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jeudi 1er août 2013

Bedford c. Canada - Libéraliser les lois sur la prostitution ne protègera pas les femmes

par Shari Graydon






Écrits d'Élaine Audet



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L’ex-propriétaire de bordel Terri-Jean Bedford et ses collègues demandent à la Cour suprême du Canada d’abroger les lois qui rendent actuellement illégaux la sollicitation de rue, les bordels et le proxénétisme. Ils et elles ont présenté leur pétition comme un moyen de délivrer les femmes prostituées du danger et de la victimisation pour leur conférer sécurité et contrôle.

Si seulement ils et elles avaient raison.

Malheureusement, une bonne partie des éléments probants démontre le contraire. Et ce qui est tragique dans la manière dont cette affaire s’est déroulée, c’est que les gouvernements ontarien et fédéral, dans leur défense de la loi actuelle, ont sacrifié les femmes prostituées.

S’il faut le préciser, je considère que les hommes qui traitent le corps des femmes comme un objet de consommation jetable après usage ou qui tirent profit de leur exploitation ne méritent rien de plus que le caniveau. Le proxénétisme doit rester illégal, et la loi doit chercher activement à remédier au profond déséquilibre de pouvoir qui se trouve au cœur de la plupart des transactions entre ceux qui ont la capacité d’acheter du sexe et celles qui sont contraintes à en vendre pour survivre.

Dans le même temps, je soutiens la décriminalisation des femmes elles-mêmes. Parce que même si certaines prétendent entrer volontairement dans l’industrie du sexe, la grande majorité des femmes le font dans des circonstances que l’on peut difficilement qualifier de choix véritable.

Une abondante documentation établit dans quelle mesure beaucoup de personnes entrent en prostitution à l’adolescence alors qu’elles fuient une violence physique ou sexuelle à domicile. Cette documentation établit également qu’elles sont contraintes d’accomplir des actes sexuels pour de l’argent par d’autres personnes qui cherchent à profiter de leurs corps. Comme elles ont peu d’instruction reconnue et peu d’alternatives, leur extrême pauvreté – souvent aggravée par des dépendances – est généralement ce qui les jette dans une vie que l’on ne souhaiterait à personne. Il n’est pas surprenant que 95 pour cent des femmes interrogées dans le tristement célèbre quartier Downtown Eastside de Vancouver ont dit qu’elles souhaitaient trouver une voie d’échappement à l’industrie du sexe.

Poursuivre et emprisonner ces femmes équivaut essentiellement à les punir d’être pauvres et vulnérables, et leur impute un échec de notre société en général. Et cet échec social inclut le traitement historiquement infligé par le Canada aux Autochtones, dont les femmes sont largement surreprésentées dans la prostitution et continuent à supporter les pires répercussions de notre tendance à détourner le regard. Et il en est de même pour d’autres catégories de femmes, « racisées » par ce regard.

Cependant, je ne partage pas la vision optimiste de ceux et celles qui soutiennent qu’une décriminalisation complète permettra de protéger les femmes. L’approche qu’ils et elles préconisent est dangereusement pétrie de pensée magique. La suppression des obstacles juridiques à la tenue de bordels et au proxénétisme est bien plus susceptible d’aggraver que de réduire l’exploitation sexuelle des femmes.

D’autres pays ont constaté que l’ouverture de la prostitution aux forces du marché accroît la demande de rapports sexuels non protégés et ramène les prix vers le bas, ce qui rend encore plus difficile pour les femmes concernées d’échapper à la pauvreté.

De plus, le renvoi de ce commerce derrière des portes closes donne seulement plus de pouvoir à un négociateur financièrement motivé à céder devant l’insistance de prostitueurs qui souhaitent des rapports sexuels non protégés ou des actes dégradants que les femmes elles-mêmes refuseraient si elles le pouvaient.

Loin de contrôler la prostitution, le genre de dépénalisation que demandent les requérantes dans l’affaire Bedford semble favoriser un accroissement des activités de l’industrie du sexe comme la traite des personnes et l’exploitation des enfants.

Certains pays ont emprunté cette sombre ruelle pour découvrir que c’était – littéralement – une impasse.

Les Pays-Bas, que l’on vante souvent comme un cas de figure progressiste désignant une voie meilleure et plus sûre, a enregistré plus de 50 assassinats de femmes prostituées entre 1992 et 2004. L’expérience de la légalisation dans ce pays a conduit au remplacement des petits entrepreneurs par le crime organisé. Pire, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime identifie maintenant les Pays-Bas comme destination de choix où amener les victimes de la traite des personnes en provenance de Thaïlande, de Chine et d’Europe de l’Est.

Est-ce ce que nous voulons au Canada ?

Certains continueront à qualifier la prostitution de « plus vieux métier du monde », un moyen spécieux de renforcer l’idée que toute tentative visant à l’éradiquer est futile.

Mais c’est une façon de masquer la vérité dérangeante que la vente de sexe est fondamentalement une question genrée – une manifestation extrême du déséquilibre de pouvoir entre les femmes les plus vulnérables de notre société et les prédateurs de leur désespoir.

Compte tenu de l’avilissement de la dignité humaine qui est au cœur de cette activité inégalitaire, le Canada devrait chercher non à légitimer la prostitution, mais à y mettre fin.

La Suède a inauguré une telle approche. En 1999, le pays a adopté une législation où il est légal de communiquer aux fins de la vente de services sexuels, mais illégal d’agir en proxénète ou d’acheter du sexe. En conséquence, la majorité des femmes qui étaient prostituées ont été en mesure de quitter l’industrie du sexe.

Et ce à tel point que, dix ans après que la Suède ait introduit ce que l’on appelle maintenant le « modèle nordique », la Norvège et l’Islande ont été suffisamment convaincues par son efficacité pour adopter une approche similaire. Au lieu de poursuivre les femmes prostituées, ces pays leur offrent aujourd’hui des services sociaux, du soutien pédagogique et des alternatives réelles, tout en criminalisant les proxénètes et les prostitueurs.

Parce que l’essentiel dans cette affaire, c’est que seule une libération des femmes de l’inégalité sociale, économique et politique peut mettre fin à la prostitution.

Les Canadiennes ne méritent rien de moins.

- Shari Graydon est auteure, et fondatrice et catalyseur d’Informed Opinions, une initiative sans but lucratif qui travaille à combler le fossé entre les sexes dans le discours public.

© Shari Graydon, 2013. Original : "Liberalizing prostitution laws won’t protect women", Shari Graydon, Ottawa Citizen, le 14 juin 2013.

Traduction : Martin Dufresne.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 15 juin 2013


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