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jeudi 28 juillet 2011

Verdict au procès de Guy Turcotte - Le risque réel de la normalisation de la violence au Québec

par Roxane de la Sablonnière, professeure agrégée, au Département de psychologie, à l’Université de Montréal et Donald M. Taylor, professeur titulaire, au Département de psychologie, à l’Université McGill






Écrits d'Élaine Audet



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« Nous soutenons que le verdict du procès de Guy Turcotte est porteur d’une conséquence sociétale subtile, invisible et profonde : la normalisation de la violence au Québec, et plus particulièrement de celle à l’égard des femmes et des enfants. »

La majorité des Québécois ont été outrés par le verdict rendu à la suite du procès pour infanticide de Guy Turcotte : un jury de 11 personnes a déclaré la non-responsabilité criminelle d’un père qui a tué de manière horrible ses deux jeunes enfants.

Dans cette lettre, nous ne commenterons ni la manière dont le juge a trié la preuve ni sa façon de transmettre les instructions aux membres du jury en vue de la délibération : nous laisserons les experts en droit débattre de ces questions. D’ailleurs, notre but n’est pas de traiter de la légitimité d’employer un jury dans le cadre d’un tel procès. Nous éviterons également de nous prononcer sur les évaluations psychiatriques de Guy Turcotte effectuées par les médecins spécialistes appelés à témoigner : les experts médecins pourront juger de la validité de ces expertises.

Nous proposons plutôt une réflexion sur l’impact dévastateur de ce verdict pour tous les Québécois. Nous soutenons que le verdict du procès de Guy Turcotte est porteur d’une conséquence sociétale subtile, invisible et profonde : la normalisation de la violence au Québec, et plus particulièrement de celle à l’égard des femmes et des enfants. Avec la normalisation de la violence, « l’inacceptable » devient « acceptable ».

Les effets

La normalisation de la violence peut prendre deux formes, l’une directe et l’autre indirecte. Dans sa forme directe, la normalisation de la violence se manifeste lorsque des personnes en viennent à croire qu’il est dorénavant acceptable de s’engager dans des actions de nature aussi violentes que celles commises par Guy Turcotte.

La violence de ce dernier représente non seulement la pire forme de violence à l’égard des enfants, mais aussi l’une des pires formes de violence conjugale, soit la mort de ses enfants causée par son conjoint. Certains pourront croire que le fait que Guy Turcotte ait été jugé non criminellement responsable donne carte blanche à tout individu qui veut commettre un crime semblable.

Cependant, comme le crime en soi est extrême, cet impact demeurera marginal. Les hommes et les femmes qui agiront de la sorte dans le futur seront rares. La normalisation directe de la violence, bien qu’inquiétante et réelle, n’est pas ce qui nous préoccupe sur le plan sociétal.

C’est plutôt la normalisation indirecte de la violence qui est inquiétante pour la société puisqu’elle a le potentiel de toucher l’ensemble des Québécois. Par sa forme sournoise et insidieuse, la normalisation indirecte de la violence a d’ailleurs le potentiel de nous affecter dans toutes les sphères de nos vies.

La comparaison

La normalisation indirecte de la violence repose sur le fait que Guy Turcotte pourrait devenir une cible de comparaison qui guidera les hommes et les femmes dans l’interprétation de leurs propres comportements, les plus violents comme les moins violents. Tous les comportements violents de plus faible intensité que ceux commis par Guy Turcotte pourraient alors être perçus comme « acceptables », voire « positifs ». Les gens en viendraient à se dire : « Mon comportement "X" est approprié, car ce comportement n’est rien en comparaison de ce qu’a fait Guy Turcotte. »

Si un homme insultait sa femme en public, il pourrait penser que son comportement est « normal ». La femme serait même susceptible, si elle s’opposait au comportement de son mari, de se faire répondre : « Pourquoi chiales-tu ? Je n’ai rien fait comparativement à ce que Guy Turcotte a fait. »

Si un parent décidait de donner un coup de poing à son enfant de quatre ans au point de lui briser le nez, cette personne pourrait se dire à elle-même : « Le fait d’avoir infligé cela à mon enfant n’est "rien" par rapport à ce que Guy Turcotte a fait subir à ses enfants. Si Guy Turcotte ne va pas en prison pour ses actes, le fait que je violente mon enfant n’est pas si grave que cela. »

Si un homme harcelait sa conjointe et la menace de mort, au point de la suivre secrètement dans un centre d’hébergement pour femmes violentées, il pourrait penser que son comportement est « correct ». En fait, un homme qui harcèle psychologiquement sa femme a l’air d’un « saint » si on le compare à Guy Turcotte. Les actions de l’homme qui harcèle sa femme pourraient ainsi paraître plus légitimes.

