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jeudi 17 janvier 2013

En studio avec Ruth – Interview de Rebecca Mott, femme rescapée de la prostitution et abolitionniste

par Ruth Jacobs






Écrits d'Élaine Audet



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Comment en êtes-vous venue à vous engager dans la lutte pour abolir la prostitution ?

J’ai commencé à faire campagne pour l’abolition de la prostitution après les meurtres de plusieurs femmes prostituées à Ipswich. Cet événement a été un grand déclencheur pour moi, mais à l’époque, je ne savais pas exactement pourquoi. J’étais très en colère, dans un état de rage incessante, car il me semblait que les médias ne s’intéressaient – et c’est encore le cas – qu’aux meurtres des prostituées reliés à l’aspect sensationnel d’un tueur en série. Quand j’ai amorcé mon blogue, j’avais des souvenirs et des sentiments flous, et je savais que la plupart des meurtres de femmes et de filles prostituées assassinées ne sont jamais enregistrés : ces femmes disparaissent simplement de l’existence. C’est sur ces femmes disparues que repose ma motivation dans la lutte abolitionniste. Je suis malade à l’idée que la grande majorité des personnes prostituées sont transformées en sous-humaines, dans la vie et dans la mort, qu’on les fait disparaître.

Je suis aussi devenue abolitionniste parce que j’ai fait de la prostitution derrière des portes closes, de l’âge de quatorze ans jusqu’à vingt-sept ans, et j’ai connu la violence et la haine qui sont le fondement de tous les aspects de la prostitution. J’écris pour montrer comment, dans la prostitution vécue à l’intérieur, les prostitueurs paient essentiellement pour être aussi sadiques qu’ils le veulent en parfaite impunité. Les prostitueurs paient pour un contexte confidentiel qui leur accorde plus de temps pour déverser leur violence dans l’esprit et le corps de la femme prostituée. Elle est leur propriété, et n’a donc aucun droit ou accès à une pleine humanité.

Qu’est-ce qui vous amène à appuyer et à défendre les personnes dans la prostitution ?

J’ai choisi de me battre pour les droits de la classe prostituée car je crois qu’il est essentiel pour les femmes rescapées de la prostitution de prendre la direction du mouvement abolitionniste.

Je crois profondément que, pendant des siècles, on a contraint la classe prostituée au silence, l’empêchant d’exprimer ses points de vue, principalement parce que « l’histoire » de la prostitution a été rédigée dans l’intérêt des profiteurs de l’industrie du sexe. Cela signifie que toute parole des personnes prostituées qui indique la moindre forme de mécontentement, ou qui cherche une voie vers une condition d’être humain à part entière, est censurée. On n’autorise en public que la seule voix de la « prostituée heureuse », c’est-à-dire la voix du proxénète et la voix du prostitueur.

Je veux voir émerger au premier plan les voix multiples de la grande majorité des personnes prostituées, les voix de toute une classe qui a été asservie et réduite au silence. Une des façons dont cela peut arriver, c’est en poussant en première ligne du mouvement abolitionniste les voix multiples de femmes qui sont sorties de l’industrie du sexe et qui en connaissent le vrai visage.

En quoi consiste concrètement votre travail dans le mouvement abolitionniste ?

Je tiens un blogue, au www.rmott62.wordpress.com. C’est un blogue à caractère politique mais où j’explore également les conséquences du traumatisme vécu après la prostitution.

J’utilise ce blogue pour créer à l’échelle internationale des liens avec des femmes qui en sont sorties, et pour rejoindre les femmes rescapées de l’industrie qui sont aux prises avec des traumatismes extrêmes. J’essaie d’offrir un soutien, car il existe très peu de soutien extérieur et à long terme pour ces rescapées. J’essaie de le faire avec des méthodes de prise en charge personnelle (self-care), parce que je vis avec un traumatisme qui me suit constamment comme mon ombre.

Un aspect très important de mon blogue est d’explorer le caractère extrême du traumatisme après une longue période de prostitution. Je me penche sur le fait que beaucoup de femmes sorties de la prostitution vivent des souvenirs fragmentés, où manquent souvent plusieurs années. J’explore comment le traumatisme agit comme libération d’émotions enfouies, après que la plupart des femmes prostituées se soient résignées à vivre une mort intérieure, ayant l’impression d’être une simple enveloppe sans accès aux émotions humaines.

