommes mariés, les nouvelles orientations en théologie, en christologie et en ecclésiologie, l’autorité du magistère, etc.) pendant que les constats de blocage et de déception se multiplient.

Le ton est donné

Quelques événements ont rapidement donné le ton au pontificat du Polonais. Alors que l’hémorragie du clergé continue, le Vatican impose un moratoire sur la laïcisation des prêtres, refusant, au nom de l’inviolabilité des structures hiérarchiques, de rendre la liberté à ces hommes désireux de refaire leur vie sans briser leur lien avec l’Église.

De même, les théologiens Jacques Pohier, Edward Schillebeeckx et Hans Kung deviennent la cible d’enquêtes doctrinales, mettant fin à l’esprit de liberté intellectuelle au sein de l’Église. Le voyage de Jean-Paul II à Puebla, au Mexique, lors de la réunion de la Conférence épiscopale de l’Amérique latine, signale son intention de mettre au pas les nouvelles théologies issues du Tiers-Monde et de ramener toute initiative dans le domaine social sous le contrôle de Rome. L’ère de l’ouverture et des innovations s’achève.

Autant que la dynamique charismatique et triomphaliste qui galvanise les médias, le renforcement des structures cléricales, l’étouffement des débats de fond et la centralisation autoritaire définiront le règne de Jean-Paul II. Homme de principe, parfois prophétique, mû par la certitude de sa foi, animé par une grande intelligence et décidé à préciser la pensée de l’Église, il négligera l’attention aux personnes, l’écoute des voix divergentes, la consultation collégiale et l’art du compromis.

Il n’est pas juste de parler d’un retour en arrière car Jean-Paul II porte toujours une très grande attention aux textes du Concile. Cependant, il se montre peu accueillant envers différentes manifestations de ce que nous pouvons appeler la culture du Concile, qu’il s’agisse de la volonté des évêques de continuer à travailler ensemble dans les conférences épiscopales ou du désir des chrétiens de vivre et réfléchir leur foi à l’écoute des autres grandes traditions religieuses du monde.

La question des femmes

Dans ce nouvel ordre ecclésial, les tensions autour de « la question des femmes » s’empilent. En déclarant l’émancipation contemporaine des femmes un signe des temps, Jean XXIII avait percé la cuirasse patriarcale dont s’est revêtue la hiérarchie au courant des siècles, mais sans pour autant créer une véritable fondation pour une solidarité de l’Église avec des femmes.

Plusieurs des questions laissées en suspens par le Concile concernent directement la vie des femmes, dont les nombreuses questions sur la sexualité et le mariage ainsi que celles sur la place des femmes dans les structures décisionnelles de l’Église, le rôle des ministres ordonnés dans une Église peuple de Dieu ainsi que l’ordination éventuelle des femmes. Deux des plus grandes controverses du pontificat de Paul VI, l’encyclique Humane Vitæ sur la contraception et le refus de l’ordination des femmes, deviennent des symboles du conflit grandissant entre le mouvement des femmes et l’Église catholique.

Malgré cela, à l’intérieur de l’Église, ces controverses nourrissent la volonté des femmes catholiques de transformer cette Église patriarcale en véritable communauté des disciples ; une nouvelle théologie féministe s’élabore, des réseaux se construisent, des alliances se forment, dont certaines avec des hommes à l’intérieur de l’appareil qui saisissent la nécessité de cette conversion des esprits et des structures.

En 1978, quand Jean-Paul Ier (appelons-le « le bref ») rappelle à l’Église que Dieu est notre mère aussi bien que notre père, il ne semble pas si vain d’espérer voir le Concile se compléter en ce qui concerne « le deuxième sexe ».

Les obstacles auxquels se heurtent ces espoirs sous le règne de Jean-Paul II sont de plusieurs ordres. Premièrement, alors que son prédécesseur a su reconnaître la maternité de Dieu, Jean-Paul II, toujours soucieux de défendre la différence ontologique immuable entre les femmes et les hommes, a de la difficulté à admettre que la masculinité de Jésus de Nazareth est un accident de l’histoire et que le Christ incarné participe à une seule humanité, commune aux femmes et aux hommes.

Dans un cycle vicieux, il développe une anthropologie théologique qui souligne la distance entre le masculin et le féminin afin de soutenir une christologie masculiniste et il fait appel à un langage symbolique où le féminin s’attache davantage à la Vierge Marie qu’à son fils. Sous son règne, cette vision dualiste imprègne autant les interventions du Vatican dans les débats sur des droits économiques, sociaux et politiques des femmes que les prises de position sur l’ordination des femmes.

La tradition, sans équivoque

Deuxièmement, un très grand romantisme se joint à une volonté sans équivoque de soutenir les positions traditionnelles en ce qui concerne la sexualité, le mariage et la famille. Ni la complexité de la sexualité dans le monde contemporain ni les souffrances réelles des personnes ne sèment des doutes, qu’il s’agisse du désir d’une femme battue à bâtir une nouvelle relation d’amour ou de l’utilité évidente du préservatif dans le combat contre le VIH-sida, la peste la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité.

Si la rigidité en matière sexuelle nous atteint tous et toutes, les femmes se sentent les premières concernées, à la fois parce que le féminisme, plus que tout autre mouvement politique, a mis en relief l’importance de la sexualité pour le bonheur humain mais aussi parce que c’est par le contrôle des corps que le patriarcat maintient son pouvoir sur les vies des femmes.

L’ultime obstacle se situe dans la très grande méfiance de Jean-Paul II à l’endroit de la culture moderne. Tant le marxisme que le libéralisme l’effraient, et sa vision s’accommode peu du pluralisme moral et de l’autonomie des consciences. Ayant vécu sous un régime stalinien, le sécularisme lui paraît la plus grande menace pour l’avenir de l’humanité.

Or, selon cette manière de voir, au lieu d’être un signe des temps qui nourrit l’espérance de l’humanité, le féminisme devient un autre courant dangereux de la modernité, remettant en question les bases traditionnelles de la famille, de la religion et de la société, alimentant cette culture de la mort que Jean-Paul II souhaite à tout prix vaincre.

Les critiques féministes à l’endroit de la légitimation de la subordination des femmes par les grandes religions renforcent le malaise ; les efforts des chrétiennes pour repenser leur foi à la lumière de cette expérience contemporaine de libération sont identifiés à un abandon de la tradition ; la condamnation du féminisme s’apparente à celle que des papes préconciliaires avaient prononcée à l’endroit des mouvements démocratiques et des écoles modernes de philosophie. La controverse et l’hostilité remplacent le débat dans le respect.

Autoritaire et centralisateur, Jean-Paul II n’a pas su incarner les valeurs d’ouverture et de collégialité si chères aux prédécesseurs dont il portait les noms. La longueur de son pontificat lui a permis de mettre en place, mais surtout de consolider, les structures nécessaires à l’épanouissement de sa vision théologique et de sa volonté. Tout changement éventuel devra s’y confronter.

Merci à l’auteure pour l’autorisation de publier cet article sur Sisyphe.

Publié aussi dans Le Devoir, édition du 6 avril 2005.


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Carolyn Sharp, professeure à l’Université Saint-Paul, Ottawa

Carolyn Sharp est professeure à l’Université Saint-Paul et spécialiste des théologies féministes de la libération.



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