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janvier 2004

La solidarité politique à l’épreuve des divisions

par Salima Deramchi et Amina Hennaoui






Écrits d'Élaine Audet



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Femmes et hommes de gauche, que l’on soit pour ou contre le projet de loi sur le port du voile, nous sommes avant tout contre toutes les formes
d’intégrisme, contre les systèmes qui oppriment les individus, qui ne
reconnaissent pas la liberté individuelle et qui instituent l’inégalité des sexes.

Aujourd’hui, les manifestations et les démonstrations de force, initiées par les porte-parole d’un projet politique et idéologique intégriste « islamiste », prennent une ampleur internationale qui n’échappe à aucun d’entre nous.

Nous nous devons de réagir vite et clairement ; les intégristes sont, eux,
immunisés contre les divisions et les doutes ; c’est d’ailleurs ce qui fait leur force et leur défiance par rapport à la république. Ils savent très bien que chacun de nous s’interroge sur le respect et la tolérance et va jusqu’à culpabiliser lorsqu’il s’agit des minorités (surtout des anciennes colonies). Forts de leur organisation militarisée et de leurs jeux avec la démocratie et la liberté, ils se donnent à coeur joie dans la division des démocrates sur les définitions et les interprétations des concepts, des principes et des valeurs, pourtant, acquis au prix fort.

Il s’avère de plus en plus que là où ils se trouvent, ils adoptent la même stratégie : d’une part, ils sont représentés par des radicaux qui font peur, d’autre part, ils nous font préférer des pseudo-modérés, mettant en avant des femmes jeunes, belles, l’air innocent, voilées par l’islam et « dévoilées » par les médias ; mais au bout du compte, qui est qui ?

Le concept du "ni-ni"

Depuis les années 90, les démocrates algériens se trouvent dans ce même piège, d’où est apparu un nouveau concept politique dénommé « ni-ni ». Le « ni-ni » voulant dire : « nous ne sommes ni pour la violence de l’état ni pour celle des islamistes ». Face à un régime qui tire son essence même des années de dictatures, fallait-il pour autant défendre le dialogue avec les pseudo-modérés, en laissant mourir des milliers d’algérien-ne-s et n’offrir que l’exil à des milliers d’autres, au nom de « ni- ni » ?

Les islamistes ont bien exploité cette situation, puisqu’ils ont trouvé des partis politiques et des ONG, qui, au nom des droits de l’Homme, les défendaient aussi bien en Algérie qu’en Occident.

Nous qui vivions les événements de l’intérieur, nous assistions aux obsèques
de nos ami-e-s, de nos camarades tué-e-s juste parce qu’ils défendaient un
projet de société plus libre, plus égalitaire et plus citoyenne.

Chacune de nous porte en elle, à jamais, tous les visages vieillis d’un coup, les corps de petites filles et de femmes perdant toute expression sous des hidjabs et des nikabs uniformes, les têtes des mécréants découpées de leurs corps pendant à des arbres sur les bords des routes. A chaque fois que nous arrivions en France, notre désir le plus pressant était de nous installer à une terrasse de café et de savourer tous les va-et-vient de la liberté, d’imaginer tous ces mouvements des corps et des chevelures au rythme du vent et au son de la pluie d’Alger.

Combien d’Algériennes et d’Algériens ont fui la barbarie, espérant réaliser
des rêves de liberté, d’amour et d’exercice de la citoyenneté ? Ce rêve ne se
transforme-t-il pas en cauchemar ? Après le parcours du combattant qu’il faut mener pour arracher les papiers, la discrimination et l’exploitation au travail sont les premières surprises que nous rencontrons. A compétence et travail égal, le salaire est nettement inférieur et on nous fait comprendre que c’est un service qu’on nous rend, puisque nos diplômes ne sont pas reconnus. D’un CDD à l’autre, les espoirs de dormir une nuit calme sans se poser des questions sur notre avenir économique s’évanouissent et nous empêchent de nous investir dans la vie de la cité.

