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mardi 7 mai 2013

Prostitution - Rendre tabou la notion de victime pour masquer l’existence d’agresseurs

par Kajsa Ekis Ekman



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M éditeur a publié récemment L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi, un livre de Kajsa Ekis Ekman, (216 pages ; 19,95 $), traduit du suédois par Catrin Mondain.

Nous vous en proposons ci-dessous des extraits.

La victime et le sujet

Au cœur du mythe du travail du sexe, il y a une phrase séduisante : la vendeuse de sexe n’est pas une victime, mais une forte personnalité qui sait ce qu’elle veut. Lorsqu’une personne essaie de démontrer à quel point la prostitution est une chose dommageable, la réponse fuse : les travailleuses du sexe sont des personnes fortes et actives, non des victimes !

[…] Célébrer le sujet fort et actif en l’opposant à la victime faible et passive est de plus en plus fréquent.

[…] Avec cette opposition entre la victime et le sujet, le discours pro-travail du sexe essaie de créer son propre portrait de l’histoire. Ce portrait suppose que, jusqu’à présent, la société considérait les prostituées comme des victimes sans défense, alors qu’aujourd’hui, on commence à écouter les vendeuses de sexe elles-mêmes et à découvrir qu’elles sont au contraire de fortes individualités ayant choisi librement de vendre du sexe. On répète si souvent cet argument, de nos jours, qu’il est devenu une sorte de vérité dans certains milieux, éliminant par le fait même l’obligation de discuter des questions comme qui est d’avis que les prostituées sont des victimes, ce qu’est une victime et qu’est-ce qui différencie une femme de caractère d’une femme faible ?

Supprimer la notion de victime

Définir les prostituées comme des personnes fortes est une idée qui est poussée très loin dans le débat international sur le travail du sexe. Jo Doezema, qui appartient au groupe de pression "Network of Sex Work Projects", juge que nous devrions supprimer totalement l’idée de la vulnérabilité du sujet […].

Un plan incliné : l’indépendante…

À ses débuts, le discours pro-travail du sexe était plutôt modéré. Ce que Östergren a fortement mis en lumière en ne parlant dans la prostitution que des adultes consentants ; la notion de « travail du sexe » excluait alors les enfants ou les victimes de la traite à des fins de prostitution. De la même manière, Maria Abrahamsson écrivait dans le journal Svenska Dagbladet :

    Je ne comprends vraiment pas comment on peut mettre sur un pied d’égalité les personnes qui vendent librement du sexe et les miséreux qui, du fait de leur pauvreté ou de capacités intellectuelles réduites, tombent dans les griffes de ceux qui les exploitent cyniquement.

Ici, certaines ont droit à la qualité de victime – mais uniquement si elles sont passives ou stupides. Par contre, celles qui sont actives et conscientes de leur choix ne peuvent apparemment pas connaître la même déchéance. Dans le cas qui nous préoccupe, la traite à des fins d’exploitation sexuelle et la prostitution infantile sont utilisées comme de véritables poubelles pour tout ce qui est épouvantable dans la prostitution – ce que toutes et tous peuvent rejeter sans difficulté : la contrainte, la pauvreté et la misère psychique. Une fois débarrassées de tout cela, nous pourrons alors gloser sur une prostitution nationale normative, hors poubelle, composée uniquement d’entrepreneures du sexe indépendantes.

… La traite des êtres humains

Cependant, dans les pays où l’idée de la légalisation de la prostitution s’est matérialisée, les frontières entre la prostitution des adultes, des enfants et des victimes de la traite ont commencé à être poreuses. Une fois établie l’idée d’une prostitution bien gérée, on peut même nettoyer le contenu de la poubelle pour que la traite à des fins de prostitution apparaisse comme un mythe. La sociologue Laura Agustín, employée par le groupe de pression "Network of Sex Work Projects", a entrepris ce genre de lessive. Elle a écrit plusieurs livres dépeignant la traite des êtres humains comme un mythe médiatique. Elle collabore également au journal The Guardian, où elle publie des articles sur ce sujet, en alternance avec d’autres sur des femmes de caractère qui « ont choisi librement » de porter la burqa. Cependant, Agustín travaille surtout sur l’idée qu’il faut cesser de parler de la traite des êtres humains – car c’est « victimiser » les personnes. En conséquence, elle rebaptise les victimes de la traite à des fins de prostitution en « travailleuses du sexe migrantes », étant d’avis que la femme, qui a vécu cette traite, a au fond de la chance :

