| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






mardi 25 mai 2010

Projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables - L’arbre qui cache la forêt (bis)

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


La parité hommes-femmes en politique, une question de démocratie et de justice
Élection Québec 2014 - Je ne tairai pas ma colère
Sommet sur l’enseignement supérieur au Québec - Y aller ou ne pas y aller ?
Lise Payette - Poursuivre sa route avec une farouche indépendance d’esprit
"Un Québec pour tous" (et pour toutes...) - Discours inaugural de la première ministre du Québec à l’Assemblée nationale
Journée historique pour les femmes du Québec : entre fierté et consternation
Sur le "vaisseau amiral" de la capitaine Marois
Voter vrai
"La Marois" pour qui je vote
Élections 2012 - Le NMQ appelle à choisir le projet de pays avant la partisanerie
Où sont les femmes dans le débat ?
Québec 2012 - Lettre ouverte d’Andrée Ferretti à Pauline Marois
Pauline Marois : l’étoffe d’un premier ministre ?
La remarquable campagne de Pauline Marois
Les Libéraux et l’angoisse de la défaite
Mentir : l’arme corrosive du pouvoir libéral, aujourd’hui comme en octobre 1970
Derrière l’arrestation et la détention de Yalda Machouf-Khadir
Grève étudiante - Les origines d’une rébellion printanière
Honte à vous, Jean Charest
Conflit étudiant - De l’argent pour les étudiantEs … et les autres !
L’"entente" entre le gouvernement et les étudiantEs - Quelle supercherie !
L’égalité hommes-femmes dans la représentation : un objectif collectif
Deuxième Rendez-vous mensuel de la démocratie : "Le taux de participation sous des modes de scrutin proportionnels"
Nous unir et soutenir Pauline Marois pour réaliser l’indépendance du Québec
Les membres du Parti québécois peuvent agir pour que leur parti mérite à nouveau sa réputation démocratique
Encore du chemin à parcourir au Québec pour une pleine participation des femmes à la société
Pas de religion dans les garderies du Québec à compter de juin 2011
Le Mouvement pour une démocratie nouvelle demande à l’ADQ et à QS d’exiger une réforme électorale complète
La meute est lâchée
Recrutement militaire dans les écoles – Le recul de la FFQ injustifié
Projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables - Il faut des amendements
Les membres du Parti libéral du Québec peuvent compléter la réforme du mode de scrutin
Les membres du Parti québécois doivent préserver l’héritage de René Lévesque
Le "old boys network" toujours actif - Une commission à reculons
Égalité - Il est temps de joindre le geste à la parole !
Encore une fois, de nombreuses voix réclament un nouveau mode de scrutin
Pour une représentation équitable des femmes et des hommes en politique - Mémoire du Conseil du statut de la femme sur le projet de loi no 78
14 semaines pour s’engager à améliorer la représentation des femmes dans la députation
Les intérêts de Lucien Bouchard
L’égalité durable - Mémoire déposé à la Commission parlementaire relative à la loi électorale
Urgence démocratique - Il ne reste que 26 semaines pour une réforme du mode de scrutin
Réforme du mode de scrutin - Un consensus citoyen écarté au profit de voix influentes
Ne nous résignons pas à l’idée de subir une démocratie déficiente
Mouvement pour une démocratie nouvelle au Forum social québécois
Islamisme au Canada - "Gardiennes de l’Identité" …non, plutôt gardiennes de l’égalité 
Un budget n’est jamais neutre !
De l’importance des quotas dans les conseils d’administration : réponse à Stephen Jarislowsky
Réforme du mode de scrutin : ne ratons pas les prochaines élections
Le Collectif pour un Québec sans pauvreté inquiet des hausses de tarifs annoncées dans le budget du Québec
Investissons les lieux de pouvoir
Budget du gouvernement du Québec - Le Conseil du statut de la femme énonce ses attentes
"L’équité salariale devient un droit acquis au Québec" - Christiane Pelchat, présidente du CSF
Travailleuses de services de garde et de soins de santé. Résumé du jugement de la Cour supérieure du Québec blâmant le gouvernement
Jean Charest et Pauline Marois : les personnalités politiques les plus utiles à l’égalité des femmes en 2008
PPP - Une dernière occasion d’en parler avant longtemps
La parité au Conseil des ministres : une injustice faite aux hommes ??!!
La parité, un concept aussi important que la territorialité
Des distorsions et des iniquités dues au mode de scrutin
Le 8 décembre, votons contre l’indifférence à la pauvreté
