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lundi 5 décembre 2005

Logiques sociales de la violence domestique et de la torture (dernier de 3 articles)

par Jules Falquet, sociologue






Écrits d'Élaine Audet



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Analyse structurelle de la violence

Une analyse de la structure des actes de violence permet de mieux tracer les parallèles et les différences qui existent entre violence domestique et torture. Nous partirons ici des réflexions d’Ignacio Martín Baró, qui distingue quatre éléments constitutifs d’un acte de violence (Martín Baró, 1983) :

- la structure formelle de l’acte,
- "l’équation personnelle", qui explique la position de chacune des personnes dans la relation de violence,
- le contexte qui rend possible la violence,
- et le fond idéologique de l’acte.

En ce qui concerne la structure formelle de l’acte, nous avons vu qu’il existe souvent des points communs entre torture et violence domestique, principalement l’enfermement relatif des femmes et le face-à-face sans témoins gênants - ou au contraire la confrontation avec des personnes proches, soit qu’elles soient prises à témoin involontairement, soit qu’elles soient également menacées et maltraitées. Autre point commun : le fait qu’il n’y ait pas de lieu sûr où se réfugier. Les forces répressives arrivent à n’importe quel moment jusque dans la maison, tandis que dans le cas de la violence domestique, ce manque de lieu-refuge est encore plus évident. Par contre, le lieu où se déroule la torture est souvent un lieu spécialisé et antérieurement inconnu de la victime. Dans la violence domestique, les lieux sont presque toujours familiers. Dans la torture, les tortionnaires sont généralement des inconnus formés et rémunérés pour accomplir leur besogne contre des personnes considérées comme "ennemies". Bien évidemment, ce n’est pas le cas de la violence domestique. L’agresseur est alors précisément la personne réputée la plus insoupçonnable, la personne aimée-époux-père des enfants. Dans la structure formelle de l’acte de violence, on note donc des ressemblances frappantes, mais aussi des différences importantes entre la violence contre les femmes et la torture.

Pour ce qui est de l’"équation personnelle" qui place tortionnaire et victime dans leur position respective, à première vue beaucoup de choses diffèrent. La femme battue est rarement une opposante politique directe et organisée à son mari , sauf si le mari la maltraite parce qu’elle est féministe. Albert Bandura, dans une analyse de la formation des tortionnaires, met en évidence huit éléments de l’apprentissage de l’agression. Nous suggérerons ici les parallèles qui peuvent exister avec une certaine éducation des hommes - dont on observe les résultats dans la violence contre les femmes (Bandura, 1990) :

- La minimisation du caractère agressif des actes par l’établissement de comparaisons avantageuses - un homme ne vaut-il infiniment pas plus qu’une femme ? Celui qui agresse ne le fait-il pas dans un noble souci pédagogique, comme le maître rudoie l’élève ?

- La justification par des principes plus élevés - la nécessité "d’éduquer" les femmes, la bonne marche du foyer, l’amour. Ne dit-on pas que "qui aime bien châtie bien" ?

- Le déplacement de la responsabilité - c’est la faute de la femme et/ou c’est un résultat de la fatigue et de la frustration ressenties par les hommes dans la sphère publique et le monde du travail.

- La diffusion de la responsabilité - tous les maris/pères font "cela" (comprendre : ce qu’ils veulent), comme leurs pères l’ont fait avant eux.

- La déshumanisation des victimes - "petit animal fragile", "souris", "poule" ou "chienne", "fée" ou "sorcière", "autre absolu" : les femmes sont-elles des êtres humains à part entière ?

- L’attribution de la culpabilité aux victimes - on dirait presque qu’elles aiment ça, puisqu’elles restent et qu’elles "font exprès d’énerver le mari/compagnon"...

- Une perspective faussée sur les conséquences de la violence - ce n’est qu’une bonne trempe qui sera oubliée demain, cela lui fera du bien, cela lui montrera, au fond, combien je l’aime.

