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dimanche 7 mars 2010

Une révolution féminine en Iran, un défi fondamental à l’islam

par Azar Majedi, présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran






Écrits d'Élaine Audet



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Ce que nous observons en Iran n’est pas seulement un mouvement contre une dictature et pour la liberté politique ; ce n’est pas seulement un mouvement contre la pauvreté et l’injustice socio-économique, pour l’égalité et la prospérité ; c’est un mouvement contre l’institution religieuse, l’hypocrisie, la corruption et la superstition. Dans ce contexte, c’est aussi un mouvement pour l’émancipation morale et culturelle. Le soulèvement en Iran a un fort caractère anti-religieux.
30 années d’oppression religieuse ont créé une génération qui veut s’émanciper de toute domination, restriction ou ingérence religieuses. 30 ans d’emprisonnement par un brutal État religieux, qui intervenait dans la sphère la plus privée de la vie des gens, un État dirigé par les hommes de Dieu les plus cupides, corrompus et déshumanisés, ont créé une société prête à se « dé-religionniser » et à se débarrasser des règles et traditions religieuses. L’Iran est d’entrer dans une nouvelle ère des Lumières.

Le mouvement de libération des femmes : une force révolutionnaire

Le mouvement de libération des femmes est l’élément le plus important dans la lutte contre la République islamique. Le mouvement de libération des femmes est l’anti-thèse du régime islamique. Le régime islamique promeut une idéologie misogyne. La subordination et l’esclavage des femmes est son credo, le voile islamique est son drapeau et l’apartheid entre les sexes est essentiel à son régime politique. Le mouvement de libération des femmes ne peut obtenir aucune avancée significative sans d’abord chasser ce régime. Le mouvement de libération des femmes en Iran incarne une force de libération révolutionnaire.

Dans la lutte pour la liberté et l’égalité des femmes, le mouvement de libération des femmes concerne aussi toute la société. Une société où les femmes sont libres et jouissent d’un statut égalitaire ne tolérera pas la tyrannie religieuse ou les règles religieuses. Comme Marx l’a brillamment dit, “la mesure de la liberté d’une société est la liberté des femmes”. Le mouvement de libération des femmes en Iran en est l’exemple même. Le haut niveau du mouvement de libération des femmes dans la société et la résistance qu’il a développée dans une lutte extrêmement difficile valident cette thèse.

Les femmes se sont avéré être une des principales forces d’opposition au régime islamique. Les premières grandes manifestations contre le régime étaient organisées par des femmes et pour les droits des femmes. La loi de Khomeiny sur le voile obligatoire pour les employées a déclenché une protestation immédiate dans les rues de Téhéran et d’autres grandes villes, le 8 mars 1979, suivie d’une semaine de manifestations, de meeting de masse et de sit-in de milliers de femmes. Elles ont réussi à infliger la première défaite du régime. Ce fut le début de trente ans de tensions et de relations hostiles entre les femmes et le régime.

La République islamique a été obligée de définir son caractère principal face au mouvement de libération des femmes. Sa guerre idéologique et morale contre les femmes a été une des plus exigeantes batailles qu’il a dû mener. Les questions des femmes n’ont jamais quitté la scène politique. Depuis son instauration même, il a dû faire face aux revendications des femmes. De nombreuses femmes, ainsi que des hommes, ont perdu leurs vies ou ont énormément souffert pour avoir affronté l’ordre misogyne et pour avoir défié les règles de l’apartheid entre les sexes.

En luttant dans un long et difficile combat contre le système politique le plus misogyne de l’histoire moderne, le mouvement de libération des femmes en Iran est devenu une force impressionnante et puissante avec un remarquable potentiel libérateur. La question des femmes a montré qu’elle était le talon d’Achille du régime islamique. L’ironie c’est que celles que le régime islamique considérait comme des sous-humains, tout juste dignes d’être les esclaves des hommes, sont descendues dans la rue et se battent bec et ongle. Ce mouvement a un énorme potentiel. Il pourrait non seulement libérer les femmes en Iran, mais ouvrir grand la porte pour les femmes de la région et des sociétés vivant sous l’influence de l’islam. Le mouvement de libération des femmes est venu hanter le mouvement islamiste.

L’islam défié comme jamais il ne l’a été

Le soulèvement politique en Iran a déjà touché le monde entier. Le rôle que les femmes y jouent a stupéfié le monde. L’évolution de la situation en Iran a remis en cause ce qui nous était raconté par les grands médias et les universitaires sur la société iranienne et ses structures socio-politiques et culturelles. De façon répétée, on nous a dit que l’Iran était une société islamique ; que le peuple n’était ni contre la République islamique ni contre les règles et coutumes islamiques. Qu’il ne veut que des changements mineurs.

Croire cela nous ferait regarder le peuple d’Iran comme une sorte de masse masochiste qui aimerait être torturée pour pratiquer “sa culture et ses croyances”. Mais alors, pourquoi un système d’oppression et de torture si sophistiqué est-il nécessaire ? Les cas d’exécution publique depuis des grues, de lapidation de femmes et d’hommes pour avoir eu des relations sexuelles hors du cadre du mariage, de femmes fouettées pour n’avoir pas observé les strictes règles de l’habillement islamique, sont si courants ; une grande armée de brutes est embauchée pour vérifier que l’islam est pratiqué. Connaître ces faits sur la société iranienne discrédite toutes ces assertions superficielles avancées par les “experts de l’Iran”. Une question très simple vient à l’esprit : si les gens veulent pratiquer l’islam, pourquoi un tel affichage de brutalités est-il devenu nécessaire ?

Les gens en Iran se libèrent des règles de la religion. Ils se rebellent contre la tyrannie religieuse et toute ingérence de la religion dans leurs vies. Le peuple insurgé en Iran fera à l’islam ce que la Révolution française a fait au christianisme et à l’Église en Occident. Tout comme l’arrivée au pouvoir du régime islamique en Iran a donné un grand élan au mouvement islamiste et à l’islam comme religion/idéologie, le renversement de ce régime donnera un violent coup à ce mouvement réactionnaire, misogyne et brutal. Il y a 30 ans, les événements politiques en Iran ont fait passer les islamistes de force politique marginale à une force majeure, qui a joué un grand rôle dans la régression des sociétés sous influence de l’islam, en particulier concernant la situation des femmes. La défaite de la révolution en 1979 était la renaissance du mouvement islamiste.

La renaissance de l’islam comme “idéologie de la libération”

L’islam comme religion et idéologie et le mouvement islamiste doivent leur renaissance à l’arrivée au pouvoir d’un régime islamique en Iran. Les circonstances dans lesquelles le régime islamique a pris le pouvoir en Iran étaient un facteur majeur. Sa prise du pouvoir à la suite d’une insurrection populaire contre le plus fidèle allié des puissances occidentales, contre un régime connu comme un “pantin” des Américains, a donné à l’islam une impulsion idéologique inconnue auparavant. Pour se maintenir au pouvoir, le régime islamique devait se donner une image militante “anti-américaine”. L’existence du régime islamique était très liée à sa façade soi-disant “anti-impérialiste”.

En 1979, la gauche était populaire en Iran. La plus grande partie de la gauche était populiste à la base et pouvait donc facilement tomber dans n’importe quelle action anti-américaine. Dès son origine, le régime islamique avait plusieurs factions. La faction qui a organisé l’occupation de l’ambassade américaine a sauvé le régime d’une montée des protestations de gauche, des travailleurs et des femmes. Cette action a désarmé la gauche populiste. Recourir à la célèbre tactique de créer un ennemi extérieur pour unifier les masses derrière soi, avec en plus la mise en scène d’une lutte contre les États-Unis, a sauvé le régime en Iran et a développé son image de force anti-impérialiste, à l’échelle régionale comme internationale.

Dans les années 1980, avec la perte d’élan des vieilles traditions anti-impérialistes et leur défaite idéologique (l’effondrement du capitalisme d’État en Union Soviétique et dans le bloc de l’Est), le nouveau mouvement islamique s’est présenté comme un substitut viable. Les islamistes, comme tendance pour le retour en arrière, se sont longtemps opposés au processus de modernisation dans la région et aux valeurs et à la culture occidentales. Les sentiments anti-occidentaux des islamistes correspondaient à ceux des tendances nationalistes et anti-colonialistes d’une fraction des intellectuels de la région.

Le processus par lequel la République islamique est arrivée au pouvoir en Iran a développé une nouvelle tendance islamiste, une tendance soi-disant anti-impérialiste, qui a offert sa propre version de la “théologie de la libération” aux masses des peuples vivant sous les violentes dictatures soutenues par les puissances occidentales. De plus, la propagande démagogique et populiste utilisée par ce mouvement a aidé à vendre en contrebande une idéologie complètement inhumaine, misogyne et arriérée comme soi-disant “idéologie de libération”.

La situation internationale a aidé cette situation. Les islamistes sont arrivés à obtenir une position formidable comme pôle d’opposition au pôle terroriste d’État dirigé par les États-Unis. Ces facteurs expliquent l’attrait qu’a exercé le mouvement islamiste sur de larges parties des masses et de la jeune génération du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, dégoûtées des dictatures corrompues sous lesquelles elles sont forcées de vivre, de l’humiliation quotidienne et de la négation des droits des Palestiniens par Israël et, enfin, de la guerre en Irak.

En absence de solutions alternatives, dans une situation où toute organisation progressiste et humaine est interdite, les islamistes ont réussi à se présenter comme une force qui fait échos aux griefs populaires. Dans des sociétés où la pauvreté est endémique, où les conditions de vie sont épouvantables et où l’inégalité, la discrimination et les injustices sont monnaie courante, l’absence totale de toute liberté pour exprimer le mécontentement, la protestation ou organiser le changement n’ont pas donné aux gens d’autres choix que la seule option disponible, le mouvement islamiste. De plus, des tendances dites de gauche, qui ignorent littéralement ce qu’est la violation des droits civiques et économiques du peuple, soutiennent au nom de la lutte contre l’Amérique ce régime brutal, misogyne et réactionnaire. Pendant trente ans, ce régime a soutenu financièrement, idéologiquement et moralement le mouvement terroriste, qui a, avant tout et principalement, terrorisé la population de la région. Aussi, la lutte contre le mouvement islamiste et contre l’islamisme est une lutte à la fois politique et idéologique. Le soulèvement en Iran est capable de diriger cette lutte dans ces deux domaines.

Iran 2009, France 1789

L’islam n’a jamais connu un défi similaire à celui que le christianisme a connu au 18ième siècle en Europe. Le soulèvement du peuple en Iran contre le régime islamique déchire en lambeaux cette perversion de la « théologie de la libération ». Les événements en Iran ne font pas seulement tomber un système politique, ils révolutionnent aussi la vision du monde vis-à-vis de l’islam et du rôle que l’islam joue dans les sociétés sous son emprise. Ce processus a été facilité par un facteur important, le fait que, grâce aux technologies modernes et la connaissance technologique de la jeune génération en Iran, cette insurrection a lieu devant les yeux du monde entier. Le peuple du monde voit comment les gens, et en particulier les femmes, descendent dans la rue et font face aux matraques, au gaz lacrymogène, aux armes à feu, à la torture brutale et aux viols collectifs, pour leur revendication de liberté. Ce n’est pas un hasard si Neda, la jeune femme dont la mort tragique a été filmée par un téléphone portable et diffusée dans des millions de foyers à travers le monde, est devenue l’icône du soulèvement populaire en Iran. Elle est devenue l’icône d’une révolution féminine contre un régime qui considère les femmes comme des moitiés d’humain.

Ces femmes, supposées plus faibles et “à moitié humaine”, affrontent non seulement un système misogyne, mais l’islam. Elles sont poussées par leur grande aspiration à la liberté. Même si la peur d’une dictature brutale ne les autorise pas à exprimer librement ce qu’elles veulent, même si 30 ans d’oppression et de censure ont créé une involontaire auto-censure défensive qui limite leur horizon et leurs aspirations, l’aspiration à une émancipation totale vit en elles et a été réveillée. Même si l’invincibilité apparente du régime les a forcées à se résigner au pragmatisme et à l’équilibre du pouvoir pendant trois décennies, elles ont surmonté leurs peurs et défient les forces d’intimidation.

Les femmes en Iran donnent des frissons dans le dos aux bases islamiques elles-mêmes. La longue lutte contre la République islamique pour l’égalité des droits et la liberté n’a pas épargné l’islam. La jeune génération, et les femmes en particulier, ont de façon répétée ridiculiser les cérémonies religieuses et sacrées. Dans leur lutte contre l’apartheid entre les sexes, elles sont allées jusqu’à briser les règles “sacrées” de la prière du vendredi.

Une des plus importantes bases de l’islam est l’apartheid entre les sexes. Ce principe transparaît dans toutes les règles et tous les dogmes religieux. La prière, elle-même un pilier de l’islam, doit être, à tout prix, divisée sur une base sexuelle ; la logique derrière est que la présence d’une femme excite sexuellement l’homme et peut pour cela le pousser au péché et lui gâcher ses précieux moments avec Dieu. Lors des prières de masse ou des prières du vendredi, les femmes et les hommes sont complètement séparés, et les femmes doivent être voilées même lorsqu’elles prient seules, c’est-à-dire, lorsqu’elles sont seules avec Dieu. On ne peut s’empêcher de penser que cela a été prescrit pour sauver Dieu du péché !

Mais le vendredi 17 juillet a été une exception dans l’histoire de l’islam. Ce jour-là, un événement historique a eu lieu à Téhéran. Le 17 juillet, Hashemi Rafsanjani, une figure dirigeante et proéminente de la République islamique, menait la prière du vendredi. Rafsanjani est un opposant d’Ahmadinejad et un soutien tacite de Mir Hossein Moussavi. On attendait ce jour dans un climat de grande anticipation. Depuis qu’il avait été annoncé que Rafsanjani allait mener la prière de vendredi, les spéculations ont commencé sur ce qu’il allait dire, aux côtés de qui il se tiendrait et sur les suites de la prière.

La tendance réformiste de l’État le priait de “tenir bon”. Les médias internationaux parlaient de sa position et de son histoire et de celles de sa famille. Les services d’information sur l’Iran étaient saturés d’information sur Rafsanjani. Il était plus qu’évident qu’il ne discréditerait d’aucune façon le régime islamique sans lequel il perdrait tout pouvoir, risquant de perdre non seulement les monumentales richesses qu’il a amassées ces trente dernières années, mais aussi sa liberté. Il fait partie des principaux dirigeants du régime que le peuple veut juger pour crimes contre l’humanité.

Rafsanjani lui-même n’a rien dit d’extraordinaire. Cependant, le vendredi 17 juillet 2009 est devenu une journée historique, non seulement pour la République islamique, mais pour l’islam lui-même. Un énorme rassemblement a eu lieu à Téhéran. Femmes et hommes marchaient ensemble vers l’Université de Téhéran, là où se tenait la prière du vendredi. À côté de l’université, la foule devait prier pour justifier la présence de cette assemblée. Et ce jour-là, le monde a été témoin d’une prière mixte à Téhéran. De nombreuses femmes avec de petits voiles, maquillées, aux côtés de protestataires masculins rejoignaient la cérémonie de prière. Pour cela, le vendredi 17 juillet a été un tournant dans l’évolution politique en Iran.

Dans cette intense évolution politique, la sanctification de l’islam a été rejetée. Les moqueries populaires n’ont pas épargné les lois divines de l’islam. Le clergé est la fraction de la société la plus méprisée. L’institution religieuse est vue comme la plus corrompue, la plus avide et la plus indigne de confiance des institutions sociales, politiques ou idéologiques. Le folklore est rempli d’histoires pour discréditer les membres du clergé comme des hypocrites, des vicieux et des menteurs. Aujourd’hui en Iran, le clergé et le système islamique sont la cible de la plupart des blagues.

Une fois que le régime sera tombé à genoux, tous les signes de la domination et des lois islamiques seront démantelés. La société saluera son émancipation de la domination religieuse. Politiquement, la laïcité sera inscrite dans la constitution du pays. Socialement, les tendances anti-religieuses domineront. Dans la culture et les arts, un mouvement d’avant-garde fleurira. Et tout cela aura des effets qui dépasseront de loin les frontières. Le soulèvement en Iran révolutionnera le climat socio-politique de la région. Un islam marginalisé en Iran sera un grand coup donné à l’islam et à sa sanctification à l’échelle internationale.

* L’expression “révolution féminine” fait référence à une intervention de Mansoor Hekmat lors d’un séminaire à la société Karl Marx “Le communisme peut-il gagner en Iran ?” (février 2001, Londres).

* Traduit en français par Pascal, du site Iran en lutte.

Merci à l’auteure de nous avoir proposé cet article écrit le 1 août 2009.

N. B. Les sites Internet et les blogues iraniens font l’objet de la répression du pouvoir islamique, il se peut donc que les liens indiqués ne soient plus accessibles.

- International Conference - Solidarity with women’s struggle in the world For freedom, equality, security and secularism

Mis en ligne sur Sisyphe, le 1 mars 2010

- Visitez aussi le blog : irangenderequality.com pour soutenir les femems iraniennes.


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Azar Majedi, présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran

Née en Iran, Azar Majedi étudiait la littérature au Canada lorsque commença la révolution de 1978 contre le régime du Shah. Revenue à Téhéran, elle s’engage dans la défense des droits des femmes et milite à l’Union des combattants communistes. Lors de la vague de répression de 1982, menée par le régime islamique, elle se réfugie, avec son mari Mansoor Hekmat, dans la « zone libérée » contrôlée par Komala au Kurdistan. Elle participe à la fondation du Parti communiste d’Iran et devient responsable de la radio clandestine de celui-ci. En 1984, elle quitte l’Iran pour la Suède et le Danemark. En 1991, elle prend part à la fondation du Parti communiste-ouvrier d’Iran, dont restera membre du bureau politique jusqu’en 2004, avant de devenir l’une des dirigeantes du Parti d’unité communiste-ouvrière. Elle est également présidente de l’Organisation pour la Libération des femmes en Iran (Azadizan). Site personnel : www.azarmajedi.com/.



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