Le Directeur général des élections appelle les Québécois et les Québécoises à exercer leur droit de vote
Le Mouvement pour une démocratie nouvelle interpelle les partis politiques sur la réforme du mode de scrutin
Les promesses de Jean Charest : une insulte pour les jeunes professionnelles en soins
La Cour supérieure du Québec donne raison à 25 000 travailleuses de la santé et des services de garde dont le gouvernement avait suspendu les droits
"La diversité : une valeur ajoutée". Politique gouvernementale pour favoriser la participation de tous (et de toutes*) à l’essor du Québec
Stratégie gouvernementale d’intégration des personnes immigrantes - Il reste beaucoup à faire, dit la FFQ
Le Parti québécois dépose un projet de loi pour l’accès des enfants à leur pleine pension alimentaire
Tous les votes doivent être égaux, quel que soit le lieu où ils s’exercent et quel que soit le parti choisi
Les organismes communautaires du Québec exigent une rétractation du journal "La Presse"
Pensions alimentaires : Québec pige dans les poches des enfants !
Cocorico de mâles péquistes
Le gouvernement n’a plus aucune raison de priver le Québec d’un mode de scrutin véritablement proportionnel
Québec détourne 46,5 millions par année destinés aux enfants les plus pauvres !
Des dizaines de personnalités appellent à se mobiliser pour la défense d’un système public, accessible et de qualité au Québec
Groupe de travail Castonguay : des groupes de femmes réclament un débat public d’urgence
Boisclair parti, le Parti québécois toujours en quête d’un "sauveur"
Parti québécois - Marois ou Duceppe
Scrutin proportionnel - Dumont et l’ADQ respecteront-ils leur engagement ?
Pour en finir avec le mode de scrutin - Lancement d’une campagne
Le véritable changement viendra lorsque les résultats électoraux seront proportionnels
Élections Québec 2007 - Un véritable séisme, par Michel David, "Le Devoir"
Élection au Québec lundi 26 mars
Élections Québec 2007 - Voter progressiste, c’est voter solidaire
Services de garde - Pourquoi ne pas laisser payer les riches ?
Dossier Élections Québec 2007
La mondialisation menace-t-elle notre culture ? Forum de l’INM
Moi aussi, ma décision est prise
Une politique industrielle au détriment d’une réelle politique du médicament
Politique Québec : dossier principal
Les femmes dérangent
La Loi 57 : la hargne de l’État contre les pauvres
Conséquent ?
Prestation clownesque
Revendications des femmes pour l’atteinte de l’égalité entre les femmes et les hommes
Le PQ, un parti à deux étages
Lettre ouverte à André Boisclair - Pourquoi je voterai libéral
Colloque "Des partis et des femmes", les 20 et 21 octobre à Québec
L’élection d’André Boisclair : une élection complimentaire
L’argent plus tôt que prévu en éducation... les élections aussi
Il faut s’attaquer aux mœurs politiques
Projet de réforme du mode de scrutin : un premier bilan
Femmes et élections : de la pluralité des analyses des modes de scrutin
Réforme électorale - Le Conseil du statut de la femme erre complètement !
En prônant le statu quo, le Conseil du statut de la femme fait fi des véritables enjeux pour les femmes
Louise Harel s’oppose à l’instauration d’un scrutin proportionnel au Québec
La Commission spéciale sur la loi électorale : consultations pour la révision du mode de scrutin au Québec
Le gouvernement du Québec doit faire mieux que dans son avant-projet de loi
Manifeste pour un Québec solidaire
Le Groupe Femmes, Politique et Démocratie reçoit le prestigieux "Prix Condorcet-Aron" du Centre de recherche et d’étude politique de Belgique
L’incohérence de Québec dans les services aux familles sème l’inquiétude
Revendications des mères étudiantes et des ménages étudiants du Québec
Une nouvelle ministre de la Condition féminine à Québec
Comment fabriquer un problème
C’est assez !
Prioriser la proportionnelle pour garantir enfin la pleine citoyenneté des femmes
Les travailleuses des services de garde expriment leur colère
Apolitiques, les jeunes femmes ?
Mettre le féminisme au coeur du politique
Les femmes ont besoin du régime des rentes du Québec
« À bâbord » se penche sur la "réingénierie" de Charest
Un budget équitable au service d’un Québec d’abord solidaire
Appui à la Coalition Solidarité Santé contre le projet de loi 25 à Québec
Le cabinet Charest marque un recul pour les femmes
Des femmes exigent leur place dans les institutions démocratiques au Québec
Au Québec, une consultation bidon sur la pauvreté







Reportée à deux reprises depuis le printemps dernier, l’étude du projet de loi 94 en commission parlementaire a repris le mardi 19 octobre 2010 pour trois jours. La ministre Kathleen Weil, mutée du ministère de la Justice à celui de l’Immigration depuis le dernier ajournement de la commission, s’y retrouve à nouveau, ce qui irrite la députée de Rosemont, Louise Beaudoin, qui rappelle que ce dossier relève du ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier. Ce dernier a déclaré au début de la présente session parlementaire que le gouvernement a l’intention d’adopter le projet de loi tel quel. On se demande alors pourquoi faire perdre le temps des député-es et des citoyen-nes en commission parlementaire.

La députée de Rosemont estime que, « incapable de prendre une décision en matière d’accommodement raisonnable, le gouvernement multiplie les embûches pour repousser l’adoption du projet de loi ». Le projet de loi 94 pourrait connaître le même sort, selon elle, que le projet de loi 16 abandonné en 2009. Cela est possible. Mais on peut se demander si ce serait un si grand mal dans la mesure où ce projet, s’il est adopté sans amendement, ne s’appliquera que dans certains cas, interprétables à la pièce, et qu’il ne règlera en rien la question du port de signes religieux ostensibles chez les employé-es de l’État, qui sont censé-es afficher la neutralité dans l’exercice de leurs fonctions, et enfin qu’il servira de prétexte pour exclure un débat parlementaire sur une charte de la laïcité.

Voici ma position publiée lors du dépôt du projet de loi 94 en mars 2010, et elle n’a pas changé. Je souligne que notre appel pour une Charte de la laïcité, qui a recueilli quelque 2000 signatures en ligne sur Sisyphe, a été déposé en juin à l’Assemblée nationale par la députée péquiste Louise Beaudoin.

___________

Le 25 mars 2010

Le gouvernement du Québec vient de faire son lit sur la question des "accommodements raisonnables" qui alimente les débats publics depuis plusieurs années. Du moins, il le prétend.

À peine le projet de loi 94 - Loi établissant les balises encadrant les demandes d’accommodement dans l’administration gouvernermentale et dans certains établissements - avait-il été déposé à l’Assemblée nationale que le premier ministre Jean Charest et la ministre de la Justice Kathleen Weil s’empressaient d’affirmer qu’il « tranche » en faveur d’une "laïcité ouverte" et qu’il autorise le port des signes religieux dans les rapports des employé-es de l’État avec les citoyen-nes. Peut-on penser que, aux yeux du premier ministre et de la ministre, ce que le projet de loi n’interdit pas explicitement est autorisé de facto ? Il s’agit d’un détournement de sens : il n’est nullement question de laïcité ni de port de signes religieux dans ce projet de loi, ces termes n’y apparaissent même pas. Le gouvernement se sert du silence du projet de loi sur ces questions, un silence qu’il a choisi, sinon calculé, pour décréter ensuite des règles hors d’un cadre juridique et parlementaire normal. Il ferme la porte à un débat sur la laïcité : il a « tranché », avertit-il !

Le gouvernement Charest adhère à la conception de la laïcité de MM. Bouchard et Taylor. C’est aussi celle d’un groupe d’intellectuels pour un Québec pluraliste, de la Fédération des femmes du Québec et du parti Québec solidaire. Mais le premier ministre et la ministre se trompent – pour dire les choses poliment - quand ils prétendent à l’existence d’« un fort consensus » en faveur de cette forme de laïcité qui, en réalité, n’est pas du tout laïcité. Ils répètent l’erreur de la commission Bouchard-Taylor qui croyait, elle aussi, à ce consensus, et on a vu que les événements l’ont contredite. En réalité, la majorité de la population québécoise estime qu’une laïcité n’est ni ouverte ni fermée. L’expression « laïcité ouverte » traduit la mollesse, l’ambivalence, le relativisme et le refus de s’engager pour une laïcité véritable : un État est laïque ou il ne l’est pas. Et s’il l’est, il lui faut le courage de l’affirmer solennellement dans ses lois, ce que n’a pas fait l’État du Québec.

