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mardi 21 mai 2013

Ni Allah, ni Maître. Entrevue avec la réalisatrice Nadia El Fani

par Louise Mailloux, professeure de philosophie et auteure de "La laïcité, ça s’impose !"






Écrits d'Élaine Audet



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Après le succès très controversé de son film Laïcité, Inch’Allah, la réalisatrice Nadia El Fani a été bombardée d’attaques et de menaces. En plein printemps arabe, elle mène à présent un combat sur deux fronts : les islamistes qui ont mal accueilli la sortie de son film en Tunisie, et le cancer. Nous l’avons rencontrée lors de son passage à Montréal alors qu’elle venait nous présenter son nouveau film, Même pas mal, co-réalisé avec Alina Isabel Pérez, dans le cadre du Festival international de cinéma Vues d’Afrique.

Louise Mailloux : Votre dernier film Même pas mal se veut un film sur les conséquences de votre film précédent, Laïcité, Inch”Allah. Il n’est pas interdit en Tunisie mais dans les faits, personne n’accepte de le diffuser. Pour quelles raisons ?

Nadia El Fani : Il faut se rappeler qu’à l’époque, à la première projection de mon film Laïcité, Inch’Allah, celui-ci avait pour titre Ni Allah, ni Maître, j’avais déclaré que j’étais athée et qu’il y a eu une campagne des islamistes contre moi. Une deuxième projection a été organisée en soutien aux artistes, et là, les salafistes ont attaqué le cinéma comme on le voit dans le film Même pas mal. Ils ont menacé le public de l’égorger s’il regardait le film. Donc depuis cet évènement, plus personne n’ose passer Laïcité, Inch’Allah en Tunisie. Même au Festival cinématographique de Carthage, on a envoyé les deux films pour la sélection et ils n’en ont sélectionné aucun alors qu’au FESPACO (Festival cinématographique africain), on a eu le grand prix du documentaire pour Même pas mal. Mais en Tunisie, personne n’a parlé de l’obtention de ce prix.

L. M. : Le Ministère de la Culture vous a abandonnée en niant vous avoir accordé des subventions, comment expliquez-vous cela ?

N.E.F. : Parce qu’après la révolution, il y a eu malheureusement la contre-révolution, et les islamistes et leurs complices, pour ne pas dire leurs alliés, le ministre de la Culture, au lieu de faire un communiqué pour défendre la liberté d’expression comme il aurait dû le faire pour tous les artistes, a fait un communiqué pour dire que le Ministère de la Culture n’a jamais subventionné ce film. Mais ce qu’il oubliait, c’est que ce film, je l’avais commencé sous Ben Ali.

L. M. : Votre film Ni Allah, ni Maître, dont le titre est devenu par la suite Laïcité, Inc’Allah, vous l’avez commencé en août 2010. Six mois plus tard, en décembre, les évènements de Sidi Bouzid ont déclenché la révolution en Tunisie. Avez-vous pressenti ce qui s’en venait, c’est-à-dire qu’on allait renverser un dictateur et qu’on ne voulait pas le remplacer par la religion ?

N.E.F. : Je pense que je l’avais vu venir depuis longtemps parce qu’en 2007, j’ai fait un autre film Ouled Lenine (Les enfants de Lénine) puisque mon père était dirigeant du Parti communiste de Tunisie. Sous Ben Ali, j’avais fait ce documentaire pour raconter l’opposition qui existait sous Bourguiba et qu’on avait complètement oubliée sous la dictature de Ben Ali.

Personne ne savait plus qu’il y avait des opposants au régime, que ce soit de Bourguiba ou de Ben Ali. Dans Ouled Lenine, je parlais avec mon père et on sentait qu’il se préparait quelque chose. Je lui disais que ce qu’il y a de dramatique, c’est que dans l’alternance, ce sera les islamistes.

Alors quand je suis partie en Tunisie en août 2010 pour tourner Ni Allah, ni Maître, c’était déjà pour dénoncer la montée en puissance des islamistes. Avec ce film, je voulais dénoncer ce qui se passe dans la société tunisienne mais aussi ce qui se passe avec le parti de Ben Ali qui était au pouvoir tout en étant complètement en collusion avec le parti islamiste. Parce que contrairement à ce qui s’est dit, il faut rappeler que c’était un des gendres de Ben Ali qui avait ouvert une radio diffusant le Coran du matin au soir. Cela n’existait alors qu’en Iran. Et nous, en Tunisie, on l’a fait sous Ben Ali. Il y avait même, au moment de la rupture du jeûne, la radio internationale qui diffusait des versets du coran. Vous savez, on n’a pas attendu que les islamistes soient au pouvoir pour faire cela.