Tout cela n’est rien face à l’image de nous-mêmes qui nous est renvoyée de tous côtés, que ce soit au niveau des administrations, des services sociaux, du personnel éducatif et des organisations militantes. Nous nous retrouvons
identifiés comme « musulmanes et musulmans maghrébins », ceux qui ont le
plus la cote, étant les démocrates qui défendent les islamistes au nom de la
tolérance ou celles et ceux qui n’oublient jamais d’évoquer dans leurs discours l’islam de leurs parents « gentil, inoffensif, discret et respectueux ». La palme du succès revient à celles avec qui on parle couscous, thé et gâteaux et qui savent les préparer. Plus dramatique encore pour nous, c’est d’avoir fui le voile pour le retrouver au pays des libertés et des droits des femmes.

Des concepts des droits de l’homme à ré-examiner

Aujourd’hui, nous nous élevons pour vous sommer d’avoir l’intelligence des
valeurs que vous défendez. Nous vous rappelons qu’un certain mois d’avril et
de mai 2002, nous étions à vos côtés sans nous poser la question de la légitimité des urnes et encore moins celle de l’opportunité de vos alliances pour barrer la route au fascisme.

Nous vous interpellons avec force pour nous considérer comme des citoyen-ne-s à part entière et répondre avec un langage responsable à nos questionnements :

- Suffit-il à un islamiste d’être anti-Bush et télégénique pour être votre allié et être placé aux premières loges du Forum social européen ?

- Au nom de quelle idéologie de gauche se permet-on d’ignorer la majorité silencieuse, celle qui n’est pas mise en avant par les médias, celle qui se proclame d’une citoyenneté universelle ?

- Au nom de quel attentisme, livre-t-on des jeunes filles répétant des slogans nationalistes, soutenus par des discours intégristes, à des politiciens en quête de pouvoir ?

- Qu’est-ce que pour vous aujourd’hui la solidarité internationale, avec celles et ceux qui subissent le joug des lois islamiques ?

A vous tous, permettez-nous de vous dire notre déception face à vos positions mitigées quand il s’agit de l’« AUTRE ». Il est temps d’examiner ensemble l’utilisation des concepts des droits de l’Homme, au regard de l’évolution du monde et des revendications des femmes, de donner du rêve et de l’utopie aux générations montantes au lieu de leur offrir la fatalité et l’alternative de l’accompagnement social. Est-ce possible encore de croire que le vote des intégristes peut être favorable à un projet de société démocratique et égalitaire ? Alors que nous savons qu’ils ne voteront que pour eux-mêmes ou pour leurs frères siamois, les fascistes, pour dire clairement les « lepénistes ».

Le voile, ensuite « la oumma »

Il est juste de dire que le projet de loi actuel ne suffit pas. Le problème n’est pas de définir la longueur du voile et sa forme, mais beaucoup plus de l’interdire comme un symbole sexiste. Si nous laissons faire les islamistes, la concession sur le voile marquera une première étape pour imposer la notion de « la oumma » à travers l’instauration de l’islam, comme unique et dernière religion, appelée à régir la vie de la collectivité. N’oublions pas que c’est sur ce mode-là que les islamistes ont opéré en Algérie depuis les années 80. Ils ont commencé par investir l’école et l’université pour arriver au code de la famille.

Voter une loi, c’est un moyen de protéger les filles et les garçons de l’entrisme islamiste. Mais cela ne suffira pas, des solutions doivent être apportées pour faire barrage au système d’exclusion sociale et économique dont souffre la population française. C’est cette misère qui nourrit les intégrismes et les fascismes.

Voter une loi, c’est obliger les médias et les politiques à se pencher sur les vrais problèmes, en lien avec les projets des ultra-libéraux de droite. Le débat, qui a pris une ampleur nationale et internationale sur ce fichu voile, masque les reculs des acquis sociaux et des libertés. La droite ne tire-t-elle pas profit des hésitations et des divisions des femmes et hommes de gauches ?

Mis en ligne sur Sisyphe le 26 janvier 2004


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Salima Deramchi et Amina Hennaoui



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