- Et enfin la désensibilisation graduelle - à force de voir dans le foyer ou à la télévision tellement de gifles, de scènes de ménage, de viols et de mauvais traitements en général, la violence prend un aspect si familier qu’elle en devient presque naturelle. D’ailleurs, dans la violence domestique, on observe généralement une progressivité de la violence, crise après crise : aux injures succèdent les bourrades, puis les gifles alternent avec les menaces avant d’en arriver aux coups de plus en plus durs.

Plus généralement, en ce qui concerne "l’équation personnnelle" de la violence masculine contre les femmes, il faut noter que depuis la plus tendre enfance, tant l’éducation que les rôles sociaux masculins et féminins créent et confortent chez les femmes et les hommes deux attitudes opposées face à la violence. Aux unes, très tôt, on tente d’inculquer la passivité et la soumission, tout en restreignant drastiquement leur usage de la violence et des armes. Aux autres, dont on fomente et valorise l’agressivité et dont on arme abondamment le bras, on apprend que violenter "sa" femme est un signe indubitable de masculinité. A tel point qu’au Salvador, par exemple, la première recherche féministe sur la violence domestique - pourtant limitée à la seule violence physique - montre que 57% des femmes mariées ou en union libre sont battues et donc que 57% des hommes mariés ou en union libre battent leur compagne (Cañas : 1989).

En ce qui concerne le contexte qui rend possible l’acte de violence, Christine Delphy a analysé avec une grande clarté le cas de la violence domestique - conjugale selon ses termes (Delphy, 1995). Bien loin de constituer un regrettable débordement d’une force ou d’une agressivité masculine innée, la violence masculine est rendue possible précisément par le cadre de la conjugalité, de la domesticité, de la sphère privée. Loin de justifier les actes violents par l’impulsion instinctive, Delphy montre la responsabilité de la Loi :

    "Ce qui explique la violence conjugale, c’est la conjugalité : c’est que la société a créé une catégorie sociale - le "privé". Les règles qui s’appliquent partout ailleurs, qui régissent les rapports de tous avec tous, bannissent l’usage de la force, ce qui a pour résultat que même quand elle est employée elle est inopérante [...] sont suspendues ou plus exactement, remplacées par d’autres qui déclarent légitime l’usage de la force. [...] La femme mariée est soustraite à la protection de la loi, tandis que l’homme marié est soustrait aux sanctions de la loi."

Bien entendu, certaines législations évoluent et, ponctuellement, on trouve dans quelques pays des articles de loi tendant à lutter contre la violence faite aux femmes. Cependant, il est clair que le contexte de la violence contre les femmes, bien loin d’être naturel, est organisée par une conception globale du droit. L’édifice juridique patriarcal repose en grande partie sur la mise en place d’un droit particulier, qui crée la sphère privée - par le fait même de la constituer comme un espace de non-droit. Ici, c’est la réflexion sur la violence contre les femmes qu’on pourrait étendre en quelque sorte à celle sur la violence politique. En effet, la répression politique en tant que telle n’advient pas dans le cadre du chaos, où elle n’aurait pas de raison d’être car elle ne possèderait pas d’effets particuliers. Au contraire, la torture, ainsi que d’autres formes de répression, s’exercent dans des espaces de non-droit organisés par des lois d’exception insérées dans - et créées par - des systèmes qui se réclament par ailleurs du droit et de la légalité.

Quant au fond idéologique de l’acte, la torture est généralement justifiée par des besoins supérieurs définis dans le cadre d’une doctrine de "sécurité nationale" qui, comme le signale Ignacio Dobles Oropeza (Dobles Oropeza, 1990) "conduit à une polarisation extrême des positions, à une réelle "chosification" de la victime, et tend à légitimer quelque action dégradante et inhumaine que ce soit en l’incluant dans le cadre d’une "guerre interne" contre la "subversion".

Au premier abord, on peut penser que le fond idéologique de la violence domestique est différent de celui de la torture. A moins d’admettre qu’il existe une "sécurité domestique" à préserver, pour suivre le parallèle avec la "sécurité nationale" ? Dobles Oropeza incite à poursuivre la réflexion, les rapprochements et à analyser jusqu’au bout les homologies avec d’autres phénomènes sociaux considérés comme non-politiques : "Comme nous l’avons signalé, ces considérations sur la torture ne s’appliquent pas exclusivement et a priori au domaine de l’action politique. Il faudrait étudier plus en détail leur application à des phénomènes ordinairement catalogués comme "pathologie sociale"."

On pourrait donc développer ou préciser un concept de "sécurité domestique" - le fond idéologique de l’acte. On devine en effet ici un axe essentiel de la domination patriarcale. Précisément, c’est en analysant maintenant les conséquences collectives, sociales, de l’application de la violence contre les femmes, que nous verrons apparaître la dimension politique de la violence contre les femmes.
Effets collectifs de la violence contre les femmes et de la torture

Loin de n’affecter que les personnes qui y sont directement soumises, la torture exerce des effets sur le corps social tout entier. C’est ce qu’expliquent Lira et Weinstein (Lira, Weinstein, 1990) :

    "L’emploi de la torture comme méthode de coercition habituelle affecte non seulement ses victimes directes, mais aussi leur famille, les groupes auxquels elles appartiennent, ainsi que l’ensemble de la société, incluant les tortionnaires. C’est une forme de coercition sociale et politique très efficace, car la peur d’être arrêté et torturé produit des conduites massives d’auto-censure, d’isolement, de passivité et de résignation. [...] Ainsi, la torture est utilisée comme un instrument de pouvoir : la menace et/ou l’utilisation de la souffrance sont régies par une méthode de contrôle idéologique."

La violence domestique et la violence contre les femmes en général affectent elles aussi bien plus que les personnes directement concernées, permettant une relative économie de moyens. Il n’est pas nécessaire de violer ou de battre toutes les femmes tous les jours : quelques cas particulièrement horribles présentés avec éclat par la presse à scandale ou rapportés par les voisines suffisent pour que chacune s’inquiète et redoute d’enfreindre les normes censées la protéger de pareil sort. L’indignation et la résistance existent, mais l’autocensure, l’isolement, la passivité et la résignation semblent bien être les principaux effets obtenus. Ignacio Dobles Oropeza va plus loin, en ajoutant que le but de la torture et de la coercition politique est de décourager l’action politique individuelle et collective (Dobles Oropeza, 1990) :

    "Quant au contexte qui rend possible la torture, dans son sens le plus large, il s’agit d’actions qui visent à instaurer la terreur dans la population et la peur de l’action politique-sociale. Loin de démontrer la force politique d’un régime, il est la preuve d’une grande faiblesse. Comme l’a signalé Paéz (1982), avec ce type d’action, l’objectif est, selon les cas, d’amener les individus ou la collectivité à la négation et à la déformation de la réalité, à l’isolement par rapport à l’univers valoratif de la pratique quotidienne, à l’idéalisation et à la fixation dans le passé, ou au "désinvestissement" du passé (oublier ce qui s’est produit)."

Comme Lira et Weinstein, Dobles Oropeza replace la torture dans le contexte général de ce qu’on appelle parfois la "guerre psychologique" : en touchant la subjectivité individuelle, on amène la société toute entière à des transformations si profondes qu’elles vont de la passivité massive jusqu’à une déformation de la perception de la réalité. L’action sur le psychisme, sur les croyances et les loyautés personnelles, sur les liens affectifs et sur la famille, en un mot sur la sphère privée, se répercute dans la sphère publique, visant des buts éminemment politiques. A ce stade, nous sommes donc amenée à approfondir la réflexion sur la manière dont la violence contre les femmes, de même que la torture, lient étroitement des phénomènes apparemment privés et des fonctionnements sociaux collectifs et publics - et avec quelles perspectives politiques globales.

Une guerre de basse intensité contre les femmes ?