À la fin de Ben Ali, on sentait monter en puissance les islamistes. Et d’ailleurs, à l’époque, on disait qu’il y avait un accord secret entre Ben Ali et Ghannouchi, voulant que Ben Ali l’autorise à revenir en Tunisie pour probablement partager le pouvoir avec lui. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi pendant la révolution, les islamistes n’ont été présents dans rien, même pas dans le soutien à la base révolutionnaire parce que la révolution, elle s’est faite en dehors des islamistes. Il n’y avait aucun slogan du nom de « Allah est le plus grand », etc... Malheureusement on a perdu quelque chose à la fin de la révolution. On a perdu l’occasion de continuer et d’aller encore plus loin.

Ben Ali a préparé le terrain pour les islamistes

L. M. : Comment expliquez-vous ce revirement alors que la Tunisie était l’un des rares pays laïques dans le monde musulman et que les Tunisien-nes sont des gens très éduqués. Comment expliquez-vous que ce pays ait régressé autant en l’espace d’à peine deux ans ?

N.E.F. : Je ne pense pas que la Tunisie était laïque. Les Tunisien-nes avaient des pratiques laïques mais ils ne savaient pas qu’ils étaient laïques. C’est-à-dire que personne ne leur a jamais dit que ce que l’on vit en Tunisie, c’est cela la laïcité. Donc dès que l’on a commencé à prononcer le mot laïcité, ils ont tous et toutes pris peur parce que les islamistes ont toujours profité de l’ignorance des gens pour dire que la laïcité, c’est de l’athéisme et que ceux et celles qui sont laïques, ce sont ceux et celles qui veulent enlever l’identité musulmane de la Tunisie.

C’est comme cela que les islamistes se sont battus et les démocrates n’ont pas dit que la laïcité, ce n’est pas cela, que la laïcité, c’est ce que l’on a toujours vécu avant que Ben Ali autorise des choses intolérables, par exemple, que l’on arrête les émissions à la télévision pour faire la prière cinq fois par jour. C’est quand même incroyable.

Bourguiba n’a jamais accepté une chose pareille. Il refusait que l’on change les horaires pendant le ramadan alors que Ben Ali les a changés. Bourguiba refusait que l’on ferme les cafés et les restaurants pendant le ramadan. Il estimait que chacun avait le droit de faire ce qu’il voulait et il exigeait que les cantines dans les lycées et les universités soient ouvertes pendant le ramadan.

Ben Ali a fait l’inverse. Il a milité pour que l’on ferme tout cela. Donc on voit bien que Ben Ali a joué le jeu des islamistes. Il leur a préparé le terrain et les islamistes n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser ce qu’il avait laissé.

Laïcité, base de la démocratie

L. M. : Dans votre film Même pas mal, vous dites que le problème de la Tunisie, c’est finalement un problème de laïcité. Or les évènements de Sidi Bouzid, c’était pour protester contre le manque de travail. Vous montrez même des gens de Sidi Bouzid qui se rendent jusqu’à Tunis pour protester contre le manque d’emploi. N’est-ce pas un peu exagéré d’affirmer que le problème de la Tunisie, c’est la laïcité ?

N.E.F. : Non, moi je dis que la première chose qu’il faudrait régler, c’est la laïcité parce que pour moi, c’est la base de la démocratie. Il ne peut pas y avoir de démocratie s’il n’y a pas de laïcité parce que si l’on commence à se revendiquer des lois religieuses pour établir des lois civiles, on voit bien que l’on est dans des inégalités, hommes-femmes, etc... Et si tous les citoyen-nes ne sont pas égaux, alors on n’est pas dans la démocratie. Si les juifs n’ont pas les mêmes droits que les musulmans, si les chrétiens n’ont pas les mêmes droits et si les athées peuvent comme moi être poursuivis en justice pour blasphème parce que j’ai dit Ni Allah, ni Maître, on voit bien qu’on n’est pas dans l’égalité. Eux, ils ont le droit de dire que Dieu est la référence mais moi, je n’ai pas le droit de dire que Dieu n’existe pas.

Donc je dis que la base de la démocratie, c’est la laïcité. Après je suis tout à fait consciente que la révolution, elle s’est faite pour des problèmes socio-économiques et que c’est la première chose à régler. Mais quand je dis que la base de la future Tunisie, c’est la laïcité, c’est justement pour pouvoir régler tout le reste. Et je ne crois pas qu’avec des islamistes au pouvoir disant que l’islam est la solution, on puisse régler nos problèmes. Au contraire, il faut qu’on leur barre la route à ces gens-là.

L. M. : Pour avoir dit ouvertement que vous étiez athée, vous avez été injuriée sur les réseaux sociaux et même menacée de mort. Votre tête a été mise à prix. Pourquoi est-ce si difficile d’être athée dans un pays musulman ?

N.E.F. : Parce qu’il est écrit dans le Coran que de sortir de sa religion, c’est apostasier et cela est puni de mort. Dans la religion musulmane, on naît musulman-e. On n’a pas le choix. Donc forcément si l’on ne croit pas en Dieu, on sort de la religion et cela, c’est puni de mort.

L. M. : Pourtant dans votre film, vous dites que le problème, ce n’est pas la religion mais la place de la religion. Or vous venez de dire que dans le Coran, le pire des péchés, c’est l’incroyance et l’apostasie. Alors le problème, c’est la religion ou la place de la religion ?

N.E.F. : Non, c’est toujours la place de la religion parce que si celle-ci n’est pas dans le système politique, les lois qu’on va tirer ne vont pas venir de la religion. Donc les lois de la religion ne s’appliqueront pas aux citoyen-nes.

L. M. : Mais les lois vont s’appliquer aux croyant-es ?

N.E.F. : Les croyant-es, oui, mais s’ils et elles ont choisi de tenir allégeance à leurs lois divines, c’est leur choix. Moi mon choix, c’est de sortir de la religion.

Le rôle des femmes dans la révolution

L. M. : Nadia El Fani, quel a été le rôle des femmes dans la révolution ?

N.E.F. : Elles étaient là, elles étaient partout. Contrairement à ce que l’on voit dans tous les autres pays arabes, il y avait beaucoup de femmes et la plupart n’étaient pas voilées. Parmi les martyrs de la révolution, il y a eu des femmes et aujourd’hui, depuis que les islamistes disent à toutes ces femmes d’aller se voiler, elles paient cher leur engagement.

L. M. : Le 18 avril dernier, l’Association tunisienne des femmes démocrates a publié un manifeste dans lequel on y dénonce les violences qui sont faites aux femmes et dans lequel on revendique l’égalité. On y affirme que la cause de toutes ces violences, c’est le patriarcat mais ce qui est étonnant dans ce manifeste, c’est l’absence totale de référence à la laïcité. Comment expliquez-vous cela ?

N.E.F. : Je suis déçue une fois de plus par les femmes démocrates. Ce sont mes amies depuis toujours mais je leur ai reproché de ne pas s’être engagées suffisamment derrière la cause de la laïcité au moment où j’avais toutes ces histoires avec les islamistes. Sous Ben Ali, ces femmes étaient le fer de lance de la laïcité. Mais aujourd’hui, elles pensent comme beaucoup de gens de gauche dans les pays arabes, que ce n’est pas le moment de parler de laïcité et que soi-disant, le peuple n’est pas prêt. Ces fantasmes qu’ont toujours les progressistes « Au nom du peuple ! ».

L. M. : Parce que c’est un cercle vicieux, si on recule, le peuple ne sera jamais prêt ?

N.E.F. : Bien sûr mais ces féministes continuent à dire que ce n’est pas le moment et moi, je continue à leur dire que si, c’est le moment. Voilà ! Chokri Belaïd, qui a été assassiné en février, était un fervent défenseur de la laïcité. Je ne comprends pas qu’elles aient peur de ce mot, sous prétexte qu’elles vont dans les campagnes et qu’elles sont proches du petit peuple et que le mot laïcité leur fait peur. Mais si le mot fait peur, elles n’ont qu’à demander clairement la séparation de la religion et de l’État. Ou encore faire de la pédagogie et expliquer ce qu’est la laïcité.

Projet de constitution

L. M. : Le 24 avril dernier, le projet de constitution tunisienne a été rendu public. Suite à cela, l’écrivain Abdelwahab Meddeb a publié un article dans le journal Le Monde pour dénoncer les pièges de ce projet.

Vous soulignez dans votre film que Ghannouchi a promis de ne pas toucher à l’article premier de la constitution affirmant que l’islam est la religion de la Tunisie. Or dans l’actuel projet de constitution, cet article premier demeure inchangé mais par contre, il y a l’article 136 qui affirme que l’islam est la religion de l’État. Ce nouvel article viendrait donc, selon Meddeb, renier l’article premier et ouvrir la porte à un État théocratique.

N.E.F. : Bien sûr, si on accepte que l’islam soit la référence, cela veut dire que l’on va pouvoir remettre en question l’abolition de la polygamie, l’égalité entre les hommes et les femmes et que l’on ne va jamais avancer sur la loi inégalitaire devant l’héritage.

Aujourd’hui, la grande revendