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samedi 1er décembre 2012

Prostitution et viol de mineures - Pas le droit d’être trop jeune

par Rebecca Mott, survivante et écrivaine






Écrits d'Élaine Audet



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Il y a souvent une vague de colère et de chagrin quand des filles sont agressées sexuellement.

Mais seulement si elles sont considérées comme des bonnes filles – c’est-à-dire qu’elles ne viennent pas de foyers d’accueil, qu’elles sont probablement de classe moyenne et blanches, et certainement pas prostituées.

La plupart des adolescentes qui sont agressées tombent entre les mailles de ce filet de critères et je veux aujourd’hui mettre l’accent sur ce que c’était et est encore d’être une prostituée adolescente.

J’écris parce que je crois fermement – et cela me fait beaucoup de peine – que d’être prostituée à l’adolescence, c’est être privée du droit et de la liberté d’être jeune et de faire des erreurs.

Je sais que la plupart des gens perçoivent une adolescente piégée dans l’industrie du sexe comme une adulte : cela permet à la société de se déresponsabiliser en donnant l’impression que cette fille a choisi son mode de vie.

Je sais que beaucoup de gens vont le nier – mais explorons certaines de nos attitudes à l’égard des bonnes filles et des filles qui sont amenées à la prostitution.

On s’indigne lorsque des hommes adultes violent des bonnes filles qui ont, disons, entre 13 et 15 ans ; on y reconnaît à juste titre un crime.

Mais si cette fille est payée ou même si elle reçoit des cadeaux pour coucher, cette situation est présentée comme un échange commercial d’affaires ou un divertissement pour adultes – ce n’est pas considéré comme un viol, ou même comme un préjudice.

Des filles sont constamment achetées et vendues, et il se fait très peu de choses pour dénoncer là un tort.

Si la fille est une adolescente, elle est assez vieille pour être une putain – et tout le monde sait qu’il est impossible de violer une putain.

J’ai été violée tant de fois entre les âges de 14 et 17 ans, violée avec une brutalité et une haine extrêmes, on m’a fait savoir que je n’avais pas d’existence, sinon celle d’être leur poupée porno vivante.

Je connais tant de femmes splendides qui ont connu des expériences similaires et bien pires en tant que prostituées adolescentes.

Personne ne se battait pour nous, personne ne pleurait de rage et de chagrin pour nous.

On ne nous accordait pas le privilège d’être trop jeune et de voir nos viols considérés comme des crimes.

On faisait du viol notre boulot – le viol entourait tous les aspects de notre existence : nous n’étions pas autorisées à vivre l’état de choc, à mesurer la profondeur du chagrin, à nous reposer suffisamment pour sentir notre douleur.

Non, pour survivre et en quelque sorte conserver un peu d’équilibre mental, nous sommes devenues des robots, nous avons éliminé toutes les racines de notre humanité.

Nous étions les filles perdues – et voilà bien la grande honte de toute société qui nous rejette.

J’ai appris à quel point nous étions perdues dès mes débuts en prostitution.

J’ai appris cette leçon à entendre les prostitueurs et les pimps me dire constamment à quel point il serait facile de tuer des femmes – hé, personne ne remarquerait même la disparition d’une putain.

J’ai appris cette leçon en voyant les reportages télé sur le viol ou la disparition d’une bonne fille de plus – en pensant à toutes les prostituées présentes dans mon cœur et dans ma mémoire qui avaient disparu ou dont les yeux s’étaient éteints à la suite de viols innombrables, des femmes dont on ne parle jamais aux nouvelles, que l’on ne voit jamais.

J’ai appris cette leçon à entendre et à savoir être vrai qu’il était impossible de faire du mal à une putain, parce qu’elles n’ont pas de sentiments.

J’ai appris cette leçon que la police ne faisait rien pour nous quand elles nous voyaient lors d’un raid dans un « party » ou un bordel, rien d’autre que de traiter les filles de « putes ».

J’ai appris que je n’étais pas une adolescente, que je n’avais aucune innocence, que si j’avais mal, c’était de ma faute.

J’ai appris la leçon que personne ne se soucie d’une prostituée adolescente.

C’est ce que j’ai ressenti quand j’étais piégée dans la prostitution.

