| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






jeudi 20 mars 2003

La féminisation linguistique : nommer notre présence au monde

par Élaine Audet






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


Les luttes menées à l’échelle locale sont liées et s’inscrivent dans un contexte global
À la mémoire de Marie Trintignant
L’économie du don, la théorie et les pratiques - Appel de textes
20e anniversaire de la Marche des femmes contre la pauvreté "Du pain et des roses" : des retrouvailles émouvantes et stimulantes
La présence des femmes sur Internet
"Lockout au Journal de Montréal. Enjeux d’un conflit de travail", chez M éditeur
Les garderies commerciales : la réponse du XX1e siècle ?
Grande manifestation contre l’austérité, samedi le 29 novembre à Montréal et Québec
Services sexuels pour les handicapés : la pitié dangereuse
Vatican VS mafia - Qui lave les péchés du monde ?
Résister et construire des alternatives au modèle patriarcal, capitaliste, raciste, lesbophobe et colonial
Obama ou le "Dream" de Martin Luther King ?
La dictature du regard
De petits pas contre la faim - Où déposer vos dons
Le féminin à géométrie variable - Être nommée pour exister !
Shéhérazade, une filiation possible pour les femmes militantes ou artistes contemporaines
La médaille du Barreau de Montréal 2012 décernée à Me Christiane Pelchat, artisane d’un monde meilleur
La CHI - Un humour dégradant et complice de l’injustice sociale
Grève étudiante - Des féministes de l’Université Laval s’indignent de la violence policière
Grève étudiante – "Allô la police !"
Témoignage - Mon chemin vers le bonheur
Des survivantes de tortures et de mauvais traitements exhortent le Canada à aider à mettre fin aux violations des droits de la personne aux Philippines
Discrimination sexiste dans l’industrie de la construction : mémoire
Aides domestiques – Le Conseil du patronat du Québec prend encore une fois position contre l’égalité des femmes
Québec - Une menace plane sur l’autonomie des organismes communautaires
Les femmes demandent réparation
Offrez des livres des éditions Sisyphe pour Noël 2010 - Deux forfaits à prix modique
Abolition de la Commission de l’équité salariale : un recul inacceptable pour les femmes !
Les crimes haineux déclarés par la police au Canada
Les organismes communautaires dénoncent les conséquences des actions gouvernementales
Les femmes immigrées et "racisées" font les frais d’une fragmentation du mouvement communautaire et d’un manque de ressources
Le réenchantement du monde par les médias
Dramaturgie de contes de fées dans les relations internationales
Équité salariale - la moitié des entreprises ne suivent pas la loi
Le scandale du financement des écoles privées
L’utérus national
Québec - Il y a 25 ans, Denis Lortie tirait sur des employés de l’Assemblée nationale
Mouvement de libération des femmes : 1970-2010
Éliminer la pauvreté : il faut faire plus ... et mieux
La Grande Déclaration Jeunesse de Québec
Nouveau-Brunswick - Aux personnes qui pensent que les femmes ont atteint l’égalité
Équité salariale - Radio-Canada à pas de tortue
Radio-Canada et les femmes journalistes - Avancez par en arrière, Mesdames
Quand le sexe prit le pouvoir
Pour le respect des droits et libertés des travailleuses et travailleurs (im)migrant-es au Québec et au Canada
Les nouvelles chaussures du ségrégationnisme
Aides familiales, travailleurs agricoles, et autres travailleurs (im)migrant-es à statut précaire : quels droits ? Quelles responsabilités gouvernementales ?
La pauvreté a des effets dévastateurs sur la santé des enfants
Arrière-pensées des discours sur la "victimisation"
Marchons le 7 septembre pour appuyer la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples
En Congrès, l’AFEAS réclame une loi pour protéger les droits collectifs acquis et l’égalité entre les sexes
Syndrome d’aliénation parentale ou SAP, une théorie contestée
Tuerie de Virginia Tech - La célébrité au bout du fusil
Dignes dingues dons
Luttes de classes et pauvreté plus tabous que le racisme. Entrevue avec Toni Morrison
Crime et pauvreté à l’ère du libéralisme
Sortir d’un gang criminel et reprendre goût à la vie
Printemps
Réaction du Comité des femmes des communautés culturelles de la FFQ sur les accommodements raisonnables
Rencontre laïque internationale le 10 février
Toutes les Montréalaises devraient disposer d’un logement de qualité, sécuritaire et abordable
Un goût de lendemain de veille
Lulu love Lili ou histoire d’L
Association étonnante d’une psychologue aux ateliers "Initiative vraie Beauté" de Dove
La Commission de l’équité salariale refuse la demande du gouvernement d’étaler le paiement
Devons-nous nuancer notre critique de l’islam ?
La menace de tuer Redeker, un test pour l’état de notre démocratie
Point de rupture
L’R des centres de femmes du Québec à la recherche d’une travailleuse polyvalente
J’ai rencontré le quinquagénie
Le calendrier girl power 2007 s’inscrit dans le phénomène de l’hypersexualisation de la société
Jeux olympiques 2006 - J’ai perdu mes eaux limpides !!!
Déménagement du casino : une hausse du crime est prévisible
Ressources pour les femmes
Le gouvernement Harper veut museler les groupes de femmes
Dérives des banlieues : les filles, premières victimes
Les Misérables du XXIe siècle
Attention à la boîte de pandore de l’eugénisme scientifique
La France et le Québec, deux définitions divergentes de la laïcité dans l’espace public
Tout le monde en parle, de la peste raciste
Le mouvement étudiant et le renouvellement du projet social québécois
La longue marche des femmes vers l’égalité dans les métiers non traditionnels
Libre : la loi du genre
La Loi sur les normes de travail interdisant le harcèlement psychologique est en vigueur au Québec
Un couvre-feu pour les jeunes afin de réduire le vandalisme ?
Femmes, migration et frontières
L’amour a-t-il changé ?
Pauvreté : bouc émissaire
La Cour supérieure du Québec rend un important jugement sur l’équité salariale
Le totalitarisme "politically correct". Mythe ou réalité ? - Le milieu universitaire et la droite
Le totalitarisme "politically correct". Mythe ou réalité ? - Culture occidentale et analyse féministe
La chasse au "politically correct"
S’unir pour être rebelles - Rassemblement de jeunes féministes
Équité salariale et dérives masculinistes
La malbouffe n’est pas toujours un choix personnel
Appel pour un Québec d’abord solidaire !
Les derniers titres de Sisyphe en permanence sur votre site
Radio France Outre-Mer attise le feu
La Charte mondiale des femmes pour l’humanité
Pourquoi cette rage ?
Privatiser les services de santé, un pis-aller
Une justice à géométrie variable
Quand l’industrie de la charité imite les « grandes »







Alors que sous la poussée des études féministes partout dans le monde, on tente de réinsérer les femmes dans l’histoire, il existe encore une résistance acharnée à leur nécessaire insertion dans la langue. La féminisation, c’est la bête noire non seulement des dinosaures de l’Académie française et des machos, mais aussi de nombreuses femmes. Dans un essai rigoureux et d’un humour rafraîchissant, la linguiste Louise L. Larivière espère porter le coup fatal à ce préjugé tenace. Espérons que le ridicule tuera enfin la bêtise.

Dans son livre intitulé Pourquoi en finir avec la féminisation linguistique dont je préfère le beau sous-titre ou à la recherche des mots perdus, l’auteure affirme qu’on ne peut être égale sans être visible. Jusqu’à tout récemment, la langue s’est contentée de refléter et de renforcer l’invisibilité sociale des femmes dans les sociétés patriarcales. Pourtant, elle pourrait s’adapter aux transformations sociales touchant les femmes comme elle l’a fait rapidement avec les changements technologiques et scientifiques.

Larivière réussit admirablement à démonter tous les mécanismes de la mauvaise foi qui permettent encore au masculin de l’emporter sur le féminin. On continue à écrire sans broncher : « un cochon et cinquante femmes sont morts dans la tempête », à refuser le terme « écrivaine » à cause de la finale « vaine », le « vain » dans écrivain portant, bien sûr, la noblesse du masculin qui ne peut que rendre sa vanité valeureuse et enviable ! Comme le dit Benoîte Groult, le blocage ne se trouve pas dans les mots mais dans la tête de ces femmes qui semblent avoir « intégré la notion d’infériorité congénitale de leur sexe » en refusant de féminiser leur titre « pour ne pas ternir le prestige de la profession »

Égales et visibles

La langue reflète les structures, les préjugés et les rapports de forces inhérents à toute société. Alors que les femmes occupent de plus en plus la place qui leur revient sur le plan social, cette réalité continue à être obstinément ignorée sur le plan linguistique. Le refus de la féminisation tend à renvoyer les femmes dans la marginalité et à leur nier toute identité propre. Il est évident qu’en reflétant les changements sociaux, la langue transformera à son tour les mentalités.

À bon escient, l’auteure cite la ministre Louise Harel, du temps de son engagement féministe : « La liberté d’afficher dans n’importe quelle langue, par exemple, comme la liberté de n’utiliser que le neutre, c’est-à-dire le masculin, est en fait la liberté de celui qui domine » (p. 65).

Larivière fait adéquatement la démonstration que ce n’est pas la langue qui fait obstacle à la féminisation mais la société et les mentalités rétrogrades. Elle affirme que « la langue a tout ce qu’il faut, grammaticalement parlant, pour féminiser les noms, sa morphologie étant « parfaitement équipée pour traduire la distinction en genre des noms de métiers et de fonctions » et pour former de nouveaux féminins en offrant une abondance de possibilités. » (p. 30) Ainsi, il est tout à fait possible d’éviter la préséance d’un genre sur l’autre en formant le féminin et le masculin à partir d’un radical invariable.

Elle dénonce la confusion créée par l’utilisation du mot « homme » comme terme générique englobant les hommes et les femmes et par la prétendue neutralité du masculin. Tous les grammairiens le disent, en français, il n’y a pas de neutre, comme dans certaines autres langues, mais deux genres le féminin et le masculin avec lesquels l’accord se fait. Le pseudo neutre-masculin n’inclut d’ailleurs plus le féminin lorsque les intérêts du sexe « fort » sont en jeu. Ainsi, en France, on a longtemps refusé tout droit politique aux femmes, sous prétexte que le terme « Français » dans la Constitution ne signifiait que le sexe masculin !