Si une femme rentre à la maison exténuée après une dure journée de travail et qu’elle se met à crier et à humilier ses enfants qui chantent et sautent partout, elle pourrait croire que son comportement est inoffensif. Même si tous s’entendent pour dire que les conséquences de la violence psychologique sont désastreuses pour le développement de tout être humain, cette femme pourrait démentir la violence de ses actes en les comparant à ceux de Guy Turcotte.

Une estime renforcée

La comparaison effectuée avec Guy Turcotte aura des impacts dévastateurs parce qu’elle pourra servir à renforcer l’estime de soi des agresseurs. En effet, un des besoins fondamentaux de l’être humain est d’avoir une estime de soi positive, c’est-à-dire sentir qu’il est une personne de valeur. Afin de déterminer si notre estime de nous est positive ou négative, nous nous comparons aux autres personnes.

Par exemple, si une femme désire savoir si elle est un bon parent, elle peut se comparer à sa propre mère. Elle pourra également se comparer aux mères qu’elle voit dans ses émissions de télévision préférées. Si la mère avec qui elle se compare est « pire » qu’elle, elle conclura qu’elle est « une bonne mère ». C’est cette comparaison avantageuse, entre autres, qui fera en sorte que la personne développera une estime de soi positive.

Ce processus de comparaison a lieu tous les jours, et plusieurs fois par jour. Même si certaines personnes affirment publiquement « qu’elles se comparent plutôt avec elles-mêmes », il demeure que l’assise des comparaisons est celle qui a pour objet d’autres personnes. Sans les autres, même une comparaison avec soi-même perd tout son sens.

Le coût le plus fondamental du verdict du procès de Guy Turcotte est donc la diminution de la norme de comparaison. Si avant il était inacceptable de violenter son enfant, avec le verdict du procès de Guy Turcotte, l’acte violent pourrait dorénavant être perçu comme « acceptable » par les agresseurs. Ainsi, ils pourraient comparer leur geste avec le crime commis par Guy Turcotte. Cette comparaison les valoriserait et leur donnerait même un certain réconfort. Bref, la comparaison avec Guy Turcotte est ce qui favorisera une estime de soi positive chez les individus adoptant des comportements violents à l’égard d’autrui.

De nombreux travaux scientifiques ont démontré un lien positif entre comparaison favorable et estime de soi positive. Par exemple, si je compare mon comportement avec celui de Guy Turcotte, il est possible que je pense avoir bien agi. Cette conclusion aura un effet direct et positif sur mon estime de moi.

Comme rien ne peut équivaloir au comportement de Guy Turcotte, toute action violente moins extrême permettra à tous de se justifier facilement, voire de se sentir bien avec eux-mêmes. De plus, comme le procès et le verdict concernant Guy Turcotte ont été largement médiatisés, Guy Turcotte peut facilement devenir une cible de comparaison pour les parents.

Au cours des dernières décennies, les Québécois se sont unis pour instruire la société quant à l’étendue des comportements « inacceptables » en matière de violence, surtout celle à l’égard des femmes et des enfants. Plusieurs accomplissements ont été réalisés, de sorte que des comportements comme le harcèlement et la violence psychologique sont maintenant rejetés par tous. Or le verdict du procès de Guy Turcotte risque de remettre en cause ces avancées.

La normalisation indirecte de la violence pourrait faire augmenter le nombre de comportements violents au Québec. Seule une infime minorité de ces comportements atteindront l’ampleur de ceux qu’a commis Guy Turcotte. Toutefois, une normalisation indirecte de la violence amènerait plusieurs comportements auparavant sanctionnés à être dorénavant perçus comme « acceptables » par les citoyens. Le spectre de la violence est dorénavant ouvert : « l’inacceptable » devient « acceptable ».

La nature outrageante du crime de Guy Turcotte envers son ex-femme et ses deux jeunes enfants entraîne les normes sociales à leur plus bas. Notre seul espoir dans cette triste affaire est que la mort d’Anne-Sophie et d’Olivier pourra servir à resserrer les valeurs de la société québécoise, pour que les enfants, les femmes et les hommes puissent se développer et évoluer dans une société où ils n’ont pas à craindre pour leur vie et celle de leurs enfants.

Peut-être qu’une telle réaction de la population au verdict était nécessaire pour qu’un mouvement de colère contre la normalisation de la violence au Québec s’installe. Notre propre lecture des médias semble d’ailleurs refléter cet engagement.

