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dimanche 15 septembre 2013

Comprendre la prostitution dans l’ensemble des structures de pouvoir fondées sur le genre
Arguments et contre-arguments

par Le Front des Femmes en Suède






Écrits d'Élaine Audet



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Voici la deuxième partie d’une brochure que des féministes suédoises ont préparée à l’intention des personnes qui désirent comprendre les arguments et contre-arguments du débat sur la prostitution. Cette brochure s’intitule La prostitution, parlons-en ! Arguments et contre-arguments. Le titre donné dans cette page est de Sisyphe. La première partie a été publiée sous le titre La prostitution, sexualisation du pouvoir . La troisième est ici : Prostitution - La stigmatisation et le mythe entourant le statut de victime

    LES ‘BESOINS’ DES HOMMES

Les apologistes de la prostitution ont tendance à parler des « choix libres des femmes ». Mais on entend parfois dire aussi que la prostitution doit exister pour le bien d’autres personnes  : pour les hommes isolés, les hommes handicapés, les hommes dont l’épouse ne veut pas de rapports sexuels, pour que d’autres femmes ne soient pas violées, et ainsi de suite.

20. Mais pensez à tous ces pauvres solitaires !

Vous pensez aux vieilles dames esseulées ? Comme les femmes âgées vivent plus longtemps que les hommes, ne seraient-ce pas elles qui, à ce compte, auraient besoin de jeunes hommes prostitués ?

Oh, mais ce n’est pas la question, n’est-ce pas ? Après tout, l’essentiel de la prostitution concerne des hommes, qui achètent leur accès à des femmes plus jeunes.

Dans la vraie vie, le délinquant-prostitueur moyen est habituellement un homme marié ou en rapport de couple stable ; beaucoup d’entre eux ont aussi des enfants. Une étude anglo-américaine sur la vie sexuelle des prostitueurs montre que beaucoup d’entre eux ont connu plus de rapports sexuels ‘ordinaires’ que la moyenne. Donc les « pauvres hommes solitaires » ne sont qu’une minorité. (1)

Par ailleurs, le sexe avec d’autres personnes n’est pas un droit humain. Non plus que les relations avec les autres. Et surtout, l’utilisation sexuelle des autres n’est en rien un droit de la personne.

Pourquoi les hommes seuls n’apprennent-ils pas simplement à faire ce que font les femmes seules – se masturber ?

21. Mais pensez à tous les handicapés !

De qui parlons-nous cette fois-ci ? Encore des hommes, n’est-ce pas ? Il est rare que le ‘droit’ des femmes handicapées à utiliser des hommes prostitués soit ce que défend cet argument.

En fait, votre commentaire est plutôt méprisant pour l’ensemble des personnes handicapées. Pourquoi les hommes handicapés voudraient-ils plus que d’autres exploiter les femmes ? Ils veulent, comme tout le monde, un échange sexuel avec quelqu’un qui les désire. Se pourrait-il que vous ayez l’impression que personne ne peut trouver attirante une personne handicapée ? Si c’est le cas, il faudrait revoir l’idée que vous vous faites des gens...

La plupart des délinquants-prostitueurs sont des hommes non handicapés. Il est assez grossier de se servir des handicapés comme alibi pour légitimer des actes qui sont habituellement commis par des hommes valides.

Si vous-même avez un handicap qui vous gêne dans votre sexualité, vous devriez bien sûr avoir le droit d’utiliser des appareils qui facilitent votre jouissance ou vos relations sexuelles avec un·e partenaire. Mais pas plus qu’un autre, vous n’avez le droit d’acheter le corps de quelqu’un d’autre pour votre satisfaction personnelle.

Bien sûr que je pense aux handicapé·e·s ! Je sais notamment qu’il est assez courant que des filles et des femmes handicapées soient utilisées dans la prostitution. Je trouve que vous devriez aussi penser vous aussi à leur bien-être !

