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mercredi 23 novembre 2011

Mon action féministe : resituer le sexe dans le harcèlement sexuel et le viol

par Kathleen Barry






Écrits d'Élaine Audet



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Et c’est reparti ! La semaine dernière, la revue Mother Jones a publié un article intitulé « Herman Cain’s Sexual Harassment Scandal Isn’t About Sex. » (Le scandale du harcèlement sexuel commis par Herman Cain n’est pas une affaire de sexe) (Note du trad. : Cain est un des candidats républicains qui veulent briguer la présidence des États-Unis en 2012).

L’affirmation selon laquelle le viol, le harcèlement sexuel et les diverses formes d’agression sexuelle ne sont PAS du sexe mais du pouvoir n’a rien de nouveau. Mais cet article de Mother Jones est plus flagrant que la plupart au sujet de telles assertions parce qu’il affirme que ce cas de harcèlement se résume à la différence de statut social entre Herman Cain et celui de ses présumées victimes. Autrement dit, le pouvoir est une question de classe. Et hop !... voilà la dimension de genre qui disparaît et nous sommes appelées à oublier le mot « sexuel » dans les accusations de harcèlement sexuel portées contre Cain. En fait, la loi américaine en matière de harcèlement sexuel reconnaît déjà le pouvoir de classe qu’utilisent certains hommes pour imposer des humiliations et des sévices sexuels aux femmes. Alors, reste-t-il ou non quelque chose sur la table ? Devons-nous vraiment réduire les agressions sexuelles alléguées à du simple harcèlement ?

Pour quiconque est minimalement au fait de la dynamique de la domination masculine, et a fortiori de la violence contre les femmes, il faut vraiment un tour de force mental pour se laisser convaincre par l’assertion selon laquelle les actes sexuels criminels se résument à des enjeux de classe économique. Bien sûr, il est évident que le harcèlement sexuel et le viol sont affaires de pouvoir, mais il s’agit du pouvoir de la domination masculine, qui, par ailleurs, comprend les privilèges économiques et politiques décernés aux hommes.

Depuis l’émergence du féminisme dans les années 1960 aux États-Unis et avec nos contestations du viol et du harcèlement comme prérogatives masculines, nous avons établi que toutes les formes de violence sexuelle sévissent dans toutes les catégories de classe, d’ethnicité, de race ou de pays, sans égard à ces divisions. Ces contestations ont agacé certains gauchistes, interpellant d’un peu trop près beaucoup d’entre eux. Et un demi-siècle plus tard, quelques publications de gauche se portent encore à l’appui la prérogative sexuelle masculine en tentant de faire disparaître la dimension « sexuelle » de cette sorte de transgressions.

Voici ce qui est, selon moi, l’essence du problème : si l’on dit que le viol est un acte de pouvoir, on parle clairement du violeur, du harceleur sexuel, de l’agresseur sexuel. Donc, si l’on reconnaît que le violeur a ce pouvoir et qu’il l’exerce pour violer, agresser ou harceler sexuellement, d’où peut-on bien tirer l’idée qu’il n’existe pas pour lui de dimension de sexe dans l’acte ou la tentative d’acte sexuel qu’il pratique sur le corps de sa victime, dans son expérience de cette agression, dans la façon dont il utilise son pouvoir ? En d’autres termes, comment, en toute logique, est-il possible d’arriver à la conclusion que le violeur, le harceleur sexuel ou l’agresseur sexuel n’a pas ou ne tente pas d’avoir une activité ou une satisfaction sexuelle ? L’auteure de l’article de Mother Jones croit-elle vraiment que Cain n’avait aucune implication sexuelle personnelle lorsqu’il s’est, selon leurs dires, imposé aux femmes qui l’ont accusé de harcèlement sexuel ?

Je vais me référer à ma propre histoire, même si je préférerais de beaucoup la laisser dans mon passé lointain. L’homme qui m’a violée quand j’étais dans la vingtaine a indéniablement eu recours à son avantage de puissance physique pour me dominer. Il a également exercé le pouvoir du privilège masculin qui encourage les hommes à prendre les femmes quand et où ils le veulent, à les humilier et à les soumettre. Tout cela constitue du pouvoir, je le comprends. Mais cet homme a aussi eu une activité sexuelle sur et dans mon corps ; il y a même laissé son sperme en preuve. J’ai essayé du mieux que je pouvais de me dissocier de ce qu’il faisait. Mais il n’y avait aucun doute qu’il obtenait, ce faisant, du sexe, et peut-être même qu’en l’obtenant par la violence, c’était encore plus excitant pour lui. Après tout, c’est bien la leçon qu’enseigne la pornographie.

Ce que je trouve exaspérant dans cette prétention que le viol et le harcèlement sexuel ne sont pas du sexe est la notion implicite que le sexe, au sens d’un acte sexuel, est quelque chose qui existe en soi, hors de l’expérience qu’en ont les gens. Tout se passe comme si les personnes qui affirment cette notion « phallacieuse » prenaient pour acquis qu’il existe une entité essentielle, appelée « le sexe », à laquelle nous devrions simplement donner libre cours. Cette notion idéaliste est très séduisante mais, en fait, aucun de nos instincts humains ou de nos pulsions humaines ne fonctionne ainsi dans un monde idéel, de façon libre ou indépendante de nos actions et de nos expériences.

Le sexe n’est pas une chose, un objet distinct, comme voudraient nous le faire croire certains sexologues. C’est un aspect de notre expérience et un domaine de notre condition humaine. Le sexe existe dans les expériences que nous en avons. Comme dans tout autre type d’interaction, les interactions sexuelles que nous avons ont soit un effet humanisant, soit un effet déshumanisant pour soi et pour les autres. Et si M. Cain a bel et bien réduit ces femmes à des objets pour sa gratification sexuelle, nous devrions nous inquiéter beaucoup plus du fait que, tout au long de ce scandale, sa popularité s’est maintenue dans les sondages. Cela témoigne de l’emprise que conserve la domination sexuelle aujourd’hui et de la nécessité pressante d’une militance féministe en vue de tenir tous les politiciens responsables de leurs actes.

Kathleen Barry, auteure de L’esclavage sexuel de la femme, The prostitution of sexuality et, récemment, de Unmaking War, Remaking Men

Version originale : « My Feminist Action : Locating Sex in Sexual Harassment and Rape »

Traduction : Martin Dufresne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 21 novembre 2011


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Kathleen Barry

Kathleen Barry, auteure de L’esclavage sexuel de la femme, The prostitution of sexuality et, récemment, de Unmaking War, Remaking Men



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