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dimanche 29 avril 2012

Les bons prostitueurs, ça n’existe pas

par Rebecca Mott, survivante et écrivaine






Écrits d'Élaine Audet



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Quand on parle de prostitution, le mythe le plus commun et le plus dangereux, c’est celui qu’il doit exister quelque part des prostitueurs qui respectent les femmes prostituées.

Beaucoup de femmes et de filles prostituées intériorisent ce mythe qui les empoisonne lentement, en leur donnant un espoir illusoire, puis il leur écrase au visage.

Le bon prostitueur n’existe pas, n’a jamais existé, et il n’existe pas de pays utopique où de bons prostitueurs peuvent exister.

Cherchez plutôt la raison pour laquelle un si grand nombre de personnes extérieures à l’industrie du sexe veulent – et souvent de manière désespérée – croire au mythe du bon prostitueur.

Cette attitude découle souvent du fait que l’on décide que la prostitution doit être du sexe normal, peut-être un peu plus pervers de temps à autre ou un peu plus dangereux, mais toujours dans un contexte où l’on en fait un échange commercial réciproque.

Vu sous cet angle, le bon prostitueur est respectueux ; sa pratique sexuelle ne vise pas à nuire, mais est de l’ordre du jeu sexuel. Dans ce cadrage, le bon prostitueur voit la prostituée comme un être humain, et peut-être même comme son égale.

Sous cet angle, la personne extérieure à l’industrie ne voit que le sexe qu’il ou elle a envie d’imaginer – des relations sexuelles comportant certains risques, mais avec toujours une voie de sortie et la sécurité.

Sous cet angle, il s’agit de se procurer du sexe sans s’embarrasser d’une relation, avec en prime le fait d’être payée.

Je ne crois pas à ce fantasme - c’est le fantasme du monde tel que le présente le magazine Playboy et le reste de la propagande porno haut de gamme.

C’est le mythe qu’on peut normaliser la prostitution si les prostitueurs agissent en gentlemen ou s’ils paient suffisamment pour rendre invisibles toutes leurs actions.

Je serai franche avec vous : il n’existe rien de tel qu’un bon prostitueur, même s’il se comporte gentiment, même s’il est riche ou célèbre, même s’il ne fait que parler ou regarder sans me toucher, même s’il me donne de beaux vêtements, des bijoux ou des voyages, même s’il me dit et me répète sans cesse qu’il est simplement un bon gars.

Aucun homme faisant le choix conscient d’acheter un autre être humain par besoin sexuel et par cupidité ne peut être classé comme un homme bon.

Il a fait le choix d’acheter une esclave sexuelle, il a fait le choix de la considérer comme un objet à baiser et de la dépouiller de son humanité, il a fait le choix de ne pas se soucier de ses droits humains fondamentaux.

Tous les prostitueurs sont des violeurs, tous les prostitueurs font des personnes prostituées des marchandises, tous les prostitueurs se savent en droit de déverser dans ces personnes leurs fantasmes porno.

Les prostitueurs ne peuvent jamais être des hommes bons.

Les hommes bons sont ceux qui n’utilisent pas, ne consomment pas de sexe tarifé, ceux qui écoutent et entendent la voix des personnes prostituées, ceux qui se battent pour l’abolition de l’industrie du sexe.

En choisissant d’acheter une prostituée, le prostitueur choisit de renoncer à la compassion, de renoncer à l’empathie, de renoncer à son amour-propre – à bien des égards, il se détruit lui-même en même temps que la prostituée.

Je peux le comprendre aujourd’hui, mais quand j’étais prostituée, je ne pouvais pas croire à la possibilité de trouver un bon prostitueur, parce que cette petite lueur d’espoir me rendait trop vulnérable.

J’ai trop souvent constaté que lorsqu’on pense qu’un prostitueur peut éprouver de l’empathie, peut vous voir comme un être humain, peut-être assez honnête pour s’arrêter, c’est généralement le moment où le prostitueur voit votre confiance, votre sentiment d’espoir et votre âme vulnérable, et c’est le moment où il les détruit.

À titre de prostituée aguerrie, on s’habitue à tant de violence et de haine que l’on en vient à se sentir soulagée face à ce que d’autres appelleraient du viol, des sévices ou du terrorisme. Sachant que cela pourrait être bien pire, on décide de fermer les yeux sur certains actes, alors même qu’ils sont en train de détruire votre essence.

Par exemple, j’ai toujours été soulagée quand les prostitueurs se contentaient d’un viol vaginal, me disant que s’ils mettaient leur pénis dans mon vagin et éjaculaient, ils allaient peut-être arrêter et penser que c’était assez.

C’était toujours du viol – je le sais si clairement aujourd’hui ! – mais au moins, on ne me déchirait pas l’anus, on ne m’étouffait pas en me plongeant un pénis au fond de la gorge, on ne me rentrait pas de force un poing, des dents et des objets dans le corps, ce n’était que du « viol normal ».

Dans mon esprit, de par ma volonté de survivre, j’ai fait des prostitueurs qui voulaient simplement me baiser les bons gars. Ils ne l’ont jamais été, mais c’était plus rapide et un peu moins douloureux avec eux.

Puis, il y a les prostitueurs qui pensaient être bons parce qu’ils y allaient doucement ou se contentaient de parler.

Pourtant, ils achetaient encore une marchandise, ils niaient toujours l’humanité de la prostituée. Ils se mentent à eux-mêmes s’ils pensent que cela fait d’eux de bons gars.

J’ai connu des prostitueurs qui me touchaient lentement de partout, qui forçaient mon corps à des orgasmes, me forçant à perdre le contrôle et à penser que mon corps m’avait trahi.

Ces prostitueurs-là aimaient le pouvoir de me faire perdre le contrôle, ou de forcer mon corps à des orgasmes multiples, ils savaient que je ne voulais pas cela, mais parlaient de la façon dont je leur avais fait perdre le contrôle ou fait aller trop loin.

Ces prostitueurs étaient lents et doux, mais ils agissaient toujours pour créer la douleur et la terreur, ils aimaient simplement regarder combien de temps la douleur aller durer, voir si j’allais m’évanouir ou crier – j’étais un rat de laboratoire à leurs yeux.

Ces prostitueurs font encore partie de mes souvenirs physiques. Je les hais.

En ce qui concerne les causeurs, c’est un mythe qu’ils sont inoffensifs et peut-être à plaindre.

Les prostitueurs qui parlent beaucoup en font une violence mentale. Ils utilisent la parole pour abattre les défenses de la prostituée, dans l’espoir qu’elle se découvre suffisamment pour parler d’elle-même.

Les causeurs vont multiplier les questions personnelles à la prostituée, ils vont parler pour se donner un rôle de victime dans l’espoir que la prostituée cède et les materne. Les causeurs sont des manipulateurs, ils n’ont rien d’innocent ou de pathétique.

Je trouve difficile de vivre dans un monde où tant de personnes cherchent le bon prostitueur. C’est l’ultime trahison de la classe prostituée parce qu’en cherchant le bon prostitueur, vous trouvez des excuses pour maintenir la normalisation de la prostitution.

Tant que nous rendons les prostitueurs invisibles ou que nous voulons prendre soin d’eux, nous tolérons comme acceptable d’exiger le maintien dans un état sous-humain d’une classe désignée comme prostituée, à l’intention du bon prostitueur mythique.

Version originale.

Traduction : Martin Dufresne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 25 avril 2012


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Rebecca Mott, survivante et écrivaine

Je suis une écrivaine britannique, survivante d’abus sexuels dans l’enfance et de la prostitution. Une partie de la maltraitance que m’a infligée mon beau-père durant mon enfance a été la violence psychologique de me faire regarder de la pornographie hyperviolente. Combinées à la violence sexuelle qu’il m’infligeait, ces images me faisaient ressentir que je n’avais d’autre valeur que celle de servir d’objet sexuel à un homme et que le sexe était toujours associé à la violence et à la douleur. À 14 ans, je suis tombée dans la prostitution et elle était extrêmement sadique. Je ne m’en suis pas détournée pas car j’éprouvais trop de haine de moi-même pour y reconnaître de la violence et du viol - j’avais l’impression que c’était tout ce que je méritais. J’ai fait de la prostitution entre l’âge de 14 ans à 27 ans et, la majorité du temps, les hommes qui m’achetaient tenaient à m’infliger des rapports sexuels très sadiques. Je me suis habituée à des viols collectifs, du sexe oral et anal violent, et au fait de devoir jouer des scènes de porno dure - cela devint mon existence. J’ai failli être tuée à plusieurs reprises, et fait beaucoup de tentatives de suicide, mais j’ai survécu. Quand j’ai réussi à quitter le milieu, j’ai effacé durant 10 ans la plupart de mes expériences. Ce n’est qu’après avoir dépassé le souvenir des violences de mon beau-père que j’ai trouvé l’espace mental pour me souvenir. Se souvenir de la prostitution est terrible, et je souffre d’un lourd syndrome de stress post-traumatique (SSPT). J’ai créé mon blog pour explorer mon SSPT à titre de survivante à la prostitution, pour réclamer l’abolition du commerce du sexe et pour faire état des conditions terribles de la prostitution vécue à l’intérieur. J’essaie d’écrire de la prose poétique, mais je crois que mon travail est de nature politique.



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