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mardi 22 octobre 2002

Prostitution - Des failles dans le processus de réflexion amorcé au sein de la FFQ
Lettre ouverte aux membres du C.A. de la FFQ

par Yolande Geadah, chercheuse et auteure






Écrits d'Élaine Audet



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Je viens tout juste de prendre connaissance de la controverse suscitée par un article récent d’Élaine Audet et de Micheline Carrier, intitulé « Prostitution : un consensus à l’arraché ». Cet article, diffusé sur le site de Sisyphe, critique la manière dont tout le débat sur la prostitution a été mené par la FFQ. J’ai pris connaissance également de la réponse de Vivian Barbot, présidente de la FFQ, et des réactions d’autres membres sur le même site. Permettez-moi d’apporter ici une critique constructive que je voudrais partager avec les lectrices intéressées par ce débat, mais aussi avec les membres du C.A. de la FFQ. Si je m’adresse à ces dernières dans cette lettre ouverte, c’est d’abord pour souligner mon estime pour elles (les membres présentes et passées du C.A.), et pour porter à leur attention, dans un esprit de solidarité, mes réflexions critiques concernant le processus ayant mené au vote de la dernière assemblée. Il est nécessaire, je crois, de tirer les leçons qui s’imposent de notre démarche collective, car ce débat difficile n’est pas terminé, loin de là.

Je ne suis pas surprise des tensions actuelles qui s’expriment publiquement concernant le débat mené par la FFQ autour de la prostitution. Mais contrairement aux auteures de l’article mentionné plus haut, j’étais présente à l’AGA et j’ai pris part à ce débat difficile dès le début. J’avoue que, bien qu’ayant été très satisfaite de l’animation de l’Assemblée et de l’esprit respectueux dans lequel s’est déroulé tout le débat, j’ai été choquée le lendemain de lire le communiqué de presse de la FFQ à l’issue de ce débat (publié sur le site même de la FFQ). Et je constate que je ne suis pas la seule.

Tout d’abord, je ne comprends pas très bien la raison qui pousse la FFQ à vouloir nier publiquement les divergences de vues au sujet de la prostitution ou, du moins, à minimiser l’importance du courant féministe qui refuse de faire comme si la prostitution était un métier comme un autre. C’est ce qui ressort du moins du communiqué de presse de la FFQ et de la lettre de Madame Barbot dans sa réponse aux critiques formulées. Je ne crois pas qu’il soit sain de gommer cette différence fondamentale qui divise, ici comme ailleurs, tous les mouvements féministes.

Ensuite, je trouve abusif de parler de « consensus » au sujet de la prostitution, sachant bien que certaines recommandations étaient loin de faire l’unanimité et ont été adoptées à la majorité seulement. À vue d’œil (mais je peux me tromper), le vote était d’environ un tiers/deux tiers dans la salle lors de cette assemblée. Ce fut une erreur de ne pas avoir annoncé ni inscrit le résultat du vote. Mais peu importe. Je crois qu’on peut difficilement parler ici de « consensus », ce qui laisse croire à un vote très largement majoritaire. Cela a pour effet de marginaliser davantage encore le courant féministe qui considère la prostitution comme une exploitation sexuelle plutôt qu’un travail. C’est ce qui explique, je crois, l’irritation de nombreuses féministes issues de ce courant.

À mon avis, les contradictions soulevées par ce vote historique demeurent entières. Il nous faut à présent poursuivre la réflexion sur les impacts des solutions proposées avant de pouvoir passer à l’action. Et avant d’aller plus loin, il est nécessaire aussi de réfléchir ensemble sur le sens réel de ce vote historique. À mon avis, le sens de ce vote doit être évalué à la lumière du processus même ayant mené à ce vote, d’où l’importance de l’analyse qui suit.

Les failles du processus de réflexion amorcé au sein de la FFQ

Rappelons pour les personnes qui l’ignorent, que le débat actuel au sein de la FFQ a été déclenché depuis environ trois ans (début 1999), à travers la Marche mondiale des femmes. À cette occasion, des membres du groupe Stella et de la Coalition de défense des droits des « travailleurs et travailleuses du sexe » avaient proposé l’adoption d’une revendication en faveur de la décriminalisation totale de la prostitution. En dépit du document préparé en appui à cette revendication (datant de juin 1999), celle-ci n’a pu être adoptée au sein de la Marche, lors de la rencontre d’octobre 1999, faute de consensus. C’est tout à l’honneur de la FFQ, représentée alors par son ex-présidente, Françoise David, d’avoir promis de pousser plus loin la réflexion des membres sur cette question difficile, après la Marche des femmes de l’an 2000. C’est ainsi que fut mis en place un processus en trois temps, visant à approfondir la réflexion des membres de la FFQ.

Sur-représentation de la position pro-prostitution au Comité de réflexion sur la prostitution et le « travail du sexe »

Dans un premier temps, un Comité de réflexion sur la prostitution et le « travail du sexe » fut mis sur pied au sein de la FFQ. Ce comité a produit un document de travail préparatoire contenant une série de recommandations qui ont été soumises pour discussion aux membres de la FFQ (Août 2001). Dans un deuxième temps, une tournée de sensibilisation et de formation fut organisée à travers le Québec afin de favoriser la réflexion et la discussion des groupes membres sur les propositions issues de ce comité (2001-2002). Finalement, ce processus a culminé dans les recommandations soumises à l’Assemblée générale de la FFQ sur lesquelles se sont prononcées les membres le 22 septembre dernier.

Or, en dépit de la bonne volonté des responsables et malgré son apparence démocratique, tout ce processus a souffert dès le départ d’un biais évident en faveur du courant favorable à la reconnaissance du « travail du sexe ». En effet, la composition même du Comité de réflexion sur la prostitution et le « travail du sexe », sur lequel siégeait une représentante du groupe Stella ainsi que des sympathisantes de ce courant et des membres indécises, avouant connaître peu ce sujet complexe, était clairement biaisée en faveur de la position de Stella. Par ailleurs, le courant considérant la prostitution comme une violence et une exploitation sexuelle inacceptable des femmes était minoritaire (représenté par une seule membre) et nettement marginalisé. Son opinion au sein de ce comité avait moins de poids et de légitimité réelle, comparée à la position défendue par Stella au nom des « travailleuses du sexe ». Il n’est donc pas surprenant que dans le document initial issu de ce comité, malgré une présentation sommaire des deux courants de pensée dans l’introduction, les seules recommandations soumises à la réflexion des membres de la FFQ abondaient dans le sens des solutions préconisées par le courant favorable à la reconnaissance du « travail du sexe ». Il est vrai qu’elles ne vont pas aussi loin que l’aurait souhaité le groupe Stella qui revendique aussi la décriminalisation des proxénètes et des clients.

Tournée de formation de la FFQ
sans représentation de la position néo-abolitionniste

L’étape suivante fut la tournée de formation organisée par la FFQ, qui a été menée comme on sait par Madame Françoise David. Or, cette dernière penche clairement pour la position du groupe Stella, sans nécessairement épouser toutes ses revendications, tel qu’exprimé par elle lors de la dernière assemblée. C’est là son droit le plus strict. Dans ce débat épineux, nul ne peut prétendre à l’objectivité. Néanmoins, il aurait été préférable d’annoncer clairement ses positions là-dessus dès le départ, dans un souci d’honnêteté et de transparence, ce qui n’a pas été fait.

Avant même la tournée, j’ai personnellement contacté Madame Françoise David au printemps 2001, alors qu’elle était encore présidente de la FFQ, pour lui suggérer d’inviter une personne comme Gunilla Ekberg, juriste canadienne d’origine suédoise, représentante de la Coalition contre le trafic des femmes (CATW) au Canada, à faire partie de cette tournée, afin d’enrichir le débat et la réflexion des membres. J’ai été déçue par sa réaction. Ma proposition fut écartée du revers de la main et considérée irrecevable, sans avoir même été amenée ni discutée au sein du C.A. Toutefois, Madame David m’assura alors que la tournée qu’elle comptait entreprendre elle-même au Québec serait objective, et qu’elle ferait valoir les deux positions, laissant ensuite le soin aux groupes de femmes de décider. Je n’avais pas de raison de mettre en doute sa parole. Et je la respecte trop pour remettre ici en question son honnêteté intellectuelle. Cette décision a eu pour conséquence que la position du courant inverse, qui considère la prostitution comme une exploitation inacceptable plutôt qu’un travail, n’a pu être articulé adéquatement, comme l’indique le résultat de cette tournée et du vote qui l’a suivie.

Pas d’évaluation critique des solutions proposées

L’étape suivante fut donc la tournée de la FFQ, qui se déroula à travers le Québec, durant l’automne 2001 et l’hiver 2002. En principe, cette tournée visait à stimuler la réflexion des membres sur les diverses solutions proposées par les deux grands courants de pensée féministe concernant la prostitution. Selon tous les échos que j’en ai eus, malgré la satisfaction exprimée par les membres, ravies d’avoir pour la première fois l’occasion de discuter de cette question épineuse, il n’y a pas eu vraiment de discussion approfondie sur les enjeux réels du débat. Nulle discussion sur les mérites et les limites des solutions proposées par le courant néo-réglementariste qui s’inspire des Pays-Bas, préconisé ici par Stella et la Coalition des « travailleuses du sexe », insistant sur la reconnaissance de la prostitution comme un travail. Il n’y a pas eu non plus de discussion ni même d’exposé approfondi des solutions alternatives proposées par le courant inverse, néo-abolitionniste, qui s’inspire du modèle de la Suède. Ce dernier préconise, comme on sait, non pas le statu quo mais la décriminalisation totale des femmes prostituées, tout en continuant à lutter contre les proxénètes, les clients et la marchandisation du corps humain. Par conséquent, la deuxième étape du processus de réflexion lié à cette tournée ne pouvait faire autrement que d’abonder encore une fois en faveur de la reconnaissance du « travail du sexe ».

De plus, toute l’approche d’animation adoptée au cours de cette tournée est très questionnable. On a choisi d’aborder ce débat difficile et complexe sous l’angle des attitudes personnelles vis-à-vis du sexe. Ainsi, par exemple, des exercices de sensibilisation menés avec les participantes ont tourné autour de questions du genre : « Que feriez-vous si votre conjoint ou conjointe, votre fille ou votre fils, vous annonçait qu’il/elle voulait être prostituée ou danseuse nue ? ». Les participantes aux sessions de formation de la FFQ ont ainsi eu l’occasion d’exprimer leurs réserves et surtout de faire leur propre examen de conscience, pour évaluer si elles sont ou non elles-mêmes suffisamment « libérées sexuellement ».

Malgré l’intérêt de cette réflexion personnelle, il est clair que cette approche réduisait toute la question épineuse de la prostitution à sa seule dimension individuelle et la présentait sous l’angle des libertés sexuelles et du choix personnel. Le but de cet exercice n’était pas évidemment d’évaluer de manière critique les diverses solutions proposées, ni d’en comprendre les effets sociaux et à long terme, mais simplement d’éliminer les préjugés et surtout les résistances personnelles des participantes face à la prostitution, présentée dès lors comme un choix sexuel et strictement individuel. Il n’est donc pas surprenant si au terme de tout ce processus, les recommandations proposées aux membres de la FFQ, qui étaient déjà clairement formulées à partir du point de vue favorable à la reconnaissance de la prostitution comme un travail, ait été adoptées à la majorité au cours de la dernière étape.

Le déroulement de l’AGA : dés pipés d’avance

Lors de la dernière AGA, le Regroupement des CALACS qui refuse de considérer la prostitution comme un travail, a tenté vainement d’apporter un autre son de cloche. Des membres individuelles aussi. Mais peine perdue. Les dés étaient pipés d’avance. D’autant plus que les représentantes des groupes membres présentes à l’Assemblée, dont le poids relatif est plus important que celui des membres individuels, ne pouvaient pas modifier leur vote en fonction de ces arguments. En effet, au moment du vote, seul comptait l’opinion exprimée auparavant par leurs propres instances, à la suite de la tournée de la FFQ. Par conséquent, malgré toutes les apparences d’un débat démocratique, et bien que tous les points de vues se soient effectivement exprimés librement et dans le respect total, l’impact réel des échanges effectués au cours de cette assemblée générale a eu peu d’effet sur les résultats du vote.

C’est pourquoi d’ailleurs, sachant cela, le regroupement des CALACS avait auparavant soumis une contre-proposition, visant à reporter tout le débat entourant les recommandations sur la prostitution et le « travail du sexe » à une date ultérieure. Mais l’Assemblée en a décidé autrement. Cette proposition visait à accorder plus de temps au courant qui refuse de légitimer la prostitution afin de lui permettre de se structurer et de proposer des alternatives. N’oublions pas que le courant en faveur de la reconnaissance du « travail du sexe », lui, s’organise activement au Québec depuis au moins six ans, autour des groupes comme Stella et la Coalition pour la défense des droits des « travailleuses du sexe ». Ce courant avait donc clairement une longueur d’avance sur les autres.

Poussées par les interventions répétées au micro des représentantes de Stella, appuyées par Françoise David et de nombreuses intellectuelles qui soutiennent ce courant de pensée, les membres ont rejeté la proposition des CALACS voulant reporter à plus tard le vote sur les recommandations touchant la prostitution et le « travail du sexe ». Les partisanes de ce courant ont insisté au contraire pour que le débat se fasse tout de suite et sur la base des propositions mises de l’avant, qui leur était clairement favorable. Elles affirmaient qu’elles préféraient essuyer un vote négatif plutôt que de reporter tout le débat d’une année complète. La suite montre bien que leur stratégie a porté fruit. En effet, le résultat du vote penchait davantage dans leur sens, même s’il n’allait pas aussi loin qu’elles l’auraient souhaité.

Ainsi, le résultat de ce vote historique doit être interprété avec la plus grande prudence. C’est pourquoi on ne peut certainement pas conclure qu’il existe un « consensus » en faveur du « travail du sexe », comme le laisse entendre le communiqué de la FFQ et les partisanes du courant lié au groupe Stella. Il est clair que ce résultat est intimement lié aux failles du processus utilisé. Cela ne dispose nullement du débat ni des nombreuses contradictions soulevées par les solutions proposées jusqu’ici. Autrement dit, en agissant comme un lobby de pression, d’ailleurs très efficace, pour faire avancer ses positions politiques, ce courant empêche la réflexion critique des membres face aux enjeux réels de ce débat, qui nous interpelle toutes sans exception.

La FFQ doit compenser les failles du processus

J’ose donc espérer que le mouvement féministe québécois poursuivra sa réflexion sur ce débat épineux. Je crois aussi que la FFQ a le devoir de soutenir à l’avenir plus activement le courant qui refuse de légitimer la prostitution afin de compenser pour les failles du processus mené jusqu’ici, tel que mentionné plus haut. Par exemple, une deuxième tournée organisée cette fois avec des représentantes du courant qui refuse de légitimer la prostitution serait toute indiquée. Il est important que le mouvement féministe continue à s’approprier tout le débat entourant la prostitution. Il convient aussi de recentrer tout le débat sur les enjeux réels des solutions proposées, pour éviter des conséquences fâcheuses, qui risquent d’être pires encore que celles que nous déplorons en ce moment avec le système actuel.

Nous devons tenter de dégager ensemble des pistes de solutions qui tiennent compte vraiment de l’intérêt de l’ensemble des femmes, prostitutées et non-prostituées, au Nord comme au Sud. Il faut notamment tenir compte de la mondialisation de la prostitution et du trafic sexuel, notion qui est totalement absente de l’analyse du courant de pensée en faveur du « travail du sexe ». On peut lire à ce sujet le rapport (1) du Conseil du Statut de la femme publié en juin 2002, ainsi que le rapport des deux journées de formation organisées en mars 2001 par le Comité québécois femmes et développement de l’AQOCI (2). Par ailleurs, comme le savent celles qui me connaissent personnellement, j’ai poussé ma propre réflexion sur cette question. Mon essai portant sur les enjeux du débat actuel doit paraître prochainement chez VLB éditeur. J’espère qu’il contribuera à enrichir ce débat.


NOTES

(1) Conseil du statut de la femme, La prostitution : profession ou
exploitation ? Une réflexion à poursuivre
, juin 2002. Gazette des femmes . Ce document est disponible en version intégrale (PDF) ou en version synthèse.

(2) BÉLANGER, Lucie, La mondialisation de la prostitution et du trafic sexuel. Compte-rendu des journées de formation organisées par le Comité québécois femmes et développement (CQFD) de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), les 15 et 16 mars 2001. Juin 2001, 146 p.


Montréal, le 20 octobre 2002

Lire le Dossier sur la prostitution sur le site Les Pénélopes.


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Yolande Geadah, chercheuse et auteure

Yolande Geadah a fait des études en science politique et est membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. Elle est engagée depuis une trentaine d’années dans l’éducation interculturelle et le développement international. Elle a publié Femmes voilées. Intégrismes démasqués, en 1996, chez VLB éditeur, ouvrage qui a connu un grand succès au Québec comme en France, et La prostitution, un métier comme un autre ?, en 2003, chez VLB. Elle a publié Accommodements raisonnables. Droit à la différence et non différence des droits, chez VLB éditeur, en 2007. La même année, elle a reçu le prix Condorcet du Mouvement laïque québécois. Elle est aussi membre fondatrice de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES).



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  • > Des failles dans le processus de réflexion amorcé au sein de la FFQ
    (1/1) 25 octobre 2002 , par Paulette Giroux

    rép: Rhéa Jean




  • > Des failles dans le processus de réflexion amorcé au sein de la FFQ
    25 octobre 2002 , par Paulette Giroux   [retour au début des forums]

    Je ne serais nullement surprise d’apprendre qu’à la demande de groupes de pressions, représentant sans doute à peine 1% de notre société, la décision, politique, de reconnaître la vente du corps humain comme étant un "travail comme un autre", soit prise depuis fort longtemps.

    Les consultations (sic) ne sont sans doute que poudre aux yeux, afin de laisser croire, lorsqu’on passera la loi en vitesse (probablement une fin de mois de juin, comme c’est souvent le cas...), que la population s’est prononcée en faveur de la reconnaissance du "travail du sexe".

    Pour ce qui concerne la Fédération des Femmes du Québec, nom qui, comme je l’ai déjà écrit dans un message précédent, porte atteinte à mes droits fondamentaux puisque je ne reconnais nullement à cette organisation le droit d’agir comme si elle représentait et se prononçait au nom de toutes les Femmes du Québec, il me semble évident que la décision de reconnaître la formule "travailleuses du sexe" était déjà prise. Il n’y a qu’à lire le "Rapport du Comité de réflexion sur la prostitution et le travail du sexe", émis par la FFQ en août 2001, pour s’en convaincre. À lui seul, le libellé du rapport indique une reconnaissance du "travail du sexe".

    Ceux qui manipulent les masses connaissent la puissance des mots. Depuis le début, de ces supposées consultations, la formule "travail du sexe" ou "travailleuses du sexe" est employée. On ne pouvait ignorer que l’emploi répété de cette formule réussirait à influencer, à banaliser la prostitution, à faire accepter par certain(e)s la vente du corps humain comme étant un "travail".

    Mais ça ira encore plus loin. En reconnaissant, par une loi, la prostitution comme étant un "travail" comme un autre, qu’est-ce qui empêchera que toutes et chacune des Femmes, qui pour une raison ou une autre se voient dans l’obligation de recourir à l’aide sociale, se verront également dans l’obligation d’accepter de se prostituer ? S’il n’y pas d’autres emplois à leur offrir, on n’aura qu’à alléguer que légalement la prostitution est reconnu comme étant un "travail" comme un autre, "travail" où il n’y aura sans doute jamais de chômage, et qu’on coupera leurs allocations d’aide si elles refusent d’aller sur le marché du "travail".

    Je me demande si ces Femmes, qui ont lutté pour que les Femmes, qui n’étaient personne, deviennent des personnes, auraient été fières d’elles si elles avaient su que certaines femmes, en devenant des personnes, lutteraient pour que soient vendues des Femmes qu’elles considèrent comme n’étant personne.

    Paulette Giroux - 25 octobre 2002

    • > Des failles dans le processus de réflexion amorcé au sein de la FFQ
      13 novembre 2002 , par
      Rhéa Jean   [retour au début des forums]

      Concernant Madame Geadah, je trouve très pertinant son commentaire sur les "mises en situation"
      nettement biaisée lors de la tournée d’information sur la prostitution et le "travail du sexe".
      J’avais également remarquée que cela tendait à faire passer l’acceptation de la prostitution
      comme une "ouverture d’esprit", une autre étape à la libération sexuelle.
      Après avoir entendu certaines membres lier "prostitution" et "infidélité du mari", je me suis
      rendue compte que leur vision de la prostitution était d’abord individualiste.

      Plus je discute de prostitution autour de moi, plus je me rend compte qu’une bonne partie des
      femmes sont des collabos du patriarcat : elles préfèrent un mari se défoulant dans l’orifice
      d’une prostituée anonyme plutôt qu’un mari qui couche avec une amie pour qui il a du respect.
      Entre les deux, bien des femmes préfèrent malheureusement sacrifier des femmes plutôt que de
      vivre dans un monde égalitaire dans lequel on ne compartimenterait pas les femmes dans des
      catégories.
      Elles continuent à voir les hommes comme des pourvoyeurs...pour elles ou pour les putes.

      (La solidarité féminine existe-t-elle ?)

      Quand on leur parle de prostitution, elles se contentent de hausser les épaules et d’affirmer :
      "C’est peut-être pire de le faire gratis". Autant dire qu’elles considèrent toutes les femmes
      comme des putes.

      Et le plaisir sexuel de la femme, lui ? Et la volonté sexuelle des femmes ? Avec la prolifération de la prostitution, ils sont sans doute en voie de disparition.

      Dernièrement à la télévision, lors d’une émission sur la prostitution, un "propriétaire d’une agence d’escortes", c’est-à-dire un PIMP, affirmait, pour convaincre son interlocuteur de la
      légitimité de la prostitution : "Une fille qui va dans un bar, rencontre un gars et couche
      avec lui, fait la même JOB que la prostituée sauf qu’elle n’est pas payée".
      Pour ce supposé défenseur de la liberté sexuelle, le sexe est une JOB. Pourtant, pour le
      conçevoir ainsi, il ne faut pas l’aimer beaucoup... Et pourquoi ne considère-t-il pas que le
      gars qui couche avec la fille fait lui aussi une JOB ? Pourquoi c’est la fille qui, selon lui,
      "travaille" ? Parce que pour lui, une femme n’a pas de sexualité, elle ne fait qu’un service à
      l’homme. Pour lui, toutes les femmes sont donc des putes...

      Madame Barbot, pour sa part, affirme que le débat sur la prostitution lui rappelle celui qui
      "prévalait au moment où les lesbiennes revendiquaient que le mouvement des femmes les entende
      et les appuis" : encore une fois, on tente de ranger les abolitionnistes dans la catégories
      des conservateurs frileux. Pourtant, il me semble que le combat de jadis des lesbiennes
      ressemble davantage à celui des néo-abolitionnistes qu’à celui des néo-réglementaristes :
      comme elles, nous nous battons pour le droit à l’épanoussement sexuelle des femmes !
      Ceux qui sont en faveur de la prostitution, toutefois, ne souhaitemnt que leur
      enrichissement économique obtenu par leur acceptation d’une sexualité imposée.

      Quand je vois des prostituées réclamer le droit de se prostituées, je ne peux m’empêcher de
      penser à toutes ces femmes au cours de l’histoire qui ont continué à agir selon l’ordre
      patriarcal même si ce n’était pas dans leur intérêt. Par exemple, quand le gouvernement
      chinois, au début du siècle, a voulu en finir avec la pratique ancestrale du bandage des pieds
      des Chinoises, plusieurs d’entre elles ont continué à le faire en cachettre malgré la douleur,
      malgré le fait qu’elles ne pouvaient se déplacer, etc. Pourquoi ? Parce que ça leur permettait
      de trouver un mari plus riche et ainsi, de survivre.

      Les prostituées qui revendiquent le droit de se prostituées sont nos "femmes à pieds bandés".
      Un arcaïsme qui résiste au temps, une aliénation qui se perpétue, une façon d’être "femme"
      pour certains hommes, une façon de survivre.

      Demandez aux Chinoises d’aujourd’hui ce qu’elles pensent des pieds bandés, elles vous diront
      qu’elles ont cela en horreur, qu’elles ne voudraient pas l’avoir vécu elles-mêmes.
      On peut imaginer que dans cent ans, les femmes aient de la difficulté à croire que des femmes
      se faisaient payer pour le sexe. On peut rêver...

      Mais voilà, on veut nous entraîner non pas vers une société plus humaine, plus égalitaire,
      mais vers un retour en arrière, vers l’arcaïsme de cette image de la femme au service sexuel
      des hommes.

      Heureusement pour la Chine, leurs dirigeants n’ont pas souhaité à l’époque défendre le "droit de se
      bander les pieds" à cause d’une poignée de femmes trop aliénées dans un système patriarcal qui
      les voulait avec des petits pieds déformés. Leur donner ce droit n’aurait que perpétué une
      image de la femme influancant celle de toutes les femmes (à cause de la compétition pour le
      mariage, le statut social, etc.)

      Mais nous, nous sommes en démocratie : nous avons donc la grande "chance" de pouvoir se
      prostituer, se déformer le corps avec des implants mammaires et se promener avec des souliers
      de sex-shop qui permettent aux femmes de ne pas pouvoir bouger en cas de viol.

      Et on ose traiter les néo-abolitionnistes de rétrogrades ! Pourtant, la version de la féminité
      que l’on nous propose ces temps-ci ne représente qu’une autre répétition de l’histoire...

      Et le patriarcat gagne encore sur toute la ligne :
      celles qui collaborent au maintient du pouvoir sexuel des hommes sont grassement payées et
      présentées comme étant "libérées".

      Les femmes, sont des sujets historiquement brisés.

      Triste...

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