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vendredi 13 janvier 2006

Le « féminicide » dans les républiques « maquiladoras »

par Francesca Gargallo






Écrits d'Élaine Audet



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L’Amérique centrale - en particulier le Guatemala et le Honduras - est devenue la zone du continent américain la plus touchée par les meurtres crapuleux de femmes de tous âges, situations sociales, professions et niveaux d’études. L’auteur établit un lien entre ces assassinats et le passé de guerre civile dans ces pays, et suggère que le féminicide peut être une politique spécialement conçue pour terroriser celles qui émergent comme actrices de leur propre destin, du changement social et économique, une sorte d’action de dissuasion contre ces femmes qui auraient les velléités de participer à la vie politique, syndicale et/ou culturelle.

Elle avait 23 ans, avait fait des études secondaires et était manager dans une maquila [1]. Elle venait d’avoir 39 ans et travaillait dans la police. Elle était l’une des vingt jeunes filles qui ont été retrouvées démembrées à l’intérieur d’un tonneau. Elle avait 18 ans et vendait des produits cosmétiques pendant les vacances pour financer ses études. C’était une fille de bonne famille. Elle était célibataire. Elle était mariée et s’occupait de ses trois enfants. C’était des militantes qui animaient des ateliers sur la violence intra-familiale. Ou bien elles étaient professeurs, paysannes, dirigeantes syndicales, employées de maison, commerçantes ou encore exerçaient des professions libérales. Elles ont toutes été assassinées entre 2001 et mai 2005 : 1 780 au Guatemala, 462 au Honduras, 117 au Costa Rica, environ cinq par mois au Salvador. Les données sont inexistantes au Panama, à Belize et au Nicaragua car une façon d’empêcher que justice soit faite est de ne pas reconnaître le délit. Il n’y a que des indicateurs. Au Nicaragua, par exemple, un cas de mauvais traitement au sein de la famille a lieu toutes les dix minutes : en 2003, 51.000 jeunes filles et femmes ont été victimes d’abus dans un pays qui compte cinq millions quatre cent mille habitants, dont 79% sont pauvres. Au Panama, en 2004, l’Alliance du mouvement des femmes s’est organisée face à l’augmentation des féminicides et, d’après la féministe et philosophe Urania Ungo, « face à l’indifférence et la négligence des pouvoirs publics ».

L’Amérique centrale - en particulier le Guatemala et le Honduras - est devenue la zone du continent américain la plus touchée par les meurtres crapuleux de femmes de tous âges, milieux sociaux, métiers et niveaux d’études. C’est aussi la zone qui a subi une guerre civile généralisée et prolongée, assortie de taux élevés de violation des droits humains, de massacres et de processus de pacification qui, de par leur propre dynamique d’exclusion sociale, ont fini par faire des anciennes républiques bananières la « zone » des républiques maquiladoras.

Y aurait-il un rapport entre ces deux faits ? S’agit-il de deux manifestations d’un même phénomène ? Serait-ce une politique expressément conçue dans le but d’inculquer la peur aux femmes, afin qu’elles cessent de revendiquer et de défendre leurs droits, tout récemment obtenus ? Serait-ce une politique qui se fonde sur les faiblesses et les fragilités des démocraties occidentales pour se généraliser ?

Radhika Coomaraswamy, rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes à l’Organisation des Nations unies (ONU) [2], a affirmé en 1999 que la « nature, qui semble endémique, des viols en temps de guerre a été institutionnalisée par le biais de la prostitution forcée et de l’esclavage sexuel des femmes par des civils ». La députée guatémaltèque Alba Estela Maldonado a ajouté en 2004 : « Il y a un lien entre les féminicides et l’environnement idéologique et social de la violence normalisée contre les femmes ». Autrement dit, entre la guerre (entendue aussi comme répression systématique) et la violence contre les femmes, il y a un lien qui mérite d’être éclairci.

La plupart des assassinats de femmes centraméricaines ont lieu dans des zones urbaines, qui ont connu ces dernières années une croissance de la violence liée à la délinquance - dont le trafic de drogues, d’armes et les enlèvements en vue d’extorquer de l’argent, ainsi que les agissements des gangs urbains de jeunes, les maras [3]. Celles-ci, formées de jeunes hommes dans la plupart des cas, ont retenu l’attention des spécialistes de la spirale de violence que connaît actuellement l’Amérique centrale.

