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vendredi 21 décembre 2012

« Et les hommes, eux ? » Propos sur la masculinité et les tueries de masse

par Meghan Murphy, journaliste et écrivaine, Feminist Current






Écrits d'Élaine Audet



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Il y a une question qui a été généralement évitée dans les médias de masse lorsqu’on parle des tueries de masse.

La récente tragédie de Newtown, au Connecticut, a suscité des milliers de conversations en Amérique du Nord au sujet des lois sur les armes à feu, de la maladie mentale et de la violence. Mais malheureusement, on est resté en terrain connu.

Nous avons eu des conversations au sujet d’armes à feu trop accessibles – après tout, les victimes seraient encore en vie s’il n’y avait pas eu d’armes à feu impliquées. Nous avons parlé de la nécessité de mieux intervenir face à la maladie mentale, du besoin d’accès des gens à des services et à des traitements. Dotés d’un soutien adéquat, les éventuels agresseurs pourraient obtenir l’aide nécessaire avant qu’il ne soit trop tard. Et qu’en est-il des médias ? Nous voyons constamment de la violence au cinéma (1), dans les jeux vidéo et à la télévision. Sommes-nous devenus si insensibles à la violence que la tuerie de masse nous semble normale ? Ou, pire encore, un moyen de parvenir à la célébrité dans une culture obsédée par la célébrité comme objectif en soi ?

Tous ces facteurs sont pertinents. Toutes ces conversations doivent avoir lieu. Mais personne ne se demande ce qui est, pour une fois, la question la plus importante : « Et les hommes, hein ? »

En 1984, un homme de 39 ans a ouvert le feu dans une boîte de nuit haut de gamme à Dallas après qu’une femme ait rejeté ses avances sexuelles agressives (2). L’homme, Abdelkrim Belachheb, est sorti chercher son pistolet dans sa voiture et est retourné au bar pour abattre cette femme. Il a ensuite rechargé son arme et tué six autres personnes. La peine capitale est alors rapidement devenue le centre du dialogue national. En fait, on se souvient surtout du crime de Belachheb parce qu’il a conduit à l’adoption de la loi 8 du Texas sur l’« assassinat multiple », qui a fait des meurtres en série et des tueries de masse des crimes entraînant la peine capitale.

La même année, James Oliver Huberty, un homme à l’« humeur volatile » et aux antécédents de violence conjugale bien documentés (3), a ouvert le feu dans un restaurant McDonald’s en Californie, tuant 21 personnes avant qu’un policier ne l’abatte. À l’époque, cette fusillade était le « plus important massacre commis en une seule journée par un individu armé dans l’histoire des États-Unis ». Indignés, des politiciens progressistes ont utilisé l’incident pour réclamer des lois plus strictes sur le contrôle des armes à feu. D’autres ont voulu savoir pourquoi Huberty n’avait pas été en mesure d’accéder aux soins de santé mentale dont il avait besoin.

En 1992, John T. Miller, furieux de la saisie de son salaire par ordonnance judiciaire, a affirmé que « la pension alimentaire de ses enfants avait ruiné sa vie » (4). Il est entré dans un immeuble administratif du comté de Schuyler, dans l’État de New York, s’est dirigé vers le service des pensions alimentaires pour enfants et a abattu quatre femmes préposées à leur perception. Miller esquivait ses obligations de pension pour enfants depuis 1967 (5).

Nous nous souvenons toutes et tous de la journée tragique de 1999 où Eric Harris et Dylan Klebold ont ouvert le feu à l’école Columbine, au Colorado, tuant douze de leurs camarades de classe et enseignantes. Depuis, beaucoup ont affirmé que les deux garçons étaient des psychopathes (6). Par exemple, en 2004, un article paru sur le site Web Slate a affirmé, sur la base du journal intime tenu par Harris : « Il ne s’agit pas des élucubrations d’un jeune homme en colère, harcelé par des jeunes machistes au-delà de sa limite de tolérance. Il s’agit des élucubrations d’une personne affligée d’un complexe de supériorité d’ordre messianique, décidé à punir la race humaine tout entière pour son infériorité épouvantable. » L’auteur notait également une « absence de remords ou d’empathie, autre qualité distinctive du psychopathe » (7).

D’aucuns ont présenté la fusillade de Columbine comme un « meurtre de vengeance ». D’autres ont spéculé sur le fait que le désir de gloire, ou plutôt d’infamie, était le mobile des actions d’Harris et Klebold. Mais nous avons en fin de compte entamé à l’époque une conversation nationale au sujet de l’« intimidation ». L’« intimidation » comme première cause de tous les problèmes liés aux jeunes en Amérique du Nord est un autre discours collectif qui donne des signes d’épuisement.

En 2007, Seung-Hui Cho, 23 ans, a ouvert le feu dans un autre établissement d’enseignement, Virginia Tech, tuant 32 personnes avant de mettre fin à ses jours. Le comportement de Cho à Virginia Tech, avant la fusillade, a été qualifié de « troublant ». Il avait harcelé des étudiantes et pris des photos de leurs jambes sous les bureaux. Il avait également été accusé à trois reprises de harcèlement criminel à l’égard d’étudiantes (8). On a dit qu’il avait laissé un message final de « rage contre les femmes et les jeunes riches » (9). Après le massacre de Virginia Tech, le dialogue national s’est, une fois de plus, tourné vers l’intimidation (10), la maladie mentale et les lois sur les armes à feu (11).

L’an dernier (2011) James Holmes, 24 ans, a fusillé à bout portant l’auditoire d’une salle de cinéma à Aurora, Colorado, touchant 71 personnes, dont 12 sont mortes. Holmes recourait régulièrement à la prostitution (12). L’une des femmes à qu’il avait acheté des services sexuels a témoigné qu’il était agressif, contrôlant et violent avec elle, lui tirant les cheveux et lui agrippant les poignets et les mains si fort qu’elle en gardait des contusions (13). La tuerie d’Aurora a rallumé le débat sur le contrôle des armes (14). Certains ont ressorti l’explication de la violence dans les médias (15), alors que d’autres ont décrété Holmes malade mental (16).

Un millier de conversations. Aucune d’elles au sujet des hommes.

Comme nous le savons toutes et tous aujourd’hui, 27 personnes ont été tuées à Newtown (Connecticut), le 14 décembre (17). Le tireur, Adam Lanza, a d’abord abattu sa mère, avant de se rendre en voiture à l’école primaire Sandy Hook, où il a systématiquement abattu 26 élèves et travailleuses avant de se suicider. Certains ont spéculé que Lanza souffrait de maladie mentale. D’autres veulent savoir pourquoi il a eu accès à des armes à feu, pointant du doigt sa mère, Nancy Lanza, qui en était apparemment adepte (18).

Au milieu de toute cette horreur, nous sommes, à juste titre, aux abois, réclamant des changements, tout en vivant notre deuil. Mais dans toute cette indignation, nous contournons très soigneusement, comme sur la pointe des pieds, le dénominateur commun à ces crimes.

Dans les 31 fusillades commises dans les écoles depuis 1999 (19), les meurtriers étaient tous des hommes (20). Sur les 62 meurtres de masse qui ont eu lieu au cours des 30 dernières années, un seul des tireurs était une femme (21). La très grande majorité de ces hommes étaient de race blanche.

Jackson Katz (22), auteur, réalisateur, sociologue et militant antisexiste, dont les travaux portent sur la virilité et la masculinité, n’en revient pas : « Le sexe de l’agresseur est de loin le facteur le plus important ; pourtant cela n’est jamais mentionné comme tel dans la plupart des conversations générales. »

Donc, les progressistes ont, une fois de plus, sauté sur la question du contrôle des armes à feu (et je ne nierai pas que les armes sont ici un enjeu important) alors que la droite s’est précipitée sur ses pistolets, soutenant que la seule façon dont nous pouvions nous protéger était de nous armer (comme la chroniqueuse de droite Ann Coulter l’a dit dans un « tweet » (23) quelques heures après la fusillade : « plus de fusils = moins de tueries de masse »). D’autres encore veulent parler de la maladie mentale (24) et de la pénurie critique de soins de santé en Amérique. Ne devrions-nous pas trouver suspect que dans toutes ces conversations – que ce soit du côté des progressistes, de la droite ou des médias traditionnels – personne ne dise mot du sexe des assassins.