22. Eh bien, il vaut mieux que les hommes fréquentent les prostituées que de les voir violer des femmes !

Le viol et la prostitution relevant de la même dynamique, je suis de prime abord d’accord avec vous ! Le viol et la prostitution sont tous deux fondés sur la sexualisation du pouvoir de genre : le pouvoir des hommes et la subordination des femmes sont transformées en quelque chose de ‘sexy’, quelque chose qui sert à susciter une excitation.

C’est justement pourquoi je ne pense pas que les violeurs arrêteraient de violer s’ils utilisaient des femmes prostituées. C’est le contraire qui me semble vrai. Dans le viol comme dans la prostitution, c’est exactement la même vision des femmes  : un homme exploite une femme pour satisfaire sa sexualité à lui – sa volonté et son désir à elle lui sont soumis. C’est une attitude d’agresseur, pour qui les hommes ont droit au corps des femmes. Je dirais que le risque, si on en légitime la prostitution, c’est de renforcer l’incidence du viol.

Mais de toutes manières, ce ne serait pas très sympathique ou solidaire envers nos sœurs que de détourner les violeurs vers d’autres femmes – surtout des filles et des femmes qui sont en situation particulièrement vulnérable.

    LE PATRIARCAT

Les apologistes de la prostitution tentent habituellement de ramener tout débat à un niveau individuel, pour ne parler que d’une personne ou d’une situation particulière. De cette manière il est plus difficile de percevoir l’oppression – pour comprendre une situation d’oppression, il faut y observer des ‘patterns’, ou lignes de force.

Ce principe est valable pour toutes les formes d’oppression. Ce n’est pas un hasard si les personnes avec des noms aux sonorités étrangères éprouvent plus de difficulté à trouver du travail, même si c’est impossible à prouver à l’étude d’un cas individuel. Pour voir le racisme au quotidien, il faut regarder à la fois les exemples individuels et le tableau d’ensemble – il faut voir si les incidents particuliers reflètent des lignes de force.

Les coïncidences systémiques

Quand nous réagissons à un exemple donné d’oppression des femmes, il est courant d’évacuer le problème en parlant d’une coïncidence. Pour dissiper cet écran de fumée, la féministe norvégienne Kjersti Ericsson a créé l’expression « coïncidences systémiques ». Si nous les rassemblons, toutes ces coïncidences de situations d’oppression forment un modèle social de traitement différencié des garçons et des filles, des hommes et des femmes en fonction de leur sexe – ils et elles reçoivent plus ou moins de pouvoir selon leur sexe.

C’est pourquoi nous ne pouvons comprendre la prostitution sans la relier à toutes les autres formes d’oppression des femmes – la discrimination salariale, les soins de santé inégalitaires, le viol, l’invisibilité imposée à leur histoire, et tous les autres exemples qui, mis bout à bout, forment un modèle social des structures systémiques de pouvoir fondées sur le genre.

23. Mais attention ! Il y a certaines femmes qui se rendent en Gambie pour se payer des hommes !

Oui, la prostitution n’est pas seulement une question d’oppression des femmes, c’est aussi une oppression fondée sur la classe sociale et l’ethnicité. Le fait que les femmes, dans certaines circonstances où elles peuvent être dites en situation de supériorité, peuvent devenir des délinquantes-prostitueuses, confirme l’analyse de la prostitution comme pouvoir sexualisé. La prostitution est de l’oppression et ne devrait jamais être acceptée, sous aucune forme !

J’espère d’ailleurs que vous évoquez ce cas pour prendre position contre toutes les formes de prostitution, et que vous n’allez pas essayer d’utiliser les quelques très rares femmes – en regard des hommes – qui pratiquent le tourisme sexuel pour tenter de prouver que les deux sexes sont « également à blâmer », n’est-ce pas ?

Parce qu’il n’en est rien. Les hommes ne se voient pas emprisonnés dans les bordels des pays pauvres du monde, drogués pour être utilisés sexuellement par une succession de femmes blanches et riches. Si l’on considère l’ensemble du tourisme sexuel mondial, les femmes en représentent une proportion infinitésimale, et cantonnée dans ses formes les moins brutales.