Néanmoins, nous craignons que la normalisation de la violence atteigne, avec le temps, son plus haut niveau et que les gens se souviennent seulement du verdict de non-responsabilité criminelle rendu au terme du procès de Guy Turcotte. Lorsque l’attention médiatique quant au verdict s’estompera, il existe un réel danger de normalisation indirecte de la violence. Qu’est-ce que les Québécois retiendront à long terme ? Le verdict du procès ? Ou bien leur dégoût par rapport à la normalisation de la violence au Québec ?

Nous espérons que l’affaire Guy Turcotte est cette goutte qui fera déborder le vase et que tous les citoyens, tant hommes que femmes, continueront de témoigner leur mécontentement par rapport à cette situation, ainsi qu’à la violence en général. Nous espérons que les hommes et les femmes s’uniront et diront NON à la normalisation de la violence afin de protéger leurs enfants, et aussi les enfants de demain.

Finalement, nous espérons que Guy Turcotte ne deviendra pas la cible de comparaison au quotidien lorsqu’il sera question de violence physique et psychologique afin que l’inacceptable demeure inacceptable.

Les auteurEs

Roxane de la Sablonnière est professeure agrégée, au Département de psychologie, à l’Université de Montréal et Donald M. Taylor est professeur titulaire, au Département de psychologie, à l’Université McGill.

- Cet article a d’abord été publié dans le quotidien Le Devoir, le 23 juillet 2011.

- Visitez
le site web de Donald M. Taylor et
le site web de Roxanne de la Sablonnière.

Lire aussi : "Affaire Guy Turcotte - Isabelle Gaston, la mère des enfants assassinés, accepte la demande d’appel", La Presse canadienne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 juillet 2011


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Roxane de la Sablonnière, professeure agrégée, au Département de psychologie, à l’Université de Montréal et Donald M. Taylor, professeur titulaire, au Département de psychologie, à l’Université McGill



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  • Urgent besoin de parler des droits des enfants au Québec.
    (1/1) 29 juillet 2011 , par Marie-Claude





  • Urgent besoin de parler des droits des enfants au Québec.
    29 juillet 2011 , par Marie-Claude   [retour au début des forums]
    Verdict Guy Turcotte... Risque réel de normaliser la violence au Québec.

    Je ne peux que me questionner à nouveau sur la place des droits des enfants au Québec... Le verdict aurait-il eu une autre issue si les victimes auraient été des adultes ?

    Encore trop d’enfants témoignent de leurs souffrances sans que les adultes et organisations osent prendre leur véritable parti... Les enfants mentent disent-ils ou encore les enfants sont méchants. Mais les enfants reproduisent ce que les adultes balisent comme étant acceptable et ce, tant dans leur quotidien à la maison ou à l’école que dans les grandes décisions comme le procès de Guy Turcotte.

    Bien des enfants vivant des situations de violence graves devront parler 13 fois de leurs sévices avant d’être cru par les adultes (stat. Canada)... Que dire de la situation de ces deux enfants qui n’ont plus de voix parce qu’ils ont perdus la vie. Les organisations en justice auront-elles le courage de s’indigner, parler pour eux et revoir la place des droits des enfants au Québec.

    Il y a quelques années Camille Bouchard écrivait avec des collègues "Un Québec fou de SES enfants"... Quelle folie choisirons-nous de mettre de l’avant : une folie de l’amour, de la création, de la complicité partagée petits et grands...ou une folie de la violence parfois meurtrière ?

    Sur quoi reposerons-nous nos principes directeurs de société ? Principes desquels les lois et leurs applications doivent s’inspirer.

    Je suis d’accord avec cet article et je me demande à quand le réveil brutal... J’ai travaillé dans les écoles où les enfants et les adolescents réclamment de plus en plus que nous leur enseignions aussi les valeurs que nous portons comme adultes, comme société... Ces valeurs qui donne un sens et une direction à nos vies ENSEMBLE. À mon avis, ces enfants et adolescents sont beaucoup plus prêts que nous à retrousser leurs manches et le besoin est criant pour ces derniers.

    Alors qu’attendons-nous ? Que peuvent faire nos dirigeants ? Qu’est-ce que chacun de nous peut faire dans sa famille, son travail pour dire NON à la violence, ne pas la banaliser ou l’encourager par un manque de courage flagrant à se positionner dans des valeurs plus humanistes de respect, d’acceptation et d’entraide.

    En espérant que ce petit message écrit sans trop réfléchir puisse susciter le meilleur pour les enfants du Québec... et nous tous !


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