Je m’adresse à ma douleur, à ma fureur, j’écris au sein de ma confusion. De cette façon, j’utilise mon blogue comme un chemin de retour vers mon humanité.

Dans ce projet de se réapproprier leur humanité, pour des personnes prostituées, je crois qu’il est essentiel de dire en termes clairs ce que les prostitueurs et les profiteurs nous font au corps et à l’esprit. Cela signifie que les femmes rescapées doivent contrôler les mots et les concepts exprimant la situation dans la prostitution, ce qui peut signifier de dire les choses très crûment ou de ne pas avoir peur de nous montrer confuses ou vulnérables.

Je donne aussi des conférences et je me rends à des colloques pour faire mieux connaître l’expérience réelle d’être prostituée. Je préconise toujours des changements réels : je ne veux pas me contenter d’être la prostituée de service que l’on laisse parler pour que tout le monde puisse retourner à l’apathie. Je ne parlerai pas si l’on fait de moi un animal de compagnie - je ne vais pas me retrouver sous-humaine à nouveau.

Quelles améliorations ou changements juridiques contribueraient à abolir la prostitution ?

Je pense qu’il est important de commencer par instaurer le modèle nordique. Il s’agit de pénaliser le fait d’acheter et de vendre les personnes prostituées, tout en dépénalisant celles-ci et en leur fournissant des programmes les aidant à sortir de cette vie. Et c’est seulement la première étape de la démarche consistant à redonner à la classe prostituée sa pleine humanité et sa dignité.

Nous devons parler le langage des droits de la personne, et non le langage des droits du travail, quand nous parlons de la prostitution. Ce n’est pas du « travail du sexe ». C’est de l’esclavage et de la torture.

Les lois doivent être formulées de manière à reconnaître que chaque fois qu’on achète une femme prostituée, cette dernière n’a pas accès au langage du consentement ou au droit de dire non. C’est du viol, de sorte que tout achat d’une prostituée est un acte de violence en soi. Nous ne devrions pas attendre que le prostitueur avoue ses torts.

Il nous faut des peines plus longues pour tous ceux qui tirent profit de la prostitution, car ce sont eux qui transforment les personnes prostituées en marchandise et qui autorisent tout acte sadique à l’endroit de « leur propriété ».

Quels sont vos projets d’avenir ?

Je passe beaucoup de temps à faire des projets, et j’espère que certains d’entre eux se réaliseront.

J’ai exploré la façon dont une grande partie de la prostitution constitue de la torture, et comment elle s’intègre dans le contexte de la torture exercée par d’autres agents que l’État.

Je pense qu’il est crucial de faire connaître la façon dont le trafic interne est rendu invisible, ou dont on s’arrange pour blâmer les jeunes filles qui sont victimes de la traite interne en leur disant que c’est leur choix d’être prostituée.

J’explore la façon dont on normalise la violence faite aux femmes prostituées quand on la considère scandaleuse lorsqu’elle touche des femmes et des filles non prostituées. Je m’intéresse à la façon dont les viols collectifs sont normalisés quand ils ont lieu dans l’industrie du sexe, mais perçus comme dégradants et ignobles en dehors de ce contexte.

J’adorerais avoir plus de contacts autrement qu’en ligne avec des femmes rescapées de la prostitution, peut-être sous forme d’une rencontre ou d’une conférence en Angleterre qui serait réservée aux femmes qui s’en sont sorties.

- Original : In the Booth with Ruth – Rebecca Mott, Exited Prostituted Woman and Abolitionist

Traduction : Martin Dufresne - © Droits réservés - Ruth Jacobs et Rebecca Mott, 2013.

Sites recommandés/lectures complémentaires :

Je recommande fortement de consulter le site Survivors Connect – et celle des voix multiples des femmes rescapées de l’industrie du sexe.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 17 janvier 2013


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Ruth Jacobs



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  • En studio avec Ruth – Interview de Rebecca Mott, femme rescapée de la prostitution et abolitionniste
    (1/1) 21 janvier 2013 , par Didier





  • En studio avec Ruth – Interview de Rebecca Mott, femme rescapée de la prostitution et abolitionniste
    21 janvier 2013 , par Didier   [retour au début des forums]

    Bravo Rebecca pour ton action, et merci pour toutes les femmes prostituées à qui tu donnes une voix. Que Dieu te bénisse


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