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lundi 11 juin 2007

Il faut criminaliser la propagande haineuse contre les femmes

par Jacques Brodeur, Élaine Audet et Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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misogynie
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propagande haineuse

violence
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On apprenait récemment que les Conservateurs fédéraux vont proposer à la Chambre des communes d’amender le Code criminel afin de répondre aux réclamations de l’industrie cinématographique. Hollywood réclame que le Canada interdise formellement, comme l’ont fait les Etats-Unis, l’enregistrement vidéo de films lors des projections en salle. Cet empressement a de quoi étonner car l’annonce survient moins de 6 semaines après que les Conservateurs aient refusé d’amender le même Code criminel pour y ajouter un mot, un seul, afin d’interdire la propagande haineuse contre les femmes. En effet, le 19 avril dernier, tous les partis d’opposition appuyaient la motion du député libéral fédéral Wrzesnewskyj demandant l’accord unanime de la Chambre des Communes pour étudier le projet de loi C-254 qui aurait pu rendre criminelle la propagande haineuse contre les femmes. Les Conservateurs ont été les seuls députés à s’y opposer. (1)

En septembre 2003, la Chambre des Communes avait pourtant amendé le Code criminel canadien pour ajouter les mots « orientation sexuelle » au paragraphe du Code criminel interdisant la propagande haineuse. C’est le député Svend Robinson qui s’était fait le défenseur de l’amendement afin protéger les personnes homosexuelles et il avait obtenu l’accord des autres partis.

Jusqu’au milieu de la semaine dernière, une question se posait déjà : Pourquoi refuser à 15 millions de Canadiennes une protection qu’on accorde à la minorité homosexuelle ? Aujourd’hui, une nouvelle question surgit : Comment peut-on accorder à des producteurs de films une protection commerciale, tout en continuant de refuser aux Canadiennes une protection contre la propagande haineuse ?

En janvier 2007, une Coalition ontarienne voyait le jour et, dans un communiqué réclamait, notamment, l’interdiction de la propagande haineuse contre les femmes (2). Cette coalition réunit des conseillers scolaires de l’Ontario, des directeurs d’école, des syndicats d’enseignant-es, des conseils étudiants, des représentant-es des parents ainsi que le Service de police de Toronto. En outre, la Fédération ontarienne des enseignant-es du secondaire a publié une lettre demandant que l’on amende le Code criminel canadien (3). Le Parents Television Council, l’Association des Commissions scolaires publiques de l’Ontario et la Coalition ontarienne ont appuyé le projet de loi C-254 (4).

Misogynie importée au Québec

Au milieu des années 1990, lorsque des chanteurs étatsuniens ont commencé à parsemer leurs textes de paroles haineuses contre les femmes, plusieurs Québécois et Québécoises ont espéré que les jeunes francophones n’en comprennent jamais le sens. Mais, inévitablement, un jour, un Québécois a flairé le filon et tenté de l’exploiter en français. En matière de propagande haineuse, il y a de l’argent à faire en employant la misogynie dans la chanson. Le 2 mai 2006, la sexologue québécoise Jocelyne Robert dénonçait (dans La Presse) la propagande haineuse de ces rappeurs qui se disent (et se croient) créatifs. « Ce genre de band fait l’apologie de la violence sexuelle, prône la misogynie et la suprématie mâle, incite les garçons à la haine des filles et les filles à la haine d’elles-mêmes et à la soumission aux garçons. C’est la chanson, "Une plotte c’t’une plotte", qui a forcé la curiosité d’une mère. (...) Outre l’intervention que je vais faire auprès d’elle, j’aimerais, lorsque j’aurai retrouvé mes esprits, faire autre chose, mais quoi ? Implorer la population de boycotter ce groupe ne me semble pas suffisant (...) »

Voici un court extrait de God bless the topless :
J’te mets comme un gant pis j’te botte comme l’italie,
j’te fourre comme un crosseur pis ça m’fait pas un pli,
viens pas me parler d’amour caliss t’as rien compris,
j’mappelle pas Gilles Vigneault, mon nom c’est VIC...
Parce que c’est moi qui ai le fouet j’me ferai jamais dominer,
j’entends "arrête" ! C’est le temps d’continuer,
le dick entre les chikelet tu vas tout avaler,
viens pas m’dire que ça t’écoeure
envoye la féministe viens ici j’vas t’percer (5).

Loin de s’indigner, des représentants de l’industrie, et même des porte-parole des Francofolies, ont trouvé la chose amusante et se sont portés à sa défense (6). On a répudié le Doc Mailloux pour bien moins lorsqu’il s’en est pris à la communauté noire.

Rappeurs misogynes étatsuniens

Les chanteurs misogynes n’ont pas inventé la violence, ils ont simplement trouvé un filon payant comme en fait foi un article publié par la CSQ en 2001. « En saupoudrant ses chansons de messages haineux contre les femmes, le rappeur Eminem a attiré un certain public et fait titiller les caisses enregistreuses des marchands de disques. Lorsqu’il se donne en spectacle, Eminem soulève les foules en vociférant : « Ma chienne, je t’étranglerai la prochaine fois que je te f... » (7).

Imaginons les mêmes chansons en remplaçant le mot femme (ou chienne, ou pute, c’est synonyme, selon Eminem) par juif ou par sale nègre, et gageons que la compagnie de disques serait forcée de se rétracter.

Le Code criminel canadien définit la propagande haineuse à l’article 319(2) : « Toute personne qui, par ses déclarations, ailleurs que dans une conversation privée, encourage la haine contre un groupe identifiable est coupable a) d’une offense grave punissable d’emprisonnement n’excédant pas 2 ans ; ou (b) d’une offense punissable sur déclaration sommaire. » Dans sa chansons « Kim », Eminem menace de saigner sa femme. « You were supposed to love me, now bleed bitch bleed. » (Tu devais m’aimer, alors saigne chienne, saigne). Dans « Kill You », il annonce qu’il exterminera ces « vile, venomous, vomital bitches. Shut up, slut you’re causing too much chaos » (trop dégoûtant pour être traduit). Pourquoi un chanteur peut-il, impunément, faire la promotion de la haine contre les femmes ? Le Code criminel canadien a pourtant déjà servi à arrêter des gens pour beaucoup moins, notamment des piqueteurs invitant les automobilistes qui détestent les Gitan-es à klaxonner.

Code criminel inopérant

En 2001, Immigration Canada avait tenté d’interdire l’entrée d’Eminem au Canada mais avait conclu que le code criminel ne lui conférait pas ce pouvoir. Le gérant du Skydome de Toronto, un certain Jake Geleerd, avait justifié le spectacle d’Eminem : « Nous respectons la liberté d’expression de l’artiste » (sic). Certains défenseurs de la liberté d’expression ont l’accommodement raisonnable facile quand les femmes sont ciblées.

Rien ne peut justifier que l’on accorde préséance à la liberté d’expression d’un individu qui utilise la misogynie pour vendre des albums, au détriment du sentiment de sécurité d’une majorité visible. Le public de ce type de rappeur est composé de jeunes enclins à croire que la grossièreté et la misogynie sont des marques de courage alors que c’est tout le contraire. La haine, le mépris et la discrimination contre les femmes sont un héritage millénaire qu’il a fallu des siècles pour mâter. Tout accommodement avec des rappeurs misogynes qui utilisent la propagande haineuse pour attirer et influencer des jeunes n’a rien de raisonnable, au contraire (8).

Haine contre les femmes, objet de culte

Eminem, Marilyn Manson, Snoop Dog et Fifty Cent tirent profit d’une propagande haineuse qui mérite d’être bannie de nos écoles, de nos foyers et de nos médias. Censure ? Il est peut-être temps de constater que l’emploi de la violence verbale ou physique est elle-même le fruit de la censure exercée par des compagnies de disques et de chaînes spécialisées (telles que MTV, MuchMusic ou Musique Plus) prêtes à tout pour mousser les ventes. Des personnes que personne n’a élues sélectionnent ce que des chanteurs vont enseigner à nos jeunes. L’industrie de la musique porte la première responsabilité de la diffusion de cette propagande. Sans la censure exercée par cette industrie, ces chanteurs gratteraient encore leur guitare au fond d’un garage. En leur remettant des Grammys, l’industrie honore des chanteurs qui mériteraient qu’on leur interdise l’entrée chez nous et qu’on leur retire le micro.

Il y a quelques années, alors qu’il était Procureur de l’Ontario, l’actuel ministre fédéral des Finances Jim Flaherty avait tenté d’interdire l’entrée au Canada du chanteur Eminem à cause du contenu haineux de ses chansons. Il écrivait alors à la Ministre Anne McLellan : « Nous continuerons de demander au gouvernement fédéral d’inclure le "genre" à la définition des "groupes identifiables". » (9)

Dans une lettre à la militante Valerie Smith qui avait initié la campagne pour interdire l’accès d’Eminem au Skydome de Toronto, il écrivait : « Il nous faut des outils pour traduire devant les tribunaux ceux qui propagent la haine contre autrui. Le temps est venu pour le gouvernement fédéral de fournir de tels outils pour entamer des poursuites contre ceux qui font la promotion de la haine contre les femmes en amendant le code criminel. Le public a droit à la sécurité. » (10)

Or, le 19 avril 2007, lorsque les partis libéral, néodémocrate et bloquiste ont demandé aux Conservateurs de modifier le Code criminel canadien pour ajouter un mot, « genre », au paragraphe sur la propagande haineuse, l’honorable Flaherty et les membres de son parti ont refusé. Aujourd’hui, les Conservateurs demandent aux Communes de modifier le Code criminel pour répondre aux demandes de Hollywood. Les producteurs de films et les personnes homosexuelles ont-ils droit à une justice refusée aux femmes canadiennes ? (11)

NOTA BENE

Le projet de loi a été présenté en première lecture, le 16 octobre 2007 :
voir de l’information sur le sujet.

EDUPAX et Sisyphe vous invitent à écrire au ministre fédéral de la Justice, M. Rob Nicholson, pour lui demander de criminaliser la propagande haineuse contre les femmes.

- Courriel du ministre fédéral de la Justice :
Nicholson.R@parl.gc.ca

- Vous pouvez envoyer à votre député-e une copie de votre lettre expédiée au ministre Nicholson : pour trouver ses coordonnées, voir ce site du gouvernement canadien.
- Copie également à Edupax, à l’adresse ci-dessous.
.

Source :

Jacques Brodeur, conseiller en Prévention de la violence, Éducation à la Paix, Éducation aux médias
EDUPAX
Tél. : 819-379-2132 ou 418-932-1562
Courriel : JBrodeur@edupax.org

Notes

1. Document PDF sur www.fradical.com.
2. www.fradical.com
3. Document en PDF sur www.fradical.com.
4. Le « Parents Television Council », l’Association des Commissions scolaires publiques de l’Ontario et la Coalition ontarienne ont appuyé le projet de loi C-254.
5. Document en PDF sur EDUPAX.
6. Document en PDF sur Edupax.
7. Document en PDF sur Edupax.
8. Document HTML sur Edupax.
9. “(We will) continue to ask the federal government to expand the definition of identifiable groups to include gender.”
10. Document en PDF sur www.fradical.com. “We must have the tools to bring to justice those who spread hatred against others. It is time for the federal government to provide such tools to prosecute those promoting hatred against women by amending the Criminal Code. The public has a right to be safe.”
11. www.fradical.com

P.S. Les groupes et personnes suivantes ont déjà recommandé d’amender le Code criminel canadien :
• National Action Committee on the Status of Women (1983)
• Canadian Advisory Council on the Status of Women (1985)
• Special Committee on Pornography and Prostitution (1985)
• Law Reform Commission of Canada (1986)
• Raymond Hnatyshyn, Minister of Justice (1987)
• B’nai Brith League for Human Rights (1994)
• James Flaherty, Attorney General of Ontario (2000)
• Michael Bryant, MPP, Ontario Liberal Party Attorney General Critic (2000) currently the Attorney General of Ontario
• Public School Boards’ Association media violence coalition (2007), which
includes
• Canadian Centre for Abuse Awareness
• Elementary Teachers’ Federation of Ontario (ETFO)
• Ontario Catholic School Trustees’ Association (OCSTA)
• Ontario English Catholic Teachers’ Association (OECTA)
• Ontario Federation of Home & School Associations (OFHSA)
• Ontario Principals’ Council (OPC)
• Ontario Provincial Police (OPP)
• Ontario Secondary School Teachers’ Federation (OSSTF)
• Ontario Student Trustees’ Association (OSTA)

Mis en ligne sur Sisyphe, le 11 juin 2007.


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Jacques Brodeur, Élaine Audet et Micheline Carrier

Jacques Brodeur est conseiller en Prévention de la violence, Éducation à la Paix, Éducation aux médias et fondateur du groupe EDUPAX. Élaine Audet et Micheline Carrier sont éditrices du site et des éditions Sisyphe.



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