24. En fait, il y a plus d’hommes que de femmes qui ont connu la prostitution, mais ça se voit moins !

C’est ce qu’affirment quelques études menées auprès des jeunes : plus de garçons que de filles auraient « baisé pour de l’argent ». Mais on ne doit pas en tirer votre conclusion. Regardez autour de vous. L’industrie globale de la pornographie et de la prostitution consiste essentiellement en femmes vendues à des hommes. Ce sont des femmes qui sont utilisées dans les bordels du monde entier, et ce sont surtout des filles et des femmes qui sont victimes de la traite à des fins sexuelles.

De plus, que ce soient des femmes ou des hommes qui sont prostitué·e·s, les délinquants-prostitueurs sont presque toujours des hommes.
Bien sûr, il importe de mener des recherches supplémentaires sur toutes les formes de prostitution, pour améliorer notre compréhension de son mode de fonctionnement.

25. Mais vous prenez la situation à rebours, ce sont les femmes qui exploitent les besoins sexuels des hommes. La victime, c’est celui qui paie, c’est lui qui est exploité, pas elle.

D’accord, oublions la traite des êtres humains, oublions que la plupart des femmes prostituées ont souffert d’autres abus sexuels lorsqu’elles étaient enfants, que des jeunes filles sont tombées dans le piège de la prostitution, que l’addiction aux drogues les y retient, etc., et oublions aussi ses conséquences pour les femmes : la violence sexualisée, les ITS, le cancer du col de l’utérus, les dédoublements de personnalité, les troubles de stress post-traumatiques, etc. Bref, oublions toutes les formes d’oppression sexualisée dont les filles et les femmes souffrent avant, pendant et après la prostitution, et contentons nous de ne considérer que quelques cas particuliers d’hommes (la plupart des ‘michetons’ ont aussi d’autres partenaires sexuelles) : alors oui, on pourrait penser que quelques hommes esseulés sont exploités. Mais même cela est aussi inexact. Il reste que les délinquants-prostitueurs utilisent une autre personne pour satisfaire leurs besoins sexuels, même sileur vie n’est pas toujours gaie, non ?

Ce n’est pas parce qu’un délinquant-prostitueur se sent esseulé ou en manque de sexe, que la prostitution, de manière générale et à l’échelle mondiale, cesse d’être une oppression sexualisée des femmes par les hommes.

26. Eh bien moi, j’ai entendu parler de femmes tenancières de bordel !

Oui, cela existe, mais regardez le contexte ! Les grandes organisations internationales de traite des personnes obligent souvent les femmes de la prostitution à choisir entre demeurer prostituées ou devenir ‘surveillantes’ d’un bordel local. De la part des trafiquants, c’est une stratégie délibérée, pour protéger les hommes de la prison au cas où leur activité est découverte.
Malheureusement, beaucoup de gens interprètent à tort le rôle dévolu à ces femmes. Voici ce que la police suédoise a écrit à leur sujet :

« Le point commun à la plupart d’entre elles est qu’elles ont elles-mêmes été longtemps exploitées à des fins de prostitution. » (...) « Le Ministère de l’Intérieur (et son bureau national des enquêtes pénales) s’inquiète de ce que les étrangères qui sont prostituées en Suède sont parfois dépeintes par des intervenants du monde judiciaire comme agissant de leur plein gré. Une telle appréciation pousse les fonctionnaires à se limiter la plupart du temps aux activités criminelles commises en Suède, et les véritables patrons des réseaux criminels échappent à toute poursuite. Il y a aussi un risque patent que la véritable situation des femmes ne soit pas identifiée. En conséquence, elles ne reçoivent pas le soutien et la protection dont elles ont besoin et à laquelle elles ont droit. Cette vue trop limitée de l’organisation de la traite et de la structure des réseaux entrave souvent la lutte menée par les autorités pour les prévenir et les éliminer en priorité. » (2)

27. La loi suédoise sur la prostitution n’est passée que parce que des féministes extrémistes ont réussi à s’infiltrer dans les milieux politiques. À l’étranger, on rit de la façon dont la Suède a laissé les féministes radicales s’imposer.