Aujourd’hui, je sais et constate qu’il y a d’excellentes personnes qui font un travail essentiel d’écoute des prostituées adolescentes, pour les aider à échapper à ce milieu et ne pas devenir des prostituées adultes, repoussées d’autant plus dans l’invisibilité.

Je garde dans mon cœur tous ces gens merveilleux – mais il y a tant à faire, pour en venir à ce que les prostituées adolescentes acquièrent le droit et la liberté d’être jeune.

Pour dire d’emblée les choses les plus simples, c’est un crime que d’avoir des relations sexuelles avec une fille de moins de 16 ans. Il n’est pas acceptable que, si cette fille est payée ou présentée comme une prostituée, cet acte devienne par magie un non-crime.

La plupart des prostitueurs qui utilisent des prostituées adolescentes ont au moins 10 à 50 ans de plus qu’elles – c’est du viol, ou du moins un détournement de mineure.

Sachez que les prostitueurs mentent quand ils disent n’avoir pas su que leur victime était trop jeune : ils le disent seulement pour faire bonne figure en public, ils le disent parce qu’ils se sont fait prendre.

Non, la vraie raison pour laquelle plusieurs de ces hommes aiment les prostituées mineures, c’est parce qu’ils peuvent leur imposer n’importe quel rapport violent, parce qu’elles sont faciles à manipuler, et parce qu’ils peuvent souvent les avoir à bon prix.

Tant que nous permettrons que ce ne soit pas un crime, les prostitueurs continueront à les traiter avec haine et violence les prostituées mineures.

Je me sens tellement pleine de chagrin que je ne sais vraiment pas comment conclure ce message.

Je regarde au plus profond de mon chagrin.

Je vois cette fille de 14 ans que j’étais.

J’aurais dû être libre d’être innocente, j’aurais dû avoir l’espace nécessaire pour faire mes erreurs.

Version originale :« Not Allowed to be Under-Aged »

Traduit par Martin Dufresne.

© Tous droits réservés à Rebecca Mott.

- Lire aussi : « Prostitution des jeunes - La trahison des adultes », par Marie Savoie, sur le court-métrage « La Prostitution, un métier ? »

Mis en ligne sur Sisyphe, le 1 décembre 2012


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Rebecca Mott, survivante et écrivaine

Je suis une écrivaine britannique, survivante d’abus sexuels dans l’enfance et de la prostitution. Une partie de la maltraitance que m’a infligée mon beau-père durant mon enfance a été la violence psychologique de me faire regarder de la pornographie hyperviolente. Combinées à la violence sexuelle qu’il m’infligeait, ces images me faisaient ressentir que je n’avais d’autre valeur que celle de servir d’objet sexuel à un homme et que le sexe était toujours associé à la violence et à la douleur. À 14 ans, je suis tombée dans la prostitution et elle était extrêmement sadique. Je ne m’en suis pas détournée pas car j’éprouvais trop de haine de moi-même pour y reconnaître de la violence et du viol - j’avais l’impression que c’était tout ce que je méritais. J’ai fait de la prostitution entre l’âge de 14 ans à 27 ans et, la majorité du temps, les hommes qui m’achetaient tenaient à m’infliger des rapports sexuels très sadiques. Je me suis habituée à des viols collectifs, du sexe oral et anal violent, et au fait de devoir jouer des scènes de porno dure - cela devint mon existence. J’ai failli être tuée à plusieurs reprises, et fait beaucoup de tentatives de suicide, mais j’ai survécu. Quand j’ai réussi à quitter le milieu, j’ai effacé durant 10 ans la plupart de mes expériences. Ce n’est qu’après avoir dépassé le souvenir des violences de mon beau-père que j’ai trouvé l’espace mental pour me souvenir. Se souvenir de la prostitution est terrible, et je souffre d’un lourd syndrome de stress post-traumatique (SSPT). J’ai créé mon blog pour explorer mon SSPT à titre de survivante à la prostitution, pour réclamer l’abolition du commerce du sexe et pour faire état des conditions terribles de la prostitution vécue à l’intérieur. J’essaie d’écrire de la prose poétique, mais je crois que mon travail est de nature politique.



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