    Elle travaille dans des clubs, des bordels, des bars et des appartements multiculturels où l’on parle plusieurs langues. […] Pour celles qui vendent des services sexuels, les milieux dans lesquels elles évoluent sont des lieux de travail où beaucoup d’heures sont consacrées à retrouver d’autres personnes qui exercent la même activité, à discuter, à boire avec elles ainsi qu’avec les clients et d’autres employés comme des cuisiniers, des serveurs, des caissiers et des portiers, dont certains résident sur place et d’autres y sont pour le travail. Passer la plus grande partie de son temps dans de tels environnements est une expérience qui crée, du moins si les gens sont capables de s’y adapter, des sujets cosmopolites. Par définition, cela engendre une relation particulière par rapport au « milieu ». Ces personnes cosmopolites considèrent que le monde leur appartient, qu’il n’est pas qu’un lieu d’habitat.

L’image de la victime de la traite humaine à des fins de prostitution est alors perçue comme celle d’une personne qui festoie avec les nantis, qui fréquente les boîtes de nuit dans différentes métropoles et qui donne peut-être de façon tout à fait occasionnelle un coup de main derrière le comptoir. On enjolive et amplifie l’impression de prospérité. Il convient de noter que ce que signifie en réalité ce « travail » ne figure nulle part dans la description de cet environnement « luxueux » ! […]

… Les enfants

Nous cheminons dans une voie où les enfants aussi sont de moins en moins vus comme des victimes. Dans une contribution à l’anthologie Global Sex Workers, Heather Montgomery, une anthropologue sociale, s’applique à problématiser l’image des enfants présentés uniquement comme des victimes dans la prostitution. Elle a fait des recherches dans un village thaïlandais et pense avoir découvert quelque chose susceptible d’aller à l’encontre de cette image d’enfants exploités. Montgomery commence par constater qu’il s’agit d’un pauvre petit village « sans eau courante avec un accès sporadique à l’électricité », qui avoisine un lieu touristique. Dans ce village vivent soixante-cinq enfants de moins de quinze ans, dont au moins quarante ont « travaillé à un moment ou un autre comme prostitués ». Tandis que les médias affirment souvent que la prostitution infantile est « un fléau qu’il faut éliminer à tout prix », Montgomery veut donner une autre vision de ces enfants : ils seraient des sujets actifs et rationnels.

    Cependant, ces enfants refusent catégoriquement d’être identifiés comme des victimes. […] Les enfants que j’ai appris à connaître avaient « un sentiment de pouvoir de décision et de contrôle », et leur enlever cela, c’est dénier leur manière intelligente d’utiliser le peu de contrôle qu’ils possèdent effectivement. La recherche d’enfants victimes de sévices cache parfois la reconnaissance de leur faculté d’agir.

Montgomery critique les personnes qui prétendent que tous les enfants prostitués sont « exploités sexuellement ». Elle déclare que, même si les enfants n’aiment pas la prostitution, ils ont des façons bien à eux de la gérer :

Aucun des enfants n’appréciait le fait d’être prostitué, mais tous avaient des stratégies leur permettant de l’expliquer et de l’accepter. Ils avaient trouvé un système éthique, ainsi la vente publique de leur corps n’in-fluençait pas leur sentiment personnel d’humanité et d’intégrité.

La prostitution n’influence donc pas les enfants thaïlandais autant qu’on pourrait le croire, explique-t-elle. Le secret est de ne pas les comparer aux enfants occidentaux […]. En Thaïlande, prétend Montgomery, le lien entre la sexualité et l’identité n’est pas aussi fort qu’en Occident. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas être sûrs que le préjudice causé aux enfants de ce pays est aussi important que celui qui affecte les enfants occidentaux. Que les enfants aient plusieurs façons d’échapper à leur identité de prostituées en parlant des acheteurs du sexe comme de leurs « amis » et en ne nommant pas la prostitution, mais en disant « avoir des invités » ou « s’amuser avec des étrangers », cela prouve aux yeux de Montgomery que la prostitution n’est pas un élément central de leur construction identitaire. On ne peut donc pas affirmer avec certitude qu’elle altère leur identité. L’autre élément positif, selon elle, est le fait que les enfants plus âgés deviennent les proxénètes des plus jeunes. […]

Il semble qu’il y ait peu de façons pour un enfant prostitué thaïlandais de se comporter pour que Montgomery ne voie pas en lui un sujet actif. […]

L’être invulnérable

Pourquoi cette crainte de la victime ? Pourquoi est-ce si important d’établir que les prostituées ne sont en aucun cas des victimes ?

Comme tous les systèmes qui acceptent les inégalités, l’ordre néolibéral déteste les victimes. Parler d’un être humain sans défense, d’un être vulnérable, suppose en effet la nécessité d’une société juste et le besoin d’une protection sociale. Rendre tabou la notion de victime est une étape pour légitimer le fossé entre les classes sociales et les sexes. Ce procédé exige deux phases. D’abord, il faut affirmer que la victime est, par définition, une personne faible, passive et impuissante. Puisque les personnes vulnérables se battent malgré tout et développent de nombreuses stratégies pour maîtriser la situation, « on découvre » que l’idée qu’on s’est faite de la victime est inexacte. La personne vulnérable n’était pas passive, bien au contraire. Donc, nous dit-on, il faut abolir la notion de victime. En conséquence, nous devons accepter l’ordre social – la prostitution, la société de classes, les inégalités – si nous ne voulons pas étiqueter des gens comme des êtres passifs et impuissants.

Il y a quelque chose de bizarre dans cette définition de la victime. Selon Le glossaire de l’Académie suédoise, une victime est « quelqu’un ou quelque chose qui devient une proie pour quelqu’un ou quelque chose » ou « qui pâtit de quelque chose ». Cela signifie donc qu’une personne est victime de quelque chose ou de quelqu’un. Mais rien n’est dit ici sur le caractère de la victime – il s’agit uniquement de ce qui lui est fait par quelqu’un d’autre… quelqu’un qui vous frappe, vous vole, triche, est méchant ou vous exploite d’une manière ou d’une autre.

Cependant, la définition néolibérale de la victime réfère désormais au fait que c’est un trait de caractère. Être victime signifie qu’on est une personne faible. Nous sommes soit des victimes passives ou des sujets actifs. On ne peut pas être les deux à la fois.

[…] Au fond, s’il n’y a pas de victimes, il ne peut pas y avoir non plus d’agresseurs. Ici, d’une façon à la fois très commode et imperceptible, ceux qui ne sont jamais mentionnés – les hommes – sont blanchis. Chez Agustín, Dodillet et Montgomery, les hommes évoluent comme des ombres sur le mur, comme des figurants, qui ne font qu’apparaître fugitivement, mais qui, miraculeusement, voient finalement tous leurs désirs légitimés. Tandis que l’on se concentre sur les femmes et les enfants – qui sont étudiéEs, interrogéEs, comptabiliséEs et décritEs –, dans le même temps, aucune question n’est posée aux hommes. Même pas la plus fondamentale de toutes : pourquoi faites-vous ça ?

La phrase « elle est un sujet, pas une victime » n’est pas seulement à la mode dans le débat sur la prostitution. Nous l’entendons répéter à de nombreuses occasions, elle vole dans l’air comme les graines de pissenlit et prend partout racine. Dans le récit concernant les personnes placées dans une situation de vulnérabilité, cela revient sans cesse : elles sont des sujets, pas des victimes…

Dans un article du journal Metro, deux jeunes femmes musulmanes portant le voile sont décrites comme des personnes qui refusent de se voir comme des victimes : « Elles veulent être considérées comme des personnes actives et capables et non comme des victimes passives », assène une ethnologue. Cela signifie que la personne est soit capable, soit victime.

[…] On est presque toujours confrontée à une rhétorique qui dépeint l’état de victime comme quelque chose ayant à voir avec le comportement de la personne elle-même. On l’évalue et on l’exhorte : ne soyez pas une victime ! C’est horrible d’être une victime ! La notion de victime est employée comme une identité, à laquelle est associée à une multitude de détestables qualités auxquelles on aimerait bien échapper. La doctrine de l’être invulnérable devient aussi un impératif catégorique en ce qui concerne l’état de l’individu libéral et responsable. Par définition, nous devons, quoi que nous fassions, nous voir nous-mêmes comme des êtres forts et actifs. Les chômeurs et chômeuses, les gens en arrêt maladie, les réfugiéEs – personne ne doit être perçue ou considérée comme une victime !

[…] L’opposition entre sujet et victime est à la fois asymétrique et erronée. […] C’est comme affirmer elle n’est pas en colère, elle court. De toute évidence, le contraire de sujet n’est pas le mot victime, mais celui d’objet. Et le contraire de victime n’est pas le mot sujet, mais celui d’agresseur. En fait, l’opposition sujet-victime exprime l’idée que la victime est un objet. En conséquence, la personne qui devient une victime n’est plus un être humain qui pense, éprouve des sentiments et agit. Cette fausse opposition dévoile un mépris abyssal pour toute forme de faiblesse […].

N. B. Sisyphe a choisi le titre de ces extraits de cette page rassemblés par l’éditeur.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 6 mai 2013

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Kajsa Ekis Ekman



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