Ah, ce serait vraiment super si les féministes avaient autant de pouvoir ! Mais la prostitution est une oppression mondiale et il n’y a pas que les féministes qui s’y opposent ! Ne savez-vous pas que la Suède s’est engagée à combattre la prostitution, aussi bien par l’intermédiaire de l’ONU que par celui de l’Union Européenne ?

L’ONU a adopté dès 1949 un traité visant à contrer la prostitution et le trafic des êtres humains. En 1993, le Conseil de l’Europe a décidé que la lutte contre la prostitution devait entrer dans les attributions de la sécurité européenne. En 1991, le Conseil de l’Europe a adopté une résolution de lutte contre l’exploitation sexuelle, la pornographie, la prostitution, etc.

J’imagine donc que, soit les « féministes extrémistes » (qui qu’elles soient) ont investi l’UE et l’ONU il y a des dizaines d’années, ou alors vous ne savez pas de quoi vous parlez...

28. Ne pourriez-vous pas cesser de parler du patriarcat ? En Suède, l’égalité hommes-femmes est déjà atteinte.

Eh bien, la question est certainement ouverte à interprétation ! Bien sûr, on peut toujours tout interpréter comme s’il n’était pas question de genre ou d’oppression, et diriger tout blâme vers nous, les filles et les femmes. Si, en tant que femme, vous avez un salaire plus bas, c’est parce que vous ne savez pas négocier ; si l’on vous a violée, c’est que vous avez eu un habillement ou un comportement incorrect ou que vous avez trop bu ; si un homme abuse de vous, c’est que vous l’avez sans doute provoqué ; si vous élevez la voix, vous êtes une harpie ; si vous aimez le sexe, vous êtes une salope ; si vous souhaitez rencontrer un homme, c’est que vous êtes désespérée et dans le cas contraire, c’est que vous n’êtes pas normale ; si vous souhaitez des rapports sexuels avec des femmes, c’est que vous n’avez jamais connu de ‘vrai coup’ ; si vous vous maquillez, vous êtes une ‘nunuche’ esclave de stéréotypes de beauté et, dans le cas contraire, vous n’êtes tout simplement pas féminine ; si vous réclamez des droits égaux pour les femmes, vous êtes agressive, et si vous vous taisez, vous êtes une mollasse typique, qui n’a à s’en prendre qu’à elle-même...

Et le fait que tant d’autres filles et femmes disent avoir eu les mêmes expériences que vous, c’est une « pure coïncidence », parce que l’oppression des femmes n’existe pas dans notre pays !

Est-ce bien ce que vous voulez dire ?

    LA LÉGISLATION

Pendant 70 ans, entre 1847 et 1918, un système municipal de réglementation de la prostitution a été en place en Suède (comme dans une grande part de l’Europe). Même si on savait que les femmes étaient acculées à la prostitution par la pauvreté, on acceptait cette activité comme un mal nécessaire et, en pratique, comme l’équivalent approximatif d’une « profession » – pour certaines femmes.

La fonction sociale de cette réglementation était de surveiller la prostitution et de réduire la propagation d’ITS comme la syphilis. Les femmes en prostitution devaient se soumettre à des contrôles périodiques. (Les prostitueurs échappaient à tout contrôle, naturellement !) Toute femme qui s’y refusait, ou qui marchait aux heures ou dans les espaces non autorisés, recevait d’abord un avertissement puis était emprisonnée dans des « maisons de travail » pour des durées pouvant atteindre un an.

Les féministes de cette époque tentèrent de faire abolir ce système de réglementation, puisqu’il ne faisait qu’enfoncer davantage celles qui avaient déjà perdu pied, et qu’il signifiait que le gouvernement acceptait la prostitution. À cette époque comme aujourd’hui, les féministes affirmaient que ce sont les acheteurs qui créent la prostitution.

Que nous apprend l’histoire ?

Voici les leçons tirées du système de réglementation et des deux bordels municipaux gérés à Stockholm pendant une courte période au 19ème siècle :

1. Quand la prostitution est considérée comme un « travail », il est plus difficile pour les femmes d’y échapper,
2. les acheteurs/hommes sont la base même de l’existence de la prostitution, et
3. la prostitution augmente quand elle est socialement acceptée.

Il est triste de constater que nous vivons dans une société superficielle et morcelée. Mais si nous tirons les leçons de l’histoire, peut-être éviterons-nous de refaire les mêmes erreurs.

La loi suédoise sur la prostitution

En 1999, la Suède a été le premier pays au monde à « criminaliser les michetons  », tout en n’interdisant pas la prostitution. Les seules personnes que l’État incrimine sont les délinquants : les prostitueurs et les proxénètes. Déjà, plusieurs autres pays – dont la Norvège, l’Islande, et partiellement la Finlande et l’Angleterre – ont suivi cet exemple, et repris la loi suédoise de différentes manières.

Dans sa version suédoise, la loi stipule qu’il est interdit d’acheter ou même d’essayer d’acheter des « services sexuels ». Elle interdit aussi le proxénétisme, le fait de tirer profit (ou d’être autrement partie prenante) de la prostitution d’autrui. Il existe aussi en Suède une loi distincte sur la traite, mais en pratique, c’est pour proxénétisme que beaucoup de trafiquants sont condamnés. (3)

Un signal sociétal

La loi veut aussi adresser aux gens un signal clair, à savoir que la société reconnaît la prostitution comme essentiellement patriarcale et donc qu’elle n’accepte pas l’exploitation des personnes que l’on y soumet.

On a comparé la loi suédoise sur la prostitution à celle interdisant les châtiments corporels aux enfants, une mesure qui a transformé les mentalités – puisque autrefois il était courant de battre les enfants pour les discipliner.

Une étude menée en 2008 montre qu’environ 70% de la population suédoise approuve la loi du pays contre la prostitution (avec seulement 18% de voix contre, le reste s’abstenant). Chez les femmes, le taux d’approbation atteint presque 80%.

Législation et oppression

Bien sûr, il ne suffit pas d’une loi pour faire disparaître la prostitution. Celle-ci n’est qu’un volet de l’oppression des femmes et, de notre point de vue, aucune loi ne peut faire disparaitre l’oppression. Mais nous soutenons la loi sur la prostitution, parce qu’elle limite le pouvoir sexualisé des hommes, qu’elle montre ce qu’est vraiment la prostitution, et qu’elle sert de point d’appui à d’autres mesures à prendre pour contrer la prostitution.

Il reste qu’il faut bien plus qu’une loi pour changer réellement les choses ; des moyens importants doivent être mis en œuvre, notamment plus de soutien pour les femmes en prostitution, des mesures qui passent beaucoup trop souvent en dernier.

29. Si la prostitution régulière était légalisée, il serait plus facile de coincer les trafiquants.

Non, c’est le contraire. Dans les pays où la prostitution a été légalisée, l’industrie de la prostitution a pris de l’ampleur, en grande partie dans le secteur illégal. Une des raisons de cette prolifération, c’est que les proxénètes tirent davantage de profit de la prostitution illégale. (4)

Et, bien sûr, il est plus facile de cacher les activités de traite dans les pays où d’autres formes de prostitution sont légales. En contrepartie, il est plus difficile, plus onéreux et plus risqué pour les trafiquants d’opérer dans les pays où toutes les formes d’‘achat de sexe’ sont illégales.

30. La loi suédoise sur la prostitution n’aide pas les prostituées.

Oui et non. Une femme qui dit vouloir rester dans la prostitution ne verra évidemment pas la loi comme positive. Mais la loi peut aider indirectement une autre femme qui, elle, veut s’en sortir, puisque la société valide son sentiment que les prostitueurs la traitent de façon criminelle.

La loi peut aussi aider dans une certaine mesure les femmes exploitées dans le cadre de la traite, en permettant à la police d’enquêter sur les tentatives d’achat de services sexuels. Cette disposition a parfois accéléré la découverte d’opérations de traite. Si les achats de prostitution n’étaient pas illégaux, la police ne serait pas autorisée à faire quoi que ce soit avant d’être absolument certaine que cette traite a lieu.

Mais plus que tout, la loi peut avoir une fonction de prévention. Elle influence l’opinion des gens sur la prostitution, et l’on espère qu’elle puisse dissuader les jeunes filles qui envisagent d’y entrer. La loi a déjà réduit de beaucoup la proportion d’hommes qui prostituent des femmes. (5) On peut espérer que, si les pénalités sont assez sévères, elle amènera au moins quelques hommes de plus à juger que cela ne vaut pas la peine de se faire prendre comme délinquant-prostitueur. Et moins il y aura de prostitueurs, moins il y aura de femmes exploitées en prostitution.

Mais bien sûr il ne suffit pas des lois pour aider réellement les femmes à sortir de la prostitution. Répondre à cet objectif appelle beaucoup de soutien aux femmes – en particulier des logements, puisque se retrouver à la rue est une des principales causes de l’entrée en prostitution.

31. La loi suédoise sur la prostitution a entraîné une augmentation de la violence contre les prostituées.

Des études établissent le contraire. La violence des hommes envers les femmes dans la prostitution semble être tout aussi répandue partout, quoi que dise la loi et quel que soit le lieu où la prostitution s’exerce, dans la rue ou derrière des portes closes. La seule différence (mineure) détectée par la recherche implique que les taux de violence sont légèrement plus élevés là où la prostitution est légale mais pas réglementée (6) – bref, le contraire de ce que vous affirmez.

Quoi qu’il en soit, la prostitution équivaut elle-même à une forme de violence. Toutes les organisations qui militent pour les droits des femmes prostituées – quelle que soit leur opinion sur la prostitution et où qu’elles soient situées dans le monde – conviennent que la prostitution est dangereuse et préjudiciable aux femmes en prostitution. Les organisations qui souhaitent voir perdurer la prostitution se donnent généralement pour objectif une « réduction des méfaits », soit minimiser les préjudices infligés dans la prostitution.

La violence fait partie de la prostitution. Selon des études réalisées aux États-Unis, la majorité des femmes impliquées dans l’industrie ont subi des violences physiques, des violences sexuelles et des menaces dans ce contexte. (7) Plus tôt, des études canadiennes avaient montré que le taux de mortalité des femmes dans la prostitution était 40 fois plus élevé que celui des autres femmes. (8)

Personnellement, je trouve totalement incompréhensible qu’on puisse se contenter de ne parler que d’une « réduction des méfaits ». Le fait que la violence fasse partie intégrante de la prostitution devrait suffire en soi à rendre la prostitution inacceptable à nos yeux.

32. Quand la loi suédoise est entrée en vigueur, la prostitution est simplement devenue clandestine.

La prostitution de rue était sur le déclin en Suède avant même que la loi de 1999 n’entre en vigueur. Ce déclin tenait surtout à des progrès technologiques : les téléphones mobiles et l’Internet étaient de plus en plus répandus. C’est pourquoi le racolage prostitutionnel dans la plupart des pays industrialisés s’est généralement transposé vers la téléphonie mobile et Internet – et ce sans égard à la législation en vigueur.

Toutefois, on ne peut vraiment pas parler de « clandestinité ». La prostitution existe pour ses acheteurs et l’industrie s’attend à ce qu’ils la trouvent. Elle ne peut donc pas être si clandestine que ça, n’est-ce pas ?

33. Il y a deux personnes impliquées dans la prostitution, alors pourquoi l’homme est-il le seul à être stigmatisé comme criminel ?
(Variante : La loi fait de la prostituée une victime)

Cette question est un peu étrange, car il n’y a pas que deux personnes dans le système prostitutionnel – pourquoi exclure de votre tableau le proxénète ou propriétaire de bordel ?

Mais même sans tenir compte de cela, il n’y a pas qu’en prostitution que le droit traite différemment les parties à une transaction. Il y a d’autres circonstances dans lesquelles seulement une des parties commet un acte illégal. Par exemple, un bail ou un contrat de logement est illégal si le propriétaire demande un loyer trop élevé. Même si les deux parties ont signé le contrat, seul le propriétaire commet un délit. C’est parce que la loi distingue celui qui porte préjudice de celui qui le subit. C’est une question de pouvoir.

Et personne ne prétend alors qu’intervenir équivaut à « traiter le/la locataire en victime » ou à « lui enlever son statut de sujet ».

De plus, je n’adhère pas à la vision puritaine de la prostitution comme « activité sexuelle mauvaise », ce qui impliquerait que toutes les personnes impliquées commettent une mauvaise action. Je lutte contre la prostitution parce que c’est de l’exploitation et de l’oppression sexuelle.

- À suivre.

* On peut lire la première partie de cette brochure ici.

Notes

1. Men who buy sex – Who they buy and what they know, Melissa Farley, Julie Bindel et Jacqueline M. Golding, Eaves, London/Angleterre, et Prostitution Research & Education, San Francisco, 2009.
2. RKP report 2007:6b. Situation report 9 : Trafficking in human beings for sexual and other purposes, 1er janvier - 31 décembre 2006, Stockholm.
3. National Police Board. Situation Report 10 : Trafficking in human beings for sexual and other purposes. RPS 2009/2, Stockholm.
4. « Legalizing Prostitution is Not the Answer, The Example of Victoria, Australia », Mary Sullivan et Sheila Jeffreys, Coalition Against Trafficking in Women, CATW, 2001, et « The Legalization of Prostitution : Myth and Reality, A Comparative Study of Four Countries », Nomi Levenkron, Hotline for Migrant Workers, Israël, 2007.
5. Tio år med lagen. Om förhållnings-sätt till och erfarenheter av prostitution i Sverige, Jari Kuosmanen, TemaNord, 2008:604.
Dans une étude menée avant l’adoption de la loi, environ un homme sur huit a affirmé avoir « payé pour du sexe ». Dans une autre étude, menée presque exactement dix ans après l’adoption de la loi, environ un homme sur douze a affirmé la même chose. Nous parlons donc de 13,6% des Suédois en 1996 comparés à 9% d’entre eux en 2008. Les échantillons étaient trop restreints pour permettre une comparaison entièrement valide, mais elle indique bel et bien une diminution en nombre des prostitueurs. L’étude menée en 2008 a aussi demandé aux gens leur impression de la loi. Environ 7 sur 10 des répondant·e·s l’approuvaient, mais ce soutien était particulièrement marqué chez les jeunes (soit environ 8 sur 10 des répondant·e·s).
6. Study on National Legislation on Prostitution and the Trafficking in Women and Children. Parlement européen/ Transcrime, 2005.
7. Prostitution, Violence Against Women, and Posttraumatic Stress Disorder, Melissa Farley et Howard Barkan, Prostitution Research&Education, San Francisco, 1998.
8. Pornographie et prostitution au Canada : Rapport du Comité spécial sur la pornographie et la prostitution, Gouvernement fédéral, Ottawa, 1985.

- Version anglaise de ce texte : « Speaking of Prostitution – Arguments & Counterarguments about prostitution ».

© Kvinnofronten/The Women’s Front, 2013.
Texte et maquette : Gerda Christenson.
Traduction anglaise : Annina Claesson.
Traduction française : Annick Boisset et Martin Dufresne
Équipe du projet en Suède : Bettan Andersson, Gerda Christenson, Åsa Christenson, Annina Claesson, Kim Eldinadotter, Fotini Gerani, Sara Ström, Amin Wikman et Lisa Åkesson.

- Les trois parties de la brochure :

  • Première partie : Arguments et contre-arguments. La prostitution, sexualisation du pouvoir.
  • Deuxième partie : Arguments et contre-arguments. "Comprendre la prostitution dans l’ensemble des structures de pouvoir fondées sur le genre".
  • Troisième partie : Arguments et contre-arguments. Prostitution - La stigmatisation et le mythe entourant le statut de victime

    - Vous arrive-t-il d’entendre des arguments auxquels nous n’avons pas répondu ici ? Veuillez nous en informer par courriel à speakingof@kvinnofronten.nu

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 12 septembre 2013


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