Selon les propos du premier ministre et de la ministre de la Justice, le fait d’afficher ses croyances religieuses personnelles n’empêche pas le professionnalisme ni l’impartialité chez les employé-es de l’État. Un statut particulier accordé aux croyances religieuses et dont ne jouissent pas les convictions politiques : en effet, la loi de la fonction publique interdit explicitement aux employé-es de l’État d’afficher leurs préférences politiques. Le choix du gouvernement confirme donc la primauté qu’il accorde à la religion, tout en se prétendant neutre.

L’accommodement et ses limites

Le projet de loi 94 définit ce qu’est un "accommodement raisonnable" et veut offrir des balises aux ministères et aux organismes publics qui auront à répondre aux futures demandes. Il établit comme balises générales le principe de l’égalité des femmes et des hommes ainsi que celui de la liberté religieuse, précisément les deux principes qui entrent en "conflit ouvert" dans la majorité des cas d’accommodement. Sans le mentionner - était-ce nécessaire ? -, le projet de loi 94 exclut le port de la burqa et du niqab dans les rapports entre les citoyen-nes et les employé-es des services publics. À quels autres exemples peut-on penser, en effet, au Québec quand on parle de "communication à visage découvert", ce qui, dans les sociétés qui ne s’accrochent pas à des valeurs archaïques, devrait aller de soi sans qu’on ait besoin de le préciser dans une loi. Ce n’est donc pas au nom du principe de l’égalité des femmes et des hommes (ces vêtements étant une entrave évidente à la liberté des femmes et destinés à les marquer comme êtres inférieurs), mais de celui de la "communication à visage découvert", au nom de la sécurité, que burqa et niqab sont interdits tant pour celles qui réclament que pour celles qui dispensent des services publics dans l’administration et dans les établissements sous l’autorité du gouvernement québécois (le domaine municipal n’est pas concerné par ce projet de loi ni le secteur privé).

Certains analystes ont parlé d’astuce de la loi qui consiste à défendre le principe d’égalité en invoquant un autre motif et, partant, en évitant de heurter les groupes ethno-culturels au sein desquels l’égalité des sexes est une aberration. Une astuce à double tranchant. Ne banalise-t-on pas ainsi le sens véritable de ces "prisons" ambulantes pour femmes uniquement, c’est-à-dire leur signification non seulement comme symbole mais comme condition réelle d’inégalité des sexes, alors même que le projet de loi prétend placer les balises sous le signe du principe d’égalité ? Ne lance-t-on pas le message que ce principe d’égalité est secondaire par rapport à celui d’une "communication à visage découvert" pour des fins de sécurité ? Si l’on craint d’invoquer le principe de l’égalité des femmes et des hommes dans ces cas précis, dans combien d’autres cas renoncera-t-on à l’invoquer pour éviter de heurter les susceptibilités politiques ou religieuses ?

L’article 6 du projet de loi 94 stipule : « Est d’application générale la pratique voulant qu’un membre du personnel de l’Administration gouvernementale ou d’un établissement et une personne à qui des services sont fournis par cette administration ou cet établissement aient le visage découvert lors de la prestation des services. Lorsqu’un accommodement implique un aménagement à cette pratique, il doit être refusé si des motifs liés à la sécurité, à la communication ou à l’identification le justifient. » Il n’est pas question d’égalité ici. Peut-on supposer que des dérogations à cette règle seraient envisageables s’il n’existe pas de motifs liés à « la sécurité, la communication et l’identification » ? Essaiera-t-on de nous faire croire que le niqab, la burqa, voire le hidjab sont des hymnes à l’égalité femmes et des hommes et qu’ils ne contredisent pas la neutralité et la réserve qu’on devrait exiger des employé-es de l’État en toutes circonstances ?

Ce que l’on comprend, c’est que le projet de loi 94 encadre et légitime ce qui existe déjà, c’est-à-dire la façon de procéder au cas par cas pour toutes les demandes d’accommodements autres que celles qui concernent la « communication à visage découvert ». Il entérine ce qu’il ne mentionne pas. La ministre de la Justice l’a confirmé dans maintes entrevues aux médias. On balisera le statu quo, on n’est guère plus avancé qu’au lendemain du rapport Bouchard-Taylor. Le gouvernement, qui tergiverse depuis des années sur ces questions de dérogation aux lois et règlements de peur d’heurter les croyances des uns et des autres, voudra-t-il débattre plus tard des signes religieux ostentatoires chez les employé-es de l’État, ainsi que de la laïcité qu’il faudrait inscrire dans les lois, après avoir tranché en faveur d’ "une laïcité ouverte", seul, sans débat à l’Assemblée nationale sur la laïcité ? la ministre et le premier ministre ont déjà estimé que le projet de loi 94 a réglé la question.

Ce projet de loi a beau subordonner "tout accommodement au respect de la Charte des droits et libertés de la personne, notamment du droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et du principe de la neutralité religieuse de l’État". Un État ne peut être considéré neutre, nonobstant toutes les arguties juridiques, s’il accepte que ses employé-es affichent ostensiblement leurs convictions religieuses dans l’exercice de leurs fonctions et s’il ne respecte pas les non-croyants qui refusent qu’on fasse étalage de croyances personnelles dans leur environnement de travail. Le jour viendra où différentes confessions religieuses réclameront d’autres faveurs que celle d’afficher les symboles de leurs croyances. En interprétant à sa guise, comme il le fait déjà, le vide qu’il a laissé dans le projet de loi 94, le non-dit, le gouvernement se sentira justifié de leur donner satisfaction.

Les propos du premier ministre et de la ministre Weil sur les signes religieux dans les emplois publics consacrent le hidjab « vêtement comme un autre ». Quand ce symbole d’infériorisation des femmes de croyance musulmane sera suffisamment banalisé et accepté, la société sera "mûre" pour accepter le niqab et la burqa, ce qui correspond à l’agenda des intégristes islamiques, et peut-être à celui d’autres gens aussi. Après tout, ces vêtements symboliques ne sont-ils pas que des formes plus développées du hidjab, imposées ou choisies, comme lui, pour des motifs politiques et des prétextes religieux : ils indiquent aux femmes d’une confession religieuse particulière que leur corps doit être caché en tout ou en partie parce que des hommes ont décrété, un jour, que ce corps représentait un danger pour leur sexualité et leur moralité, et qu’ils en ont fait un principe religieux. Quelle belle incarnation de l’égalité entre les hommes et les femmes ! Allez expliquer ça aux enfants dans le cours d’histoire des religions.

Un gouvernement qui n’a pas le courage de reconnaître que certains symboles religieux nient carrément l’égalité des femmes n’aura pas plus de courage quand il s’agira de trancher des situations mettant en jeu d’autres croyances et la discrimination sexiste.

Puisque le projet de loi 94 est censé autoriser tout signe religieux dans les services publics… du fait même qu’il n’en parle pas… pourrait-il empêcher, par exemple, des employé-es de l’État de confession chrétienne d’afficher un macaron à l’effigie du pape Benoît XVI et portant l’inscription "l’avortement est un crime" ? Ou un macaron anti-homosexuels ? Ou encore une inscription dénonçant l’Église catholique pour sa protection des prêtres pédophiles ? Ou encore les mariages imposées à des fillettes de 10 ans dans certains pays, sorte de pédocriminalité légalisée et institutionnalisée et que le relativisme culturel empêche de dénoncer au même titre qu’on dénonce les prêtres catholiques pédophiles ? Un-e employé-e pourrait bien un jour réclamer d’exprimer ainsi ses convictions religieuses et pourquoi l’en empêcherait-on davantage que sa collègue portant le hidjab ou un autre symbole ?

On peut penser que de telles situations sont farfelues et ne pourront jamais se produire. Quand on ouvre une porte toute grande, il peut être difficile d’empêcher tout le monde de pénétrer dans l’édifice. En soit, le projet de loi 94 lui-même n’ouvrirait pas cette porte, mais l’interprétation que lui ont donnée le premier ministre Charest et la ministre Weil le fait. Un projet de loi, qui règle en partie le cas du niqab et de la burqa, est déjà "instrumentalisé" à d’autres fins par le premier ministre et la ministre de la Justice. Comment ne pas entretenir des doutes sur son utilité dans la vie réelle ?