Par opposition au conflit militaire ouvert, les techniques de "guerre de basse intensité", développées à partir de la guerre du Vietnâm et employées dans de nombreux conflits, en particulier dans les guerres dites civiles, visent non pas tant un ennemi militaire, que la population civile dans son ensemble, les esprits et le tissu social. Il s’agit de décourager la population de participer au projet adverse, de la démoraliser, de la terroriser et de fomenter la passivité individuelle et collective. Dans ces techniques de guerre qu’on pourrait qualifier de psycho-sociale, on peut distinguer trois grands axes. D’abord, le contrôle de l’information et la désinformation. Ensuite, la polarisation de la société, sa division en deux camps systématiquement opposés avec la création du délit d’association, l’érection de l’autre camp en "ennemi absolu" et satanisation de celui-ci. Enfin, la répression sélective alliée à la terreur généralisée - où la torture joue un grand rôle. La perspective générale vise à détruire les liens sociaux pour isoler et individualiser chacun-e des "ennemi-e-s", les plaçant ainsi davantage à la merci des diverses techniques de contrôle social mises en œuvre. Nous nous demanderons ici dans quelle mesure la violence sociale déployée dans la guerre de basse intensité est comparable à celle qui préside à la gestion quotidienne - en temps de paix - des rapports sociaux de sexes.

Le contrôle de l’information et la désinformation, premier axe de la guerre de basse intensité, sont présents dans la gestion des rapports sociaux de sexes. Le cas salvadorien l’illustre : contrôle de l’accès à l’information, empêchement d’étudier en général ou d’étudier certaines professions, voire de lire certains livres, comme la Bible, pourtant si fondamentale aux yeux des croyants (1). Désinformation, quand on fait croire aux femmes qu’elles ne peuvent pas consommer certains aliments pendant leurs règles, quand la grossesse est présentée comme une maladie, quand on leur laisse tout ignorer du fonctionnement de leur sexualité et de leur reproduction, quand on leur explique mal les conséquences de la stérilisation, quand on leur présente la situation des femmes comme naturelle et immuable, ou encore quand on gomme leur participation des livres d’histoire. Dans la guerre de basse intensité, c’est une véritable chape de plomb qui s’abat sur les informations concernant "l’ennemi" ou élaborées par lui. Que penser, par exemple, du silence des médias sur les manifestations et les actions du mouvement des femmes, que l’on observe au Salvador ? Un autre exemple, issu d’un atelier sur "les femmes et les moyens de communication", est fourni par le dépouillement des grands quotidiens salvadoriens (2). Les femmes sont largement sur-représentées dans les pages "sociales" qui annoncent les baptêmes et les anniversaires, ainsi que dans les publicités les plus diverses. Dans les autres pages, on trouve peu de photos de femmes et presque aucune information mentionnant des femmes ou les concernant directement - à part des conseils de beauté et des fiches de cuisine.

L’axe de la polarisation est largement transposable en ce qui concerne les rapports sociaux de sexes. Les genres masculins et féminins forment deux camps considérés comme étanches. Même si, à la différence de deux camps politico-militaires impliqués dans une guerre civile, on prétend que ces deux genres sont complémentaires, leurs intérêts concrets s’opposent souvent - à tel point que l’on évoque couramment l’existence entre eux d’une "guerre des sexes". Le mouvement féministe, qui reconnaît l’existence de rapports de domination, d’oppression et d’exploitation entre les sexes, constituerait en quelque sorte le noyau d’un camp opposé au système patriarcal, qui pourrait rassembler les femmes et certains hommes. Mais diverses techniques de contrôle empêchent la formation d’une "opposition", qui évoquent celles de la guerre de basse intensité : satanisation de l’ennemi-e et création du délit d’association. Satanisation de l’ennemi-e quand on fait passer les femmes qui luttent pour leurs propres droits pour des folles ou des lesbiennes, en un mot des frustrées ou des perverses, voire, comme le montre Judith Ezekiel dans le cas du féminisme français, des créatures vaguement monstrueuses - notamment sur le plan physique - et étrangères à l’esprit national (3) (Ezekiel, 1996).

Quant au délit d’association, il prend des formes presque identiques, au Salvador, quand il concerne la guérilla ou quand il vise les féministes ou les lesbiennes. En effet, un étudiant nous expliquait qu’il avait dû brûler tous ses livres pendant la guerre : posséder un livre sur le marxisme ou même avec une couverture rouge pouvait être interprêté comme une adhésion à la guérilla, et coûter la torture et la mort (4). A la même époque, pour Juana, engagée aux côtés de la théologie de la libération, posséder les encycliques pontificales chez elle signifiait un grand risque (5). De même, au Salvador et alors que la guerre est finie, beaucoup de femmes cachent aux parents ou au mari la documentation féministe qu’elles empruntent dans les groupes de femmes. Les membres de la collective lesbienne clandestine de la Media Luna rencontrent des difficultés à constituer des archives : la plupart des femmes ne veulent ni ne peuvent avoir chez elles une documentation aussi compromettante. L’une d’entre elles refusa même longtemps d’emmener chez elle son tee-shirt de la Media Luna, sur lequel apparaissait le nom du groupe (6). Avoir des amies féministes, prostituées ou lesbiennes (ou réputées telles) fait risquer l’assimilation aux pratiques de ces personnes. L’ostracisme qui les frappe peut être étendu aux femmes qui les côtoient, même involontairement : rappel à l’ordre et sanctions menacent les "sympathisantes" de la "subversion".

De la même façon, on peut voir comment se combinent contre les femmes la répression sélective et la terreur généralisée. En l’occurence, les femmes qui sont particulièrement inquiétées socialement sont celles qui sont considérées comme les plus déviantes : celles qui ont une sexualité non hétérosexuelle, non monogame et/ou non reproductrice, notamment les lesbiennes, les prostituées, les mères célibataires et les "vieilles filles" sans mari ni enfants. La répression inclut généralement l’isolement social, les injures et les menaces, la violence physique et va parfois jusqu’à l’assassinat. Elle prend aussi le visage de la privation de logement et surtout d’emploi : travailleuses domestiques renvoyées quand elles tombent enceintes, mais aussi harcèlement et renvoi d’une femme qu’on soupçonne ou qu’on accuse d’être lesbienne. Mais point n’est besoin d’être une déviante pour être accusée de l’être et ainsi écartée d’un meilleur travail - meilleur et mieux payé... car considéré comme masculin. Un exemple extrême tiré de la culture paysanne salvadorienne montre comment la menace de réprobation sociale associée à l’accusation de lesbianisme - qui relève officiellement de la sphère privée - est utilisée pour écarter les femmes de l’accès aux moyens de production, ici la terre, les intérêts économiques les plus manifestes se font jour alors.

Lors d’un forum public sur "l’accès à la terre des femmes ex-guérillères et bases civiles de la guérilla", une paysanne affirmait avoir versé largement sa part de sang et celle de ses enfants sur la terre du Chalatenango. Pourtant, après la paix, dans les programmes de retour à la vie civile qui prévoyaient l’attribution de terres aux démobilisé-e-s de la guérilla, les femmes avaient été largement oubliées. Pourquoi ? Parce que les femmes qui veulent travailler la terre - qui savent réaliser cette tâche masculine - sont considérées comme lesbiennes. Les vraies femmes n’ont que faire de terres et ne savent pas les travailler. Et la vieille femme d’insister que les femmes pouvaient et voulaient travailler la terre sans que cela signifie pour autant qu’elles étaient "passées de l’autre côté", comme on dit pudiquement au Salvador. La présomption d’association avec des femmes "déviantes" divise et sert de prétexte pour menacer les femmes avant même qu’elles n’enfreignent les normes. Ainsi, la répression sélective, renforcée et étendue grâce au délit d’association et à l’exercice quotidien d’une violence sporadique passablement imprévisible contre n’importe quelle femme, garantit une sorte de menace permanente envers les femmes qui évoque le climat de peur généralisée obtenue dans une guerre civile par les enlèvements, la torture et les assasinats - trois phénomènes par ailleurs présents, comme on le sait, dans la violence contre les femmes.

Enfin, l’un des mécanismes centraux de la guerre de basse intensité - très bien analysé par les auteurs du livre Afirmación y resistencia, qui compare notamment les expériences guatémaltèques, salvadoriennes, chiliennes et argentines -consiste à diviser, isoler, séparer les opposant-e-s et à détruire l’ensemble des solidarités sociales qui font obstacle à l’individualisation complète des personnes (Divers auteurs, 1993). Celles-ci se retrouvent ainsi seules et donc encore plus impuissantes face au pouvoir. Les auteur-e-s montrent comment la répression, en poussant les personnes dans la clandestinité, les isole. La confiance disparaît des relations, même entre proches. Le changement forcé de résidence, le bannissement et l’exil bouleversent encore plus les liens sociaux, isolent davantage les personnes et les coupent de leurs références - jusqu’à produire parfois la destructuration complète de la personnalité. Toutes ces situations peuvent être retrouvées dans la violence envers les femmes. On pense notamment aux femmes qui, pour échapper à une relation particulièrement violente, doivent s’enfuir et se cacher avec leurs enfants, ou à la façon dont certains hommes les privent de leurs papiers pour les empêcher de fuir. Comme on l’a vu plus haut, la honte et la menace empêchent beaucoup de femmes battues ou violées de parler et de chercher des relations d’appui, de confiance. Isolées dans leur cuisine, enfermées dans un mutisme profond pour ce qui touche aux violences dont elles sont l’objet, qui leur font honte et dont elles croient être les coupables individuelles, combien de femmes vivent à l’heure de la résignation apparente et de la crainte - comme la population civile dans un conflit militaire où sont mises en oeuvre les techniques de la guerre de basse intensité ?

Nous avons montré ici que la violence domestique exercée contre les femmes et la torture dite politique possèdent de nombreux points communs : non seulement une partie des méthodes sont comparables, mais surtout le type d’effets psychodynamiques obtenus sur les personnes qui en font l’objet sont étonnamment proches. En analysant ensuite les logiques collectives de la violence, plusieurs éléments supplémentaires apparaissent. D’abord, une analyse de la formation des tortionnaires fait apparaître des ressemblances frappantes avec la socialisation masculine classique. Plus généralement, une analyse du contexte et du fond idéologique des actes de violence politique invite, pour rendre compte des actes de violence contre les femmes, à l’élaboration d’un concept de "sécurité domestique" en parallèle avec celui de "sécurité nationale". Enfin, les effets sociaux de violence contre les femmes comme de la torture dépassent très largement les personnes privées, individuelles, pour affecter la société toute entière. Dans une dernière partie, nous nous demandions dans quelle mesure on pouvait rapprocher l’ensemble de la violence exercée par le groupe social des hommes contre les femmes avec une "guerre de basse intensité". La comparaison éclaire bien le phénomène de contrôle social obtenu aussi bien par la violence contre les femmes que par les techniques de guerre de basse intensité. Or, on peut voir à l’œuvre la violence contre les femmes en l’absence de toute guerre. Ne serait-il pas alors judicieux de reconsidérer les notions de guerre, de paix et de contrôle social - notamment entre les sexes ?

- Pour revenir à la première partie de cette étude, cliquez ici.

Notes

1. Sofía, une ex-guérillère, se souvient de ses difficiles débuts dans la lutte : "Il y avait des gens qui disaient que la femme n’a pas le droit de savoir ce qui est écrit dans la Bible, et nous, nous leur disions que nous, les femmes, nous avions les mêmes droits à connaître la Bible que les hommes."
2. Les participant-e-s devaient dépouiller les trois grands quotidiens nationaux pour observer ce qui était dit sur les femmes, comment elles étaient présentées, et quel genre d’informations concernaient particulièrement les femmes. Atelier réalisé pour le CEF avec Concultura, le 22 avril 1993 à San Salvador.
3. Judith Ezekiel montre comment le féminisme nord-américain (sous-entendu radical) est opposé dans les médias français à une culture nationale de galanterie et séduction entre les sexes.
4. Horacio Hernández, communication personnelle, San Salvador, mai 1992.
5. Juana Utrilla, communication personnelle, San Salvador, octobre 1992.
6. Communication personnelle d’Amalia, fondatrice de la Colectiva lésbica feminista salvadoreña de la Media luna, 17 février 1993, San Salvador.

Références

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DELPHY, Christine. (1997).
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MAUGIN PELLAUMAIL, Marcelle (1979). Le masochisme dit féminin. Paris : Stanké.
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Mis en ligne sur Sisyphe, le 1er décembre 2005


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Jules Falquet, sociologue



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