« Imaginez si 61 de ces 62 tueries de masse avaient été commises par des femmes ? Cela serait-il considéré comme simplement accessoire et relégué aux marges du discours ? demande Katz. Non. Ce serait la première chose dont les gens parleraient. »

Aux États-Unis, où les soins de santé relèvent du secteur privé, il est vrai que beaucoup de gens manquent d’un accès adéquat à des services de santé mentale. Les minorités raciales et ethniques en sont encore plus privées (25), ainsi que, plus généralement, les pauvres et les sans-emploi. Mais ces tueries sont non seulement surtout le fait d’hommes blancs, mais celui d’hommes blancs de la classe moyenne. Si ce problème en était d’abord un de manque d’accès à des services de santé mentale, il serait logique de penser que beaucoup plus de fusillades de masse seraient le fait de gens de minorités pauvres, en particulier les femmes de couleur (26).

Or nous parlons d’hommes blancs de situation aisée – ceux qui possèdent le plus de privilège et de puissance dans notre monde. La question que tout le monde devrait se poser n’est pas : « Où s’est-il procuré cette arme ? » ou « Pourquoi n’était-il pas médicalisé ? » mais : « Qu’est-ce qui se passe dans le camp des mâles blancs ? »

Cela n’équivaut pas à dire que les mâles sont en quelque sorte naturellement enclins à la violence. Il n’est pas raisonnable de prétendre que les hommes naissent agressifs ou fous. La masculinité, par contre, est une question qui mérite réflexion.

« Le problème est caché mais juste sous nos yeux, ajoute Katz. C’est la masculinité, la virilité. » D’autres facteurs sont également importants, par exemple, le mode d’intersection de la masculinité avec la maladie mentale ou des problèmes émotionnels ou l’accès aux armes à feu. « Mais nous devons d’abord et avant tout aborder la question de l’identité sexuelle. »

Pour Katz, même le débat sur les armes à feu appelle une lecture sexuée : « La culture des armes aux États-Unis est on ne peut plus étroitement liée à la masculinité, mais cela demeure non dit. »

Qu’est-ce qui, dans la masculinité, mène à ces genres de tragédies ? Katz affirme que la violence est une façon sexuée d’atteindre certains objectifs. La féminité n’est tout simplement pas construite d’une manière qui apprend aux femmes à utiliser la violence comme moyen pour arriver à une fin.

« Une des façons dont nous pouvons comprendre la violence est comme manifestation extérieure d’une douleur intérieure », dit Katz. Selon les attentes et les normes sociales, les hommes ne sont autorisés à vivre que certaines émotions – dont la colère. La violence et la colère sont des formes acceptées et attendues d’expression émotionnelle des hommes. Il rappelle que « les hommes tirent des bénéfices du fait d’atteindre certains objectifs et d’établir leur domination en recourant à la violence ».

Il suffit de regarder la guerre.

La guerre est, bien sûr, un autre facteur tenu à l’écart de ces conversations. Les États-Unis sont un État militarisé, un pays qui établit la domination par l’usage de la violence, et c’est un domaine nettement masculin. Les hommes déclarent des guerres et combattent en temps de guerre. Les hommes gouvernent des pays qui mènent des guerres. Les hommes prennent des décisions quant à l’opportunité de poursuivre des frappes de drones (27) et pour savoir où tirer des missiles. La guerre est un jeu d’hommes, où le gagnant emporte toute la mise.

« Le militarisme est, en un sens, une projection de force et de puissance comme affirmation de la virilité nationale », dit Katz. Il est impossible d’habiter une culture aussi militarisée sans la voir reflétée dans nos notions de la virilité et de la culture générale.

Et que dire de la vengeance ? On en parle souvent comme une motivation de ce genre d’attaques. « La violence est une forme de vengeance. Très souvent, les hommes exercent la violence comme façon de se réapproprier quelque chose qu’ils considèrent qu’on leur a enlevé », dit Katz.

« Ces tireurs hébergent parfois du ressentiment ; ils se retirent en eux-mêmes et développent des fantasmes de vengeance. La plupart des tueries effectuées dans des écoles au cours des deux dernières décennies ont été des meurtres de vengeance. » Pour le sociologue, les innocentes victimes ne sont que « des accessoires dans la mise en scène théâtrale par le tireur de sa colère et son ressentiment ».

Quand les hommes commettent des violences, ils actualisent les attentes liées à leur sexe.

« Prendre soin (care), la compassion et l’empathie ne sont pas des caractéristiques féminines innées. Ce sont des caractéristiques humaines », dit Katz. Pourtant, les hommes apprennent le contraire. Ils apprennent à se taire et à subir les revers « comme un homme ». Ils apprennent également qu’ils ont droit à certaines choses en ce monde : la réussite financière, l’accès aux femmes, le pouvoir. Et quand ils ne peuvent les acquérir, qu’arrive-t-il ? Eh bien, parfois, apparemment, ils bouillonnent. Et n’ayant pas d’autres outils pour résoudre leur colère et leur ressentiment, certains hommes recourent à la violence.

« En tant qu’homme blanc, votre a priori est que vous êtes le centre du monde. Vos besoins doivent être satisfaits. Il vous faut réussir, explique Katz. Lorsque cela ne fonctionne pas, les hommes en viennent souvent à se voir comme des victimes. » C’est ce qui explique la vitalité culturelle de la droite parmi les membres de la plus récente génération – beaucoup de ces hommes ont été amenés à se percevoir comme des victimes du multiculturalisme et du féminisme, deux tendances qui portent atteinte à la place centrale de l’autorité masculine dans notre société. » Katz souligne que l’on peut observer cette vision du monde dans le mouvement masculiniste (dit « des droits des hommes »). « Ils sont en première ligne des gens qui prétendent que les hommes sont les véritables victimes. » Tout cela ne veut pas dire qu’on verra devenir tueurs de masse tous les hommes qui ont l’impression de sentir glisser leurs droits acquis au pouvoir et à l’autorité. Mais cette perspective plus ample est à garder à l’esprit.

Tous ces tireurs sont-ils des psychopathes ou des sociopathes ? Peut-être. Mais qu’est-ce qu’un sociopathe ? C’est une personne qui manque d’empathie. Pour Katz, « nous travaillons constamment à décourager, par socialisation, l’empathie chez les garçons ». Si nous ne leur permettons pas aux de vivre et d’exprimer la vulnérabilité, la douleur et la peur sous prétexte que ces émotions sont en quelque sorte liées à la faiblesse (une caractéristique féminine), alors comment vont-ils être en mesure d’établir des liens au vécu des autres ? « La sociopathie est la manifestation extrême de la façon dont notre société socialise les garçons », conclut-il.

Au-delà du cliché « Et les hommes, eux ? », la question à poser en manchette de tous les journaux et talk-shows devrait être, selon Katz, « Qu’en est-il de la masculinité blanche ? »

D’une certaine manière, les gens semblent plus à l’aise en voyant ces tireurs comme des psychopathes tordus. Nous sommes plus à l’aise à blâmer des objets – les armes à feu – qu’à nous demander « Qui tire la gâchette ? »

Après la fusillade d’Aurora, la chroniqueuse Erika Christakis a écrit que « le silence entourant la construction sexuée de la violence est aussi inexplicable qu’indéfendable » (29). Et nous revoici au même point.
Notes

1. http://kottke.org/12/12/roger-ebert-on-the-medias-coverage-of-school-shootings
2. http://parakovacs.postr.hu/1105-abdelkrim-belachheb-tomeggyilkos
3. http://articles.latimes.com/1985-07-14/local/me-6403_1_james-oliver-huberty
4. http://www.nytimes.com/1992/10/16/nyregion/gunman-kills-4-who-collected-child-payments.html
5. http://www.nytimes.com/1992/10/17/nyregion/shooting-followed-tougher-efforts-to-collect-child-support.html
6. http://usatoday30.usatoday.com/news/nation/2009-04-13-columbine-myths_N.htm
7. http://www.slate.com/articles/news_and_politics/assessment/2004/04/the_depressive_and_the_psychopath.single.html
8. http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/04/21/AR2007042101223_2.html
9. http://seattletimes.com/html/nationworld/2003669403_shoot17.html
10. http://www.msnbc.msn.com/id/18169776/ns/us_news-crime_and_courts/t/high-school-classmates-say-gunman-was-bullied/
11. http://articles.cnn.com/2007-04-19/us/gun.laws_1_gun-dealer-gun-laws-gun-buyers?_s=PM:US
12. http://www.businessinsider.com/prostitute-calls-colorado-shooting-suspect-really-nice-says-he-felt-bad-her-bu
13. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2181025/James-Holmes-Denver-Dark-Knight-killer-paid-prostitute-sex-just-w
14. http://www.usnews.com/debate-club/does-the-colorado-shooting-prove-the-need-for
15. http://www.theroot.com/views/exposure-violence-begets-violence
16. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2186336/James-Holmes-Colorado-shooting-suspect-mentally-ill-claims-defense-team
17. http://thinkprogress.org/justice/2012/12/14/1336101/elementary-school-shooting/
18. http://www.theglobeandmail.com/news/world/adam-lanza-had-something-just-off-about-him-mother-na
19. http://thinkprogress.org/justice/2012/12/14/1337221/a-timeline-of-mass-shootings-in-the-us-since-columbine/
20. http://www.motherjones.com/politics/2012/07/mass-shootings-map?page=2
21. http://mylifeofcrime.wordpress.com/2006/02/07/update-jennifer-san-marco-shooting-spree/
22. http://www.jacksonkatz.com/
23. https://twitter.com/AnnCoulter/status/279694604633272320
24. http://thebluereview.org/i-am-adam-lanzas-mother/
25. http://www.commonwealthfund.org/Publications/Chartbooks/2008/Mar/Racial-and-Ethnic-Disparities-in-U-S--Health-C
26. http://nwhn.org/health-care-reform-%E2%80%94-woman%E2%80%99s-issue
27. http://www.democracynow.org/2012/4/27/as_obama_expands_drone_war_activists
28. http://www.democracynow.org/blog/2012/11/21/in_gaza_its_the_occupation_stupid
29. « The overwhelming maleness of mass homicide », http://ideas.time.com/2012/07/24/the-overwhelming-maleness-of-mass-homicide/

- Article original : « But what about the men ? On masculinity and mass shootings », Féminist Current, 18 décembre 2012

Traduction : Martin Dufresne

© Tous droits réservés à Meghan E. Murphy.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 20 décembre 2012


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Meghan Murphy, journaliste et écrivaine, Feminist Current

Meghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, secrétaire de rédaction du soir pour le site rabble.ca, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012.

Meghan a commencé sa carrière radiophonique en 2007, dans une caravane installée au milieu d’un champ de moutons. Son émission s’appelait « The F Word » et était diffusée à partir d’une toute petite île au large des côtes de la Colombie-Britannique. Elle a pleinement profité de la liberté que lui laissait cette radio pirate : buvant de la bière à l’antenne, lisant des passages d’Andrea Dworkin, et passant du Biggie Smalls. Elle est revenue à Vancouver, où elle a rejoint l’émission de radio nommée, coïncidence, elle aussi « The F Word », qu’elle a produite et animée jusqu’en 2012. Le podcast de Feminist Current est le projet « radio » actuel de Meghan, une façon de communiquer une analyse critique féministe progressiste à quiconque s’y intéresse. Feminist Current est une émission syndiquée à Pacifica Radio et hébergée par le réseau de podcasts Rabble.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au #twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

Vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias Truthdig, The Globe and Mail, Georgia Straight, Al Jazeera,Ms. Magazine, AlterNet, Herizons, The Tyee, Megaphone Magazine, Good, National Post, Verily Magazine, Ravishly, rabble.ca,xoJane, Vice, The Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Meghan a été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias.

Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog.



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