L’exemple du président Obama, qui a signé un décret interdisant que les services d’avortement fassent partie des services assurés, et ce, afin de rallier un plus nombre suffisant d’élus démocrates à sa réforme de la santé, rappelle que des hommes et des femmes politiques sont capables de renier leurs principes et de brader leurs convictions quand certains intérêts le commandent. Il rappelle aussi que les droits des femmes ne sont jamais acquis une fois pour toutes, qu’on les balaie du revers de la main avec de plus en plus de facilité. Ce sont souvent ces droits qu’on sacrifie en premier sur l’autel du « bien collectif », de la raison d’État et des convictions religieuses.

Le projet de loi 94 subira sans doute l’épreuve d’une commission parlementaire. S’il est adopté sans amendement majeur, il ne sera pas qu’une mesure transitoire, « un pas en avant », comme certaines le pensent, il établira plutôt la norme à laquelle le gouvernement Charest s’accrochera jusqu’à la fin de son mandat. Rien ne sera réglé, même pas totalement la question de la burqa et du niqab. La façon dont ce gouvernement gère les privilèges accordés à certaines écoles juives pour y faire une plus grande place à l’enseignement de la religion montre que les accointances entre religion et politique ne sont pas choses du passé. Et que l’inquiétude se justifie.

S’il avait attendu quelque temps avant d’afficher son enthousiasme pour la « laïcité ouverte », on aurait peut-être cru à la bonne foi du gouvernement. Mais dans les circonstances, on peut se demander s’il n’utilise pas l’égalité des femmes et des hommes comme une stratégie politique. Ce principe pourrait rester encore longtemps un mantra récité pour faire bonne impression en diverses circonstances. À combien d’occasions a-t-on proclamé, affirmé, énoncé, déclaré sa foi dans ce principe d’égalité des femmes et des hommes, depuis l’avènement de ce gouvernement ? Cela s’est-il traduit par des résultats spectaculaires ? Continuera-t-on au gouvernement du Québec à se gaver d’énoncés de principe, de formules creuses, destinées à masquer certaines réalités comme l’arbre cache la forêt ?

On se tromperait en pensant faire taire les critiques par ce projet de loi auque ; le gouvernement donne une portée qu’elle n’a pas. Le premier ministre Charest s’est déjà trompé en 2007 en s’imaginant que la création d’une commission sur les "accommodements raisonnables" viderait la question et mettrait le couvercle sur la marmite.

On n’apprend pas toujours de ses erreurs.

- Présentation du mémoire de Sisyphe par Diane Guilbault, à la commission parlementaire sur le projet de loi 94, le 21 octobre 2010.

Lire :

  • "Projet de loi no 94 - Loi établissant les balises encadrant les demandes d’accommodement dans l’Administration gouvernementale et dans certains établissements" ou sur le site de l’Assemblée nationale du Québec
  • Le mémoire d’Élaine Audet, Micheline Carrier et Diane Guilbault, au nom de Sisyphe, sur le projet de loi 94. Lien sur le site de l’Assemblée nationale (PDF) ou lien sur le site Sisyphe. Présenté par Diane Guilbault à la commission parlementaire sur le projet de loi 94, le 21 octobre 2010.
  • "Projet de loi no 94 - Un non-dit révélateur", par Diane Guilbault, auteure de Démocratie et égalité des sexes.
  • Point de vue du Conseil du statut de la femme
  • "Accommodements - Le CSF contredit la ministre de la Justice", Tommy Chouinard, La Presse, le 26 mars 2010.
  • Point de vue de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale
  • Point de vue de la Fédération des femmes du Québec
  • "L’Afeas félicite le gouvernement"
  • Un PM "très accommodant", Voix publique, le blogue de Josée Legault.
  • "Voile : le ROC appuie Charest"Le Devoir, le 29 mars 2010

    - Voir en ligne les signatures de l’Appel de Sisyphe pour une Charte de la laïcité au Québec.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 25 mars 2010


  • Partagez cette page.
    Share


    Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
       Commenter cet article plus bas.

    Micheline Carrier
    Sisyphe

    Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



    Plan-Liens Forum

  • Projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables - L’arbre qui cache la forêt
    (1/1) 26 mars 2010 , par Internaute





  • Projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables - L’arbre qui cache la forêt
    26 mars 2010 , par Internaute   [retour au début des forums]
    Air fou

    Chère Micheline, si vous le permettez, car Sisyphe est un exemple de militantisme courageux que je cite abondamment et qui m’est très cher, nous disons la même chose, vous avec un ton posé, moi avec un ton souvent plus guerrier.

    Comme bien d’autres, je ne suis pas une non-croyante. Pas plus que je ne suis une non-fumeuse ou une non-alcoolique. Cela revient à dire, pour moi, que je ne crois pas à l’éléphant qui est sur mon balcon, considéré comme LA norme.

    Je ne suis pas une non quelque chose, je suis une personne qui donne toute la place à la vision scientifique parce qu’elle se transforme, malgré ses orientations économiques, politiques, idéologiques, et ne met pas de l’avant par définition même de ses critères épistémologiques, la « V »érité.

    Avec raison, vous soulignez la contradiction par rapport à la censure d’opinion à laquelle sont contraints les employés de l’État et la prépondérance de la religion sur tous les autres droits.

    Je considère que Charest a compris que pas mal de gens ne voient le problème que dans ce qui n’inclut pas les jouets dans leur propre cour. Pour cette raison, on remet en vogue, d’office, le droit au crucifix, au croyances et traditions religieuses catholiques et chrétiennes (alors que nous sommes au prises avec l’extrémisme là aussi et dans tous les cas, le sexisme. Notamment via le cours portant sur les religions, avec primauté à la chrétienté et au catholicisme, comme si des enfants et adolescents possédaient à leur naissance les outils scientifiques et philosophiques, psychologiques et l’aptitude au jugement que tant d’adultes n’acquerront jamais, les rendant aptes à « choisir ». (Voir l’énorme bourde de Yolande James cette semaine.) Ces gens sont bien éloignés de la réalité quotidienne des citoyens/nes, qui ne les intéresse bien sûr pas du tout sauf lors de la distribution de miettes de bonbons pré-électorales.

    Comme vous, plusieurs blogueurs et blogueuses expriment en ce moment leurs fantasmes vestimentaires de toutes sortes. Je cultive les miens depuis plusieurs années. Mais que faire si pour louanger un dieu XYZ, je dois par conviction exposer la perfection de sa création ? Heureusement, cela n’est plus interdit, à condition d’avoir le visage découvert. On peut donc dorénavant tout couvrir sauf les attributs directement sexuels (l’art de mettre les parties du corps dans des petites cases) lesquels, dissimulés, seraient une offense mettant en doute la perfection de dieu XYZ et de sa création.

    Vous mentionnez aussi avec raison la pédophilie officialisée dans plusieurs pays, à l’image du paradis du prophète dont il est interdit de mentionner le nom et qui loue l’usage des jeunes vierges qui seront offertes à profusion aux hommes, au paradis, comme le vin et tout ce qu’ils font en cachette sur Terre. La pédophilie est une horreur qui perdure et est encouragée par notre société patriarcale.

    Les femmes (lire tout être appartenant au sexe féminin, de sa naissance à sa mort) portent sur leurs seules épaules la moralité sexuelle, face aux hommes, tous des agresseurs potentiels, violeurs incontrôlables. Ainsi seront aussi condamnés d’office tous les « sous-hommes », ces efféminés » qui s’affichent ouvertement, dans notre société dépravée (sic) comme gais. (On ne parle pas des femmes, qui elles, n’ont ni pouvoir sexuel ni pouvoir politique, ni désir... Attisant lorsqu’elles s’aiment entre elles, le désir de l’homme, une fois de plus).

    Voilà ce que disent ces tissus innocents. Sexisme envers les femmes = sexisme envers les hommes et vise versa. Je souhaite ardemment que les hommes se fâchent plus ouvertement, se joignent à nous toutes et tous, face à cette vision des hommes agresseurs que l’on encourage en proposant de tels projets de lois, en mettant de l’avant l’indifférence face à toutes les différences.

    Tout pour éviter le véritable débat.

    J’ai déchiré ma carte de membre de Québec solidaire depuis un bon moment, la leur ai postée, tellement j’ai honte de la position de ce parti qui ose se dire féministe, comme de celle de la FFQ, l’une comme l’autre déplorable.

    Je mets en lien chez moi votre excellent billet.

    Et surtout merci à tout le monde qui écrit ici.

    Zed


        Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

    © SISYPHE 2002-2010
    http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin