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vendredi 21 février 2003

Quand le prédateur assoiffé prépare son invasion
Les États-Unis et la guerre contre l’Irak

par Richard Poulin, sociologue






Écrits d'Élaine Audet



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La guerre aura lieu parce que les États-Unis déploient des troupes qui seront prêtes à entrer en action à la fin de février. Les diplomates ont commencé à quitter l’Irak. " Ce n’est pas une question de si, c’est une question de quand nous engagerons le combat " assure un colonel de l’armée états-unienne (International Herald Tribune, 1er janvier 2003). L’Irak est accusé de détenir des armes de " destruction massive " ; les inspecteurs n’ont rien trouvé, mais les accusations subsistent. En matière de possession d’armement, l’Irak doit faire la preuve que les États-Unis et la Grande-Bretagne ne possèdent aucune preuve.

Une bonne affaire pour l’industrie de guerre

La guerre aura lieu parce que c’est une bonne affaire : en 2003, le budget militaire a augmenté de 48 milliards de dollars pour atteindre la somme de 379 milliards de dollars. 85 000 entreprises bénéficient des dépenses militaires ; au cours de l’année fiscale 2000, les dix entreprises les plus importantes du complexe militaro-industriel états-unien - Raytheon, General Dynamics, Northrop Grumman, Litton Industries, United Technologies, TRW, General Electrics, Science Applications International Corporation, Lockheed Martin et Boeing-MacDonnell Douglas - ont accaparé 75 milliards de commandes. En même temps, 40 millions d’États-uniens ne disposent pas d’une assurance maladie et 20 millions ont de la difficulté à se nourrir.

La guerre aura lieu parce que les États-Unis vont la faire qu’ils aient ou non l’appui de l’ONU, qu’ils aient ou non des preuves contre l’Irak, parce qu’il existe une dynamique intrinsèque au système international déployé depuis la fin de la guerre froide : l’escalade militaire de la superpuissance (qui s’accompagne d’une escalade policière et sécuritaire) apparaît comme la contrepartie du libéralisme marchand triomphant. Les buts guerriers sont de tous ordres : capturer Ben Laden, renverser les talibans, imposer un nouvel ordre impérial en Asie centrale, contrôler les routes du pétrole et les pays producteurs (d’où l’appui aux opposants du président élu du Venezuela, Chavez), abattre le terrorisme, détrôner Saddam Hussein, etc.

Soumettre le monde aux desidereta des États-Unis

La guerre ne serait plus la guerre, mais une croisade moderne au nom des valeurs de la civilisation occidentale opposées à celles des " barbares ", l’Étranger, qu’il soit démocratiquement élu ou non. Lorsqu’il n’y a plus de guerre, il ne peut y avoir de déclaration de guerre (les Parlements n’ont donc pas à la voter ni à en débattre), ni de prisonniers de guerre, et encore moins de crimes de guerre. La convention de Genève ne s’applique plus et les prisonniers talibans sur la base états-unienne de Guantanamo à Cuba sont enfermés dans des cages immondes, torturés, avilis, déshumanisés. La barbarie n’est pas là où on pense ; elle est au cœur même de la civilisation occidentale.

Les raids aériens (Irak, Bosnie, Afghanistan) aveugles aux populations civiles (les fameux dommages collatéraux) sont parfaitement adaptés à la guerre illimitée sans objectif précis, car totale. On tue comme on joue, par écrans interposés, à la façon Nintendo.

La guerre doit être nécessairement asymétrique (doctrine officielle états-unienne), parce que le droit international cède la place à la morale du plus fort : les États-Unis et leurs alliés sont au-dessus des lois et décident du Bien et du Mal. Or, Saddam Hussein, qui fut un allié des États-Unis dans la lutte contre la révolution iranienne, a pu leur acheter des armes de destruction massive, tant biologiques que chimiques. Ben Laden a été, lui aussi, aidé lors de son djihad contre le communisme soviétique en Afghanistan. Avant, c’était Noriega au Panama (autre invasion états-unienne ; quatre mille morts). En fait, les États-Unis, tout comme le Dr Frankenstein, façonnent des monstres, dont certains finissent par se retourner contre leur créateur. Mais quoi qu’ils fassent dans la surenchère barbare, les monstrueux dictateurs engendrés par Washington pour défendre ses intérêts impérialistes demeurent des amateurs auprès de leur inventeur. Le maître, lui, a les moyens de la terreur pratiquée sous des dehors les plus avantageux et les plus policés.

La guerre aura lieu parce que les États-Unis invoquent de prétendues raisons de sécurité nationales. La nouvelle doctrine de la sécurité nationale exige de frapper préventivement les ennemis. Si vous n’êtes pas avec les États-Unis vous être contre eux et vous risquer d’en subir les foudres. L’administration Bush sait que la force militaire irakienne est dérisoire et que, s’il y a des États dans cette région qui possèdent vraiment des armes de destruction massive, c’est bien Israël et le Pakistan - et ces deux États sont dangereux et " voyous " (ils ne respectent pas les résolutions de l’ONU votées à leur encontre). Le principe directeur des États-Unis n’est ni la démocratie, ni les droits humains, mais la soumission à ses desiderata.

Une guerre pour le pétrole

Les objectifs politiques des États-Unis sont donc d’assurer la permanence de leur domination militaire mondiale, de permettre une attaque préventive contre tout État ou toute force (définie comme terroriste) pouvant porter atteinte à leurs intérêts, et de leur assurer un statut d’exception (échapper à toute législation internationale). Leurs objectifs visent également à assurer le contrôle de ressources naturelles décisives comme le pétrole. Cela est d’autant plus évident qu’un document officiel, Les défis énergétiques stratégiques du XXIe siècle, rédigé sous la direction de James Baker, ex-secrétaire d’État, publié en avril 2001, soit bien avant l’attentat du 11 septembre, envisage la nécessité d’une intervention militaire en Irak, entre autres, parce que le régime de Saddam Hussein joue un rôle perturbateur sur les marchés pétroliers. Dans la même veine, le National Energy Policy Report de mai 2001 - connu sous le nom de Rapport Cheney - indique deux priorités : accroître et assurer à long terme l’accès aux ressources pétrolières du Golfe persique et diversifier l’approvisionnement.

Les deux tiers des réserves mondiales de pétrole se trouvent au Moyen-Orient et le sol irakien contient lui-même les réserves prouvées les plus importantes (112 milliards de barils ; les estimations sont à la hauteur de 250 milliards de barils) après l’Arabie saoudite, alliée problématique des États-Unis depuis l’attentat du 11 septembre. Le pétrole est l’enjeu de toutes les convoitises. Cette ressource naturelle non renouvelable a toujours été au cœur de la politique étrangère des États-Unis pour des raisons dites d’ordre stratégique. L’Irak constitue d’autant plus un enjeu important qu’il a ouvert l’exploitation de ses réserves à des compagnies françaises, italiennes, russes et chinoises. Le dirigeant du Congrès national irakien (un regroupement de l’opposition sous l’égide des États-Unis), Ahmed Chalabi, a fait savoir qu’il favoriserait les consortiums américains et que les contrats signés par Saddam Hussein seraient nuls et non avenus après le renversement du régime par les Marines.

Ce fait met en évidence la convergence d’intérêts entre les pétrolières (Chevron-Texaco, Exxon, etc.) et le gouvernement Bush. Ce n’est pas seulement parce que Bush et son entourage sont étroitement liés aux compagnies pétrolières et en émargent, c’est aussi ce qui explique l’acharnement des États-Unis à contrôler la mer Caspienne et l’Asie centrale : l’Afghanistan est voué à devenir la route du pétrole entre l’Asie centrale et l’Océan indien. C’est ce que confirme le récent accord signé en décembre 2002 entre le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan pour la construction du pipeline (TransAfghanistan Pipeline). Le renforcement du contrôle des États-Unis sur les principales sources d’énergie - pétrole et gaz - et sur les territoires ayant une importance stratégique est au centre de la guerre contre l’Irak.

La guerre aura donc lieu parce que les États-Unis veulent envahir l’Irak et mettre en place un gouvernement qui leur soit favorable - favorable aux intérêts des pétrolières multinationales américaines.

Mondialisation marchande et militarisme : même logique

Corollaire de la mondialisation marchande, la relance du militarisme obéit à la fois à la logique économique et à la logique géostratégique. La fuite en avant de l’État policier (et guerrier) répond à l’affaiblissement de l’État social. Cet État s’accapare par le fer et le sang les ressources du monde. Que son modèle de libéralisme, l’Argentine, s’écroule, que les firmes géantes Enron et Worldcom se désagrègent, que des millions de personnes meurent de faim, que d’autres tombent au chômage et perdent leur retraite, que les maladies anciennement éradiquées reviennent en force, etc., rien ne saurait remplacer la liberté du marché. Ce n’est donc pas sans raisons que le mouvement altermondialisation, qui s’est mobilisé dans les rues de Seattle, de Gênes, de Nice, de Prague, de Québec, de Porto Alegre et d’ailleurs, est le fer de lance de la lutte contre la guerre annoncée. Déjà, malgré les médias et la propagande gouvernementale, l’opinion publique est de plus en plus contre cette guerre aux prétextes fallacieux et mensongers et les jeunes participent en masse aux différentes manifestations qui s’opposent à ce nouvel acte de barbarie.

La guerre aura-t-elle lieu malgré de telles mobilisations ? Si elle a lieu, elle marquera sans doute un tournant dans les mouvements de résistance à la mondialisation marchande. Le temps sera venu d’opposer à la logique marchande et guerrière non seulement des mesures comme la taxe Tobin ou l’exigence de la démocratie, mais également celles des droits sociaux et du bien commun mondial. La question fondamentale que la guerre et le néo-libéralisme à tous crins provoquent pourrait être formulée ainsi : à l’heure de la marchandisation du vivant et de sa destruction (humaine et écologique), quelle humanité voulons-nous collectivement devenir ? Ce choix, posé dans la plus grande urgence, prend toute la mesure de la barbarie annoncée par la guerre contre l’Irak.

Mis en ligne sur Sisyphe le 6 février 2003


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Richard Poulin, sociologue


Sociologue, l’auteur est professeur titulaire à l’université d’Ottawa et associé à l’Institut d’études et de recherches féministes de l’UQÀM, auteur de plusieurs ouvrages sur la prostitution et la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle dont : Enfances dévastées, l’enfer de la prostitution (Ottawa, L’Interligne, 2007), Abolir la prostitution. Manifeste (éditions Sisyphe, Montréal 2006), co-auteur avec Yanick Dulong de Les meurtres en série et de masse, dynamique sociale et politique (éditions Sisyphe, 2009), La mondialisation des industries du sexe (Ottawa, L’Interligne 2004 et Paris, Imago, 2005), et il a coordonné le numéro d’Alternatives Sud, Prostitution, la mondialisation incarnée (Paris, Cetri et Syllepse, vol. XII, n° 3, 2005). Voir plus d’information sur les publications de l’auteur sur le site du Département de sociologie, Université d’Ottawa.



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