Qui a peur de la féminisation ?

La masculinisation systématique de la langue n’est pas innocente, mais vise à rendre invisible la présence des femmes tant dans la langue que dans le monde. Comme le souligne Larivière, les titres professionnels féminisés ne paraissent menaçants qu’aux hommes qui craignent que les femmes occupent leurs postes et acquièrent autant ou plus de pouvoir, de gloire et de rémunération qu’eux. Ils confirment ainsi que ce qui est nommé existe !

La féminisation fait également peur à certaines femmes qui ont accepté de vivre par procuration. Elles craignent de perdre le prestige qui leur vient du statut « supérieur » de leur mari ou de se voir comparée défavorablement à celles qui sont indépendantes. Quant aux femmes qui ont déjà un certain pouvoir dans la société, elles ne veulent pas compromettre leur situation en se démarquant comme femmes. Elles préfèrent s’identifier et se solidariser avec le sexe dominant plutôt qu’avec leurs semblables qui luttent pour la reconnaissance dans tous les domaines.

Pour que ça change, pour que la féminisation des mots nous paraisse familière, il importe nous dit Larivière, de mettre en pratique les règles de la féminisation dans nos écrits et qu’il y ait des cours sur la féminisation linguistique dans tous les programmes de français. Pour en savoir plus sur la façon de féminiser, on pourra consulter sur Internet le livre numérique, « Comment en finir avec la féminisation ou Les mots pour la dire », que l’auteure y publie aux Éditions 00h00.com.

Une réserve superflue

En terminant, je dois dire que je n’ai pas compris pourquoi l’auteure débute son excellent ouvrage en professant qu’il n’est pas militant, qu’« il n’est pas nécessaire d’être femme ou féministe à tout crin » pour traiter de féminisation et enfin de nous assurer qu’elle s’appuiera « sur des considérations linguistiques et non sur des « états d’âme ». Dans une même lancée, elle affirme aussi que la féminisation n’est pas née « du cerveau enflammé des féministes québécoises ». Une telle démarcation par rapport à la recherche féministe serait-elle devenue nécessaire aujourd’hui pour que la critique officielle parle d’un livre ?

Pareilles réserves ne font, pour moi, que renforcer les préjugés face aux recherches féministes et aux écrits militants. Personne ne remet en question le sérieux des travaux sur la féminisation de Louky Bersianik (1976)(1) et de Benoîte Groult (1984)(2), à qui Larivière dédie d’ailleurs son ouvrage, ou des essais de Marina Yaguello (1978)(3), de Dale Spender (1980)(4) et plus récemment de Céline Labrosse (1996)(5), pourtant, aucune de ces auteures n’a jamais eu peur d’être taxée de féministe.

Même si, après l’entrée des femmes sur le marché du travail, il y a eu, comme l’affirme Larivière, quelques tentatives de féminisation en France au début du siècle, c’est incontestablement la parution en 1976 de L’Euguélionne de Louky Bersianik qui en a fait une priorité et inspiré les ouvrages qui ont suivi. Tant par l’analyse en profondeur que par les suggestions de féminisation toujours respectueuses de la structure de la langue, on est là bien loin de simples « états d’âme ».

Au risque de déplaire à Mme Larivière, je lui dirai que je n’ai vu dans son livre aucune incompatibilité entre la linguistique et une vision féministe du monde. Cet ouvrage est un instrument de travail indispensable pour qui veut refléter la place réelle des femmes dans le monde.

Louise L. Larivière
Pourquoi en finir avec la féminisation
ou à la recherche des mots perdus

Montréal, Boréal, 2000.

(1) Louky Bersianik, L’Euguélionne, Montréal, La Presse, 1976.
(2) Benoîte Groult, Les Mots et les femmes, Paris, Médias et Langage, 19-20, mai 1984.
(3) Marina Yaguello, Les mots et les femmes : essai d’approche socio-linguistique de la condition féminine, Paris, Payot, 1978.
(4) Dale Spender, Man Made Language, Londres, Pandora, 1981.
(5) Céline Labrosse, Pour une grammaire non sexiste, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 1996.

Mis en ligne sur Sisyphe le 20 mars 2003.

Nouvelles références

- Marie-Hélène Alarie, "Féminisation - On ne peut être neutre !", Le Devoir, 16 juin 2012.
- UQÀM, Guide de féminisation, 2011.
- Bureau de la traduction, La féminisation, Gouvernement du Canada.
- Louky Bersianik, La main tranchante du symbole, Montréal, éd. remue-ménage, 1990, La langue de l’occupant, p. 37-91


Partagez cette page.
Share


Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
   Commenter cet article plus bas.


Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (papier & pdf num., éditions Sisyphe, 2014).
- Au fil de l’impossible, poésie, pdf num., (éditions Sisyphe, 2015).

On peut lire ce qu’en pensent
les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet
ICI.



    Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

© SISYPHE 2002-2003
http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin