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mercredi 16 janvier 2013

Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !

par Dre Michèle Dayras, présidente de SOS-SEXISME






Écrits d'Élaine Audet



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1968 : Masculin / Masculin

- Allo. Vous êtes le Docteur D ?
Pour respecter l’accord grammatical je me sens obligée de me comporter comme un transsexuel.

- Lui-même…

1978 : Masculin / Féminin…

- Allo. Vous êtes le Docteur D ?
Je cherche une cohérence toute symbolique.
- Elle-même… »

1988 : Féminin (?!) / Féminin !

Après la ‘Circulaire du 11 mars 1986, relative à la féminisation des noms de métiers, fonction, grade ou titre, de Laurent Fabius, je fais imprimer mes ordonnances au féminin (‘Docteure’).

- Allo. Vous êtes le Docteur D ?
Je me rebelle ouvertement.
- Je suis lA docteurE D ; elle-même ! »

1998 : Féminin (?!) / Féminin !

Nouvelle ‘Circulaire du 6 mars 1998 relative à la féminisation des noms de métiers, fonction, grade ou titre’ de Lionel Jospin, suivie de la diffusion nationale d’un Guide établi par l’Institut national pour la langue française.
J’ai bon espoir qu’un déclic salutaire va ouvrir les esprits retors et que je serai – enfin - reconnue comme ‘entité-femme’ à part entière.

- Allo. Vous êtes la Docteur(e ?) D ?
Comme j’aurais souhaité entendre cette question ! L’accord linguistique tant attendu aurait été si doux à mes oreilles sexuées et non sexistes, mais, y compris à cette époque, tel n’a pas été le cas…

- Allo. Vous êtes le Docteur D ?
Dépitée, je réponds une fois de plus : - Je suis lA docteurE D ; elle-même !

2008 : (Féminin…) - Masculin : C’est reparti de plus belle !

- Allo. Vous êtes le Docteur D ?
(Je me révolte férocement).
- NON ! Je suis lA docteurE D ! Elle-même ! »

***

Le recul du féminin

Depuis longtemps, le féminin n’est plus employé chaque fois qu’il devrait l’être. Non seulement il ne s’est pas répandu telle une bonne nouvelle, via la Toile et les réseaux sociaux, mais en 2012 le féminin recule ouvertement.

Aurait-on oublié que l’on manifeste son respect à ‘la Souveraine’ ? Que l’on donne son avis sur les frasques de ‘la châtelaine’ ? Alors pourquoi parler ‘d’une écrivain’ à propos d’une romancière, quand ce mot se construit de façon identique en français ? Et si l’on privilégie le féminin (pour combien de temps encore ?) pour évoquer une ‘commerçante’, seul le génie de la misogynie à la française permet d’expliquer qu’il soit toujours question ‘d’un agent’, pour un homme comme pour une femme à laquelle on supprime, systématiquement et sciemment, son appartenance sexuée spécifique.

Il faut dénoncer aussi la façon scandaleuse et révoltante dont on traite, de nos jours, les femmes engagées dans l’armée, la gendarmerie et la police, où elles sont automatiquement désignées au masculin, malgré la législation en vigueur. Quand ‘LE commandant’ a des seins, tant pis pour la grammaire et zut à sa morphologie ! Les ordres sont les ordres ! Dans les rangs et au combat, la discrimination verbale est la bannière à laquelle on se réfère, l’étendard derrière lequel on se regroupe et pour lequel on meurt s’il le faut. La commandante étant, bien sûr, la femme du commandant, je me demande comment nos forces de police et de défense appellent les maris de nos (femmes)’commandants’ ? Sont-ils aussi ‘commandantes’ ?...

S’il est banal de se référer à ‘Madame la professeure’ - métier féminisé donc peu valorisé - on ne devient vraiment ‘Madame la Ministre’ qu’avec l’arrivée d’un pouvoir de gauche. Souvenons-nous du règne sarkozyste qui avait vu fleurir les « Madame LE », et durant lequel il était interdit de désigner les membres féminines du Sénat sous un vocable autre que celui de ‘sénateurs’. Combien de télécopies ai-je adressées à ces sénatrices dont le papier à en-tête indiquait ‘sénateur’ ! Les femmes de gauche ont fini par féminiser leurs coordonnées, mais les conservatrices n’ont pas bougé…

À force de réexpédier des courriers, annotés et graffités au féminin, quelle que soit la fonction de la personne qui me les avait adressés, j’ai pris l’habitude d’ajouter ces dernières années : « Si appartenir au sexe féminin vous dérange tellement, faites-vous greffer !... Je vous indiquerai d’excellents chirurgiens et vos écrits seront alors en accord avec votre nouveau sexe. »

Un problème un peu différent, pourtant très simple à résoudre quand on applique la loi, semble donner le tournis au cerveau réactionnaire des hommes et à celui trop léthargique de beaucoup de femmes : féminiser certaines fonctions suprêmes qu’une femme occupe exceptionnellement. Faut-il l’appeler ‘Procureure’ ou ‘Procureuse‘ ? ‘Rapporteure’ ou ‘Rapporteuse’ ? Selon la législation officielle il faudrait dire ‘Madame la Procureuse’ et ‘Madame la Rapporteuse’, mais le commun des mortels semble privilégier la voie qui ne permet pas, à l’oral, de différencier le sexe en question (Michel X, procureur / rapporteur… - Michèle Y, procureure / rapporteure…). Il y a des femmes pour croire que cette formulation est plus égalitaire ! Si les magistrates et les politiciennes ne se battent pas pour leurs droits, que deviendront-ils ?

C’est notamment ce qui arrive en médecine, domaine dans lequel - faute de combattantes - les femmes demeurent invariablement des ‘Madame LE docteur’. Elles ne s’en soucient, ni ne s’en formalisent. L’une d’elles n’a-t-elle pas répondu, quand je lui demandais pourquoi elle ne se faisait pas respecter en tant que femme : « Mais on me respecte puisqu’on m’appelle ‘Docteur’ ! ».

La dignité d’une femme dépendrait-elle d’artifices hiérarchiques masculins ? Elle procèderait de variables d’ajustement, de mystifications et de pièges que j’ai du mal à imaginer, à comprendre et intégrer.
Un fait personnel met en exergue le machisme médical. J’adhérais à une structure de recherche sur l’ostéoporose qui œuvrait pour le remboursement de la densitométrie osseuse. Le médecin organisateur des rencontres s’est montré particulièrement réfractaire à ma demande de faire figurer mon titre au féminin sur les bulletins qu’il m’adressait en tant que membre. ‘Madame LA DoteurE D’ l’irritait tant, qu’il a préféré écrire carrément à ‘Madame D’. J’étais la seule à avoir formulé cette requête parmi mes consœurs, et la seule à voir disparaître mes références professionnelles. J’ai fini par ne plus suivre les conférences de cet abruti de macho.

Un autre confrère, particulièrement pénétré de modernité, a poussé l’audace jusqu’à libeller ainsi sa missive : ‘Madame et Chère Confrère’. J’ai répondu du tac-au-tac, le français étant sexué et son anatomie différente de la mienne : ‘Monsieur et Cher Consœur’… Il m’apparaît que les hommes ne percevront le sexisme et l’absurdité de leur comportement à l’égard des femmes que lorsqu’ils ressentiront, dans leur intimité, une violence identique à celle qu’ils créent. Recevoir des messages aussi grotesques, offensants et dévalorisants que ceux qu’ils nous délivrent habituellement y contribuera, j’en suis certaine.

Je me souviens des tracasseries et des désagréments survenus lors du renouvellement de mon papier d’ordonnance, après mon départ en retraite. J’avais fait appel à une boîte spécialisée à laquelle j’avais expliqué, oralement, que je souhaitais voir figurer mon titre au féminin -‘Docteure’ - ce qui avait déclenché une franche hilarité de la part de mes correspondants, et je leur avais transmis un exemplaire pour modèle. J’ai reçu des milliers d’ordonnances imprimées au masculin ‘Docteur’ que j’ai immédiatement retournées, n’en voyant pas l’utilité même comme papier-WC. Après plusieurs semaines d’interventions téléphoniques, de courriels, d’interrogations, de récriminations et de menaces, un lot d’ordonnances conformes à ma demande a finalement été livré. Quel combat laborieux ! Quelle perte de temps ! Quelle dépense d’énergie pour obtenir un résultat aussi évident que d’employer le féminin quand il s’agit d’une femme ! Ce monde patriarcal est épuisant pour celles qui choisissent d’être nommées pour exister.

Pourquoi le Conseil de l’Ordre des médecins ne donne-t-il pas l’exemple, lui qui écrit indifféremment à tous ses membres : ‘Mon cher Confrère’ ?!... Pendant des décennies je lui ai renvoyé ses lettres raturées et corrigées ; en vain. Même avec une Présidente, l’Ordre s’exprime au masculin.

Ce travail en profondeur, destiné à maintenir les femmes au fond du gouffre, est souvent le fait de congénères que je nomme ‘alibis’, car elles sont les fidèles gardiennes des Lieux Saints de l’Ordre Établi. Telle Madame Carrère d’Encausse qui s’est fait appeler ‘Madame LE Secrétaire Perpétuel’ de l’Académie Française… en justifiant son choix. Une forme de mésestime de soi, totalement déplacée en l’occurrence.

Les dernières années ont vu apparaître l’emploi du terme ‘directeur’ (parfois agrémenté d’un ‘e’) pour désigner les femmes et définir leur fonction (ou la masquer ?). Une vraie gifle ! Un affront et une marche-arrière insupportable au 21è siècle, d’autant plus ridicule et injustifiée que le féminin ‘directrice’ existe bel et bien.

Une autre innovation gravissime : le féminin à géométrie variable…

Comment comprendre et accepter le mépris et l’arrogance de ces
journalistes vis-à-vis des femmes, alors qu’elles/ils ont suivi un cursus de plusieurs années après le bac et connaissent la grammaire ?

Si l’on utilise toujours le féminin dans le cas suivant : « Ma nièce est la partenaire de Daniel sur le court de tennis », on entend à la radio et on lit dans les journaux : « La France est le partenaire privilégié de l’Allemagne au sein de l’Union Européenne ».

Alors que l’on dit de Marylin Monroe « (qu’elle) est l’actrice préférée des Américains », il paraît naturel de parler de « La Chine (qui) est devenue un puissant acteur de la région. »

Le féminin pour la petite histoire... Le masculin pour la Grande Histoire !

Dans ce marasme sémantique où le masculin l’emporte sur le féminin de façon totalement anarchique, on reste sceptique quant à la portée de l’intervention des féministes qui ont manifesté devant l’Académie française, en mars 2012, pour que les accords soient revus comme au Moyen-Âge :

« Les femmes et les hommes sont performants. »
« Les hommes et les femmes sont performantes. »

Malgré cette liste de déconstructions sexistes de plus en plus fournie, nul n’est à l’abri d’une forme de misogynie mieux organisée encore : la disparition du féminin pluriel, stade ultime d’un rétro-pédalage abusif insupportable. Alors que le baccalauréat est détricoté en de nombreuses formules qui produisent 80% de médaillé-e-s par classe d’âge, on entend dire, y compris sur ‘France-Culture’ : « Les victimes / Les personnes/ sont arrivées. Ils ont été pris en charge immédiatement. » ou encore « J’ai prévu que des entreprises s’installent ici ; ils ont eu toute latitude pour le faire. » Quel sublime acte d’amour linguistique que d’inclure le féminin dans la toute-puissance sémantique et idéologique du masculin !

Il reste prioritaire d’analyser le comportement des divers Services et Organismes privés et surtout publics, qui devraient se positionner comme garants de l’égalité et de la non-discrimination entre les sexes.

Les organismes privés n’ont rien changé à leurs pratiques : je suis leur ‘adhérent’ ! C’est à prendre ou à laisser. Mes dizaines de réclamations sont restées sans suite, sauf que l’on interprète mon discours revendicatif comme celui d’une hurluberlue mal dans sa peau. Il est vrai que la plupart des femmes ne se mobilisent guère, habituées qu’elles sont à vivre leur destinée par procuration, sous un nom d’emprunt qui les neutralise et les fond dans l’existence de leur conjoint ; exit de leur vindicte égalitaire !

Pour SFR, je suis ‘utilisateur’ ; pour la Banque Postale, cher(e) client(e) ; pour l’Association des Lauréats du Concours Général, ‘donateur’ ; pour les entreprises de travaux, ‘le client’ ; pour les locations d’appartements, au choix : ‘le bailleur’ / ‘le locataire’ ; etc. Jamais un ‘-e ‘ ! Encore moins un féminin intégral : cliente, adhérente ; bailleure ; utilisatrice, donatrice ; etc. ! Pourquoi ?

Et bien que la carte ‘d’électeur’ qui me mettait en transes (je la modifiais en carte ‘d‘électrice’ au risque de voir annuler son authenticité) ait cédé la place à la carte électorale, pour quelles raisons les services publics ne respectent-ils pas, eux aussi, la féminisation du langage en inscrivant la double terminologie - masculine/féminine - comme l’exigent les textes de loi ? Ils préfèrent ajouter au terme masculin, le fameux (e)... Comme je ne manque pas de leur rappeler par différentes voies - téléphone, télécopie, courrier, courriel : « Le féminin n’est pas une parenthèse du masculin. Il lui donne la vie ! »

Le masculin serait-il en train de devenir un neutre, inexistant en français, pour la plus grande satisfaction des machos de tous horizons et au bénéfice physico-psychologique des nés-fatigués de la dernière génération ?

Quelles sont donc les motivations de notre société démocratique, encore provisoirement dégagée des pressions religieuses réactionnaires, pour qu’elle se montre autant conformiste et sexiste ? La féminisation du langage agirait-elle, conjointement avec la pollution atmosphérique, le réchauffement climatique et celui du aux slips trop moulants, en portant atteinte à la virilité des hommes, entraînant la dégénérescence irrémédiable de leur puissance (re)productrice ? Concevoir et émettre des sons féminisés serait-il aussi périlleux qu’avaler des fourmis vivantes en Amazonie ?

Un bref rappel historique met en exergue la misogynie ancestrale de la France et l’ancrage des pratiques sexistes dans nos traditions millénaires. C’est le pays de la Loi Salique et du Droit d’aînesse réservé aux garçons. Celui de la Révolution bourgeoise de 1789 - des ‘Droits de l’homme et du citoyen’- qui a privé la moitié féminine de sa population des acquis les plus élémentaires. La patrie du Code Napoléon, lequel, depuis 1804 et pendant deux siècles, a réduit les femmes en esclavage. Celle du Conseil National de la Résistance de 1945 qui n’a pas su établir une égalité authentique entre ses citoyens et ses citoyennes, malgré les avancées incontestables de son programme.

Pour ne plus ressentir cette dissociation linguistique choquante, cette rupture intolérable entre identité et individualité, les femmes ne doivent jamais oublier que leurs Droits sont fragiles et qu’ils ne sont jamais définitivement acquis, comme l’a montré, en 2012, la proposition onusienne (encore à l’étude) d’intégrer les ‘Valeurs Traditionnelles‘ dans les standards des Droits Humains…
P.S. Un miracle s’est produit pendant la semaine sainte : « ‘Dieu’ va devenir un terme ‘neutre’ »…

J’aurais pensé que le (pseudo) neutre se cachait dans le mot ‘divinité’ ou dans l’appellation ‘Le Divin’.

Cet ultime camouflet est-il sensé permettre aux femmes, que l’on espère majoritairement dépourvues d’un esprit d’analyse performant (n’ont-elles pas gobé les innombrables mensonges des mâles depuis des millénaires ?), de finir l’année dans l’apaisement et la sérénité retrouvés ?

Il m’apparaît plutôt comme la preuve que les masculinistes sont toujours à l’affût et que leurs lobbys, motivés, riches et structurés, restent extrêmement influents sur les pouvoirs en place, grâce à leurs ramifications qui recouvrent la France, comme le monde, tels les tentacules d’une pieuvre planétaire.

Décembre 2012

Mis en ligne sur Sisyphe, le 7 janvier 2013


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Dre Michèle Dayras, présidente de SOS-SEXISME
SOS-SEXISME

Michèle Dayras est médecin. Elle est aussi co-fondatrice et présidente de SOS-SEXISME.



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  • Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !
    (1/2) 20 janvier 2013 , par Zéo Zigzags

  • Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !
    (2/2) 18 janvier 2013 , par Élisabeth Germain





  • Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !
    20 janvier 2013 , par Zéo Zigzags   [retour au début des forums]

    Je vais me permettre exceptionnellement de suggérer cette lecture, parce que c’est effectivement à nous et à tout le monde un tant soit peu « allumé », d’y travailler, incluant dans l’art et la création et bien entendu dans tous ces petits gestes quotidiens qui entretiennent la flamme de la lutte que nous menons. J’espère que ceci n’est pas inapproprié, je le fais en toute bonne foi. ETAT SECOND : Zéo Zigzags / vases communicants http://ether-etatsecond.blogspot.com/2013/01/dans-le-cadre-des-vases-communicants-de.html?spref=tw Une petite coquille à corriger si ce n’est déjà fait au moment où vous lirez.

    Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !
    18 janvier 2013 , par Élisabeth Germain   [retour au début des forums]

    La première fois que j’ai vu le "Journal d’un écrivain" de Virginia Woolf, je me suis dit : ’Tiens, un roman de Virginia que je ne connais pas.’

    UN écriVAIN... comment pouvais-je imaginer qu’il s’agissait de son propre journal d’écrivaine ? Encore aujourd’hui, ça m’arrache le coeur de voir le Journal constamment réédité avec un titre au masculin. Entre mille, quelle ironie que ça se passe avec Virginia Woolf !


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