Nul doute que les maras sont révélatrices des carences sociales, du manque d’opportunités éducatives, de l’augmentation du trafic et de la consommation locale de drogues illégales et de la facilité d’accès aux armes dans les pays de l’isthme [centraméricain]. Ainsi, au Honduras, au Salvador, au Guatemala et dans la zone frontalière au Sud du Mexique, les maras ont été et sont encore les auteurs de certains des assassinats les plus effrayants (et notoires) de jeunes femmes. Il s’agit généralement de femmes qui avaient soit fait partie des maras, soit entretenu des relations sentimentales ou trafiqué de la drogue avec certains de leurs membres. Dans d’autres cas, elles habitaient les zones contrôlées par ces gangs (des quartiers entiers à San Pedro Sula, Tegucigalpa, San Salvador, Ciudad de Guatemala, Talismán). Pourtant, la tentative des forces de sécurité et des médias locaux d’accuser les maras de tous les délits, y compris de tous les assassinats de femmes, sans enquête préalable, est très curieuse.

L’immense majorité des femmes et des jeunes filles d’Amérique centrale vivent au quotidien dans une situation de violence spécifique, liée à la pauvreté et à la place que la société leur impose dans son ordre familial, religieux et du travail : ladite violence de genre. Depuis leurs premiers mois jusqu’à leur vieillesse, les femmes sont victimes de mauvais traitements, de menaces contre leur sécurité, de discrimination et de non-respect de leurs décisions, de viols, de harcèlements sexuels dans le cadre du travail et de l’école. Dans ce contexte - au Mexique et partout ailleurs -, la croissance de la violence liée à la délinquance fragilise encore plus le droit à la vie et au bien-être des femmes. Si cette violence n’est, de plus, jamais poursuivie en justice par les instances judiciaires - ce qui laisse entendre qu’il n’est pas important de poursuivre les délits commis contre les femmes -, alors le féminicide apparaît comme un syndrome dans lequel tous les facteurs entrent en jeu.

Marcela Lagarde définit le féminicide comme « le génocide contre les femmes » qui se perpétue lorsque les conditions historiques engendrent des pratiques sociales qui permettent d’attenter à l’intégrité, au développement, à la santé, aux libertés et aux vies des femmes. Ce qui reviendrait à dire que le féminicide est commis dans l’intention de détruire un groupe social identifié par son sexe, en le soumettant intentionnellement à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, selon la définition du génocide établie par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948.

Il ne peut y avoir de féminicide sans que les autorités ne soient complices avec les auteurs des crimes, nous rappelle la chercheuse et féministe Mirta Kennedy, du Centre d’études de la femme du Honduras (CEM-H), car ceux-ci jouissent d’une « impunité constante quant aux crimes contre les femmes et de la responsabilité complice de l’Etat et des organismes compétents, qui ne donnent pas de réponse pour mettre fin à cette violence, tant en raison de la fragilité du système de sécurité et de justice que du manque de volonté politique, de la lenteur à mettre en œuvre les réformes légales demandées et du désintérêt manifeste pour le problème ».

La violence n’est pas un phénomène nouveau

En 2002, au Costa Rica, le premier rapport sur les féminicides en Amérique centrale a été rédigé suite à une campagne lancée au Mexique un an plus tôt par le Réseau féministe latino-américain et des Caraïbes contre la violence domestique et sexuelle. Ainsi, en 2004, le Costa Rica a présenté la première loi au monde sur la pénalisation de la violence contre les femmes dans laquelle le délit de féminicide est reconnu, quoique réduit à l’assassinat des femmes au sein d’une relation de couple.

Les féministes centraméricaines critiquent l’idée d’exiger quelque chose d’impossible : « Pas une mort de plus », car la mort est un phénomène naturel. Elles trouvent que parler de mort et de mortes, et non pas d’assassinat, est profondément équivoque et tend à dépolitiser la dénonciation de la privation de liberté, de la torture et de la disparition qui vont jusqu’à l’homicide avec traîtrise, préméditation et abus de vulnérabilité contre les femmes . Par ses apports, le rapport du Costa Rica de 2002 a ainsi défini le féminicide comme « l’assassinat de femmes pour des raisons liées à leur genre », soit la violence exercée par les hommes contre les femmes pour combler leurs désirs de pouvoir, de domination ou de contrôle, comprenant aussi les assassinats produits par la violence au sein de la famille et la violence sexuelle, ainsi que la mort dans la dénommée « ligne de feu ».

Au Mexique, cette dernière expression surprend. Qu’est-ce que la ligne de feu dans le cas de la violence de genre ? Edda Gabiola, féministe et directrice exécutive du Centre pour l’action légale des droits de l’homme (CALDH) du Guatemala, considère que « la violence contre les femmes est une expression non seulement des rapports inégaux de pouvoir entre hommes et femmes, mais qu’elle est également le reflet des modèles de conduite d’une société où le conflit se résout de façon violente ». Au Guatemala, les explications sociales sur les causes des assassinats de femmes et leur tendance à croître ces dernières années ont changé. Avant, on faisait état de la délinquance, ensuite de la violence au sein de la famille, et ces derniers temps, de « l’existence d’un plan d’extermination des femmes ou féminicide ». Selon cette perspective, la « ligne de feu » est tout moment de la vie d’une femme qui s’assume comme maîtresse de ses actes et dont les décisions entrent en conflit avec les plans explicites ou implicites des hommes de sa famille, de sa société ou de l’Etat.

Ni la violence en général ni celle contre les femmes ne sont des phénomènes nouveaux au Guatemala. Gabiola insiste sur le fait qu’« au cours des 70 dernières années, il y a eu des cas "politiques" de féminicide et de violence de genre, comme l’assassinat de María Chinchilla, enseignante dans le secteur public, le 25 juin 1944, par les forces de sécurité ou comme l’interpellation illégale et la torture de María Antonia Carrillo Dávila, dirigeante de la Centrale unique des paysans (CUC). Cependant, la violence silencieuse, celle qui existe au sein de la famille, s’est également manifestée historiquement. »

La défenseuse des droits humains - qui a été menacée de mort il y a un an, en même temps que d’autres membres du CALDH, par le biais d’appels téléphoniques anonymes et dont le bureau a été cambriolé à deux reprises - est en train de lancer une enquête sur les morts violentes de femmes au Guatemala car elle cherche à analyser l’assassinat de genre dans le cadre de la transition démocratique.

D’après Gabiola, « c’est un fait avéré que la violence de genre exprime les rapports inégaux de pouvoir dans le cadre du contexte socioéconomique et politique des sociétés. Néanmoins, le flux continu de la violence a connu deux pics d’intensité dans lesquels la situation des femmes s’est aggravée. Le premier a été le conflit armé interne, en particulier dans les années 80, lorsque plus de deux cent mille personnes ont été assassinées en huit mois. Les femmes sont devenues les victimes de prédilection de la violence des unités spéciales de l’armée à la campagne. Le second moment correspond à la période actuelle ».

Pendant les guerres civiles centraméricaines qui ont pris fin dans les années 90, une victime sur quatre était une femme (25%). Le pourcentage est légèrement plus élevé pour le Guatemala, où la « contre-insurrection » [militaires et paramilitaires] a surtout attaqué les zones indigènes et paysannes. Il en va de même au Salvador dans les années 80 et au Nicaragua, entre 1970 et 1979. La violence a pris diverses formes, bien qu’une victime sur cinq ait été assassinée de façon arbitraire et qu’une sur sept ait été torturée afin d’intimider, de « rééduquer » ou de soutirer des informations. Toutes les femmes torturées ont été violées.

Une caractéristique spécifique des assassinats de femmes fut l’acharnement particulier dans les zones rurales, que l’armée croyait sous l’influence ou le contrôle des guérilleros, contre les petites filles ayant entre 2 et 5 ans, ainsi que le viol et la torture des femmes enceintes. Parmi les plus jeunes, la proportion d’exécutions a été de deux filles pour un garçon. Ces assassinats ont été généralisés également du côté de la Contra [4] quand elle menait des incursions sur le territoire du Nicaragua [depuis le Honduras] et s’attaquait aux communautés et aux coopératives agricoles.

Beaucoup de femmes entre 18 et 23 ans et entre 30 et 35 ans (la plupart des femmes étaient actives politiquement aussi bien avant qu’après la phase des premiers soins maternels) furent assassinées pour leur engagement politico-militaire, religieux ou dans des associations civiles et de défense des droits humains. Des femmes furent également exécutées à cause des activités de leurs pères, maris, frères ou enfants. Dans d’autres cas, elles ont été victimes d’exécutions de masse ou massacres.

De nos jours, l’Amérique centrale s’avère être très hétérogène quant à la répartition de sa population, allant de la zone la plus densément peuplée (le Salvador, avec 8 millions d’habitants sur un territoire de 23.000 km2) à la moins peuplée (Belize, avec 250.000 habitants sur un territoire à peine plus petit), allant des zones agricoles et sylvicoles aux nouvelles villes organisées autour de l’industrie maquiladora (Santa Ana au Salvador et San Pedro Sula au Honduras sont les cas extrêmes), avec une population indigène, noire et aux métissages divers socialement stratifiés. Sur tout le territoire centraméricain, en ce début de millénaire, trois phénomènes ont commencé à émerger dans l’opinion publique : 1) la fin de la guerre n’implique pas la fin de la violence ; 2) la police publique et privée continue à assassiner, ses cibles étant maintenant les jeunes des gangs ; 3) un nombre toujours croissant de femmes est assassiné.

En 2003, au Guatemala, l’Etat a reconnu la persistance des groupes illégaux et des appareils clandestins de sécurité qui ont fonctionné pendant le conflit armé interne [5], bien que leur existence soit devenue clandestine. Néanmoins, à la même époque, les agressions contre les défenseurs des droits humains et contre plus de 70 journalistes ont été qualifiés comme relevant de la délinquance commune.

En 2001, la police guatémaltèque a commencé à détruire les registres de mortes victimes de violence de genre, parce qu’un an plus tôt le Groupe guatémaltèque de femmes (GGM) avait commencé à faire son propre recensement face à l’évidence des crimes. Celui-ci lui avait d’ailleurs permis d’identifier des modèles récurrents dans les homicides, aussi bien du point de vue de l’acharnement sur les victimes que de l’âge des femmes.

En mai 2005, le GGM a présenté un rapport « Diagnóstico Situacional de las Muertes Violentas de Mujeres en Guatemala », avec un graphique qui montre la croissance annuelle des morts violentes : d’un chiffre de 307 morts en 2001, on passe à 317 en 2002, 383 en 2003, 527 en 2004 et 255 dans les cinq premiers mois de 2005. Le diagnostic signale que la violence se concentre dans les zones urbaines et que, comme pour les autres types de criminalité, la nuit semble être le moment préféré pour s’attaquer aux femmes, aussi bien dans la rue que chez elles.

Il indique également que pour la plupart des proches des femmes assassinées, les coupables sont des membres des maras, des trafiquants de drogue, des policiers ou des militaires. Autrement dit, pour les personnes concernées, les agressions proviennent d’une "entité" qui planifie avec malveillance des actions contre des victimes impuissantes face aux attaques. A l’inverse, les autorités assurent que les assassinats ne sont pas planifiés mais qu’il s’agit là d’actions accidentelles ou spontanées, faisant ainsi preuve d’une certaine indifférence face aux responsables. Ces deux perceptions contribuent à généraliser la peur parmi les femmes, et la population en général, limitant leur engagement social.

La principale exigence des familles est l’éclaircissement des faits et la punition des assassins. Néanmoins, de nombreuses familles renoncent aux poursuites légales à cause des menaces de mort qu’elles reçoivent. En même temps, un nombre important de familles ne dénoncent pas la disparition d’une femme en raison de la réponse, souvent réduite au stricte minimum, des autorités, d’une méfiance généralisée envers le système, des problèmes liés à la bureaucratie, de la peur des représailles, du manque de ressources ou de temps, et de la discrimination raciale ou de pauvreté qu’elles subissent.

Ce sont des modèles récurrents au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua et au Honduras, car les morts violentes de femmes présentent des éléments communs avec les récents conflits socio-militaires : l’acharnement sur les victimes, la fréquence des assassinats et la peur qu’ils sèment. Ainsi, la violence contre les femmes met en lumière le fait que la police peut entreprendre des actions de répression aussi dures que celles commises par l’armée dans le passé. De fait, dans tous ces pays, des cas de policiers impliqués dans des affaires de violence sexuelle ont été reportés.

Pendant les guerres civiles qui ont secoué l’Amérique centrale, la répression d’Etat avait besoin d’une politique de terreur qui paralysait littéralement la population. C’était le but principal de la torture et des traitements cruels. A cette époque, tout comme aujourd’hui, les femmes qui subissaient des violences sexuelles, des tortures extrêmes et des exécutions arbitraires étaient abandonnées sur la voie publique, sur des lieux de réunions, sur le bord des routes ou sur les marchés afin de montrer à l’ensemble de la population ce qu’elle risquait si elle défiait les autorités. La vulnérabilité des femmes due aux rapports inégaux de pouvoir au sein de la société fait d’elles des sujets propices à subir la violence la plus acharnée qui devient aussi un instrument de contrôle social qui promet l’impunité à ses alliés et la terreur aux victimes qui s’organisent pour lui faire face.

Pourquoi tue-t-on les femmes ?

« Ma fille María Isabel avait 15 ans. Elle était étudiante et travaillait dans une boutique pendant les vacances. La nuit du 15 décembre, elle a été enlevée dans la capitale. Elle a été retrouvée peu avant Noël, violée, ses pieds et mains attachés avec des fils de fer barbelés, poignardée et étranglée. On l’a retrouvée à l’intérieur d’un sac en plastique. Son visage était défiguré par les coups, son corps avait été lacéré, elle avait une corde autour du cou et les ongles retournés. Lorsqu’on m’a donné sa dépouille, je me suis jetée par terre en criant et pleurant et encore, on me disait de ne pas exagérer ». Le témoignage de la mère de María Isabel Veliz Franco, enlevée et assassinée en décembre 2001, figure en tête du long rapport d’Amnesty International intitulé : « Ni protection ni justice : homicides de femmes au Guatemala » [6]. Le parallélisme avec les revendications et les témoignages des familles de femmes assassinées à Ciudad Juárez [7], dans l’état de Chihuahua, saute aux yeux pour tout lecteur mexicain : une violence acharnée contre le corps d’une jeune femme travailleuse, et la ridiculisation et le mépris de la douleur exprimée par sa mère.

Néanmoins, la brutale violence sexuelle dont a été objet María Isabel suite à son enlèvement et avant son assassinat est caractéristique non seulement des homicides de femmes et de jeunes filles tout le long de la frange maquiladora américaine (qui va de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis jusqu’au Panama) recensés ces dernières années, mais également de la répression subie par les femmes à l’époque des conflits armés.

Ces derniers temps, le Centre d’action légale des droits de l’homme a confronté les témoignages de viols massifs et d’assassinats de femmes recueillis par la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH) du Guatemala [8], avec ceux parus dans la presse et dans le rapport d’Amnesty International, afin de souligner que la violence sexuelle continue à être un acte de pouvoir exercé contre celui que l’on considère comme étant inférieur. Pendant les guerres, les femmes sont particulièrement vulnérables, et c’est encore plus vrai pour les indigènes et les noires, victimes en plus de discrimination raciste.

Il est également vrai que le viol a été pratiqué systématiquement au Salvador et au Guatemala dans les cas de répression sélective contre des femmes leaders, autrement dit lorsque les femmes étaient considérées comme « dangereuses ». Les autorités, tout comme le machisme (c’est-à-dire en tant qu’institution qui régit les rapports entre les sexes à partir d’un pouvoir illégal qui se sait vulnérable), se sont acharnées contre tout symptôme de remise en cause des rapports inégaux de pouvoir : les femmes leaders d’organisations de lutte de travailleurs, et à plus forte raison si elles étaient noires ou indigènes, devaient être punies car elles s’attaquaient en même temps au machisme, à la structure de classes et au racisme, ce qui mettait les autorités en danger en tant que système multipolaire d’oppression.

Aujourd’hui nous ne connaissons pas le nombre exact de femmes assassinées. Le chiffre varie selon les institutions et est établi selon des critères différents. Dans ce contexte confus, les autorités des pays centraméricains ont tendance à donner des réponses superficielles et inappropriées aux exigences de justice, semblables à celles qu’elles donnaient auparavant aux familles des victimes de la répression et aux défenseurs des droits humains. Y aurait-il, aujourd’hui comme avant, collusion avec les coupables ?

Au Guatemala, seul 7% des assassinats commis dans les centres urbains donnent lieu à une enquête pour rechercher le coupable éventuel. Au Salvador, ce pourcentage atteint 8% et au Honduras, 6%. Dans le cas des assassinats de femmes, seuls 26% font l’objet d’une enquête.

Les autorités et les secteurs les plus conservateurs de la société assurent que le féminicide n’existe pas, qu’il y a plus d’assassinats d’hommes que de femmes et que l’impunité est pareille dans les deux cas. En d’autres termes, ils laissent entendre que les « morts » de femmes ont un lien avec la violence au sein de la famille, des « embrouilles avec des maras » et/ou la délinquance commune, et qu’il n’y a ni intentionnalité de tuer des femmes ni une action de l’Etat qui favoriserait cette situation.

À l’opposé, des défenseurs des droits humains et des féministes avancent l’hypothèse que le féminicide fait partie d’une conspiration en faveur d’un ordre conservateur et néolibéral afin de semer la peur par le biais de l’usage de modèles de violence. Si cela venait à se confirmer, la politique de la terreur se servirait de la tendance d’une société aux rapports de pouvoir inégaux à agresser les femmes et les jeunes filles, pour terroriser celles qui s’affirment comme actrices de leur propre destin et du changement social et économique. Le féminicide serait alors une sorte d’action de dissuasion contre ces femmes qui auraient les velléités de participer à la vie politique, syndicale et/ou culturelle, et qui compterait sur l’appui total des secteurs les plus violents et réactionnaires de la société."

Notes

1. [NDLR] Les maquilas sont des entreprises de sous-traitance, filiales de multinationales, faisant appel à une main-d’œuvre non qualifiée. « Maquila » est un terme d’origine arabe signifiant « portion de grain, de farine ou d’huile qui revient au meunier pour la mouture ». Ce terme est invariablement associé à une précarité du travail, à une absence de libertés syndicales et de négociations, à des salaires de misère, à des journées de travail interminables et épuisantes et - il faut le souligner - à l’embauche prioritaire de femmes. Lire Jon Ander Bilbao, Olga Rocha, Magdalena Mayorga, « Nicaragua : espoirs et déceptions autour des maquilas », RISAL, 29 septembre 2004 ; Yanina Turcios Gómez, « Voyage au coeur d’une maquila », RISAL, octobre 2002 ; Marcelo Colussi, « Les maquilas en Amérique latine », RISAL, 20 juillet 2004.
2. [NDLR] Visitez : ICES
3. [NDLR] Maras et pandillas sont les équivalents centre-américains des « gangs » des Etats-Unis. Leurs membres sont des mareros ou pandilleros. Consultez le dossier « Violence juvénile en Amérique latine », RISAL.
4. [NDLR] Appellation des contre-révolutionnaires qui, organisés, financés et armés par l’administration états-unienne, ont lutté contre les Sandinistes quand ceux-ci ont pris le pouvoir au Nicaragua en 1979.« Le conflit a surgi dans cette région peu après la chute du dictateur Anastasio Somoza et la prise du pouvoir par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), en 1979. Alors que les sans-terre et semi-prolétaires des campagnes rejoignent avec enthousiasme les rangs de la révolution, les paysans, traditionalistes et catholiques, vivent mal les grands projets lancés par les sandinistes. Passe encore la croisade d’alphabétisation. Mais la réforme agraire de 1981, les coopératives agricoles et les fermes d’Etat, le contrôle des prix - sans parler du « marxisme athée du FSLN » (qui compte alors trois prêtres au gouvernement !) et du service militaire obligatoire - les poussent vers la machine de guerre contre-révolutionnaire financée par le président américain Ronald Reagan. » Extrait de Raphaëlle Bail, « Contras » et « compas », une même amertume, Le Monde diplomatique, décembre 2001.
5. [NDLR] Lire Robert Parrry, « L’histoire des "escadrons de la mort" guatémaltèques », RISAL, 26 janvier 2005.
6. [NDLR] : Rapport en espagnol.
7. [NDLR] Gianni Proiettis, Mexique : « Femmes perdues dans l’arrière-cour de Satan », RISAL, 22 août 2004 ; Sergio González Rodríguez, Mexique : « Tueurs de femmes à Ciudad Juárez », RISAL, 23 novembre 2003.
8. [NDLR] Lire Willy J. Stevens, « Disparaître au Guatemala, la pire des malédictions », Le Monde diplomatique, mai 1998.

- Article paru sur RISAL, le 21 décembre 2005. Reproduction autorisée.
Pour la version originale en espagnol.
Voir le site du Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine.

Mis en ligne sur Sisyphe le 5 janvier 2006


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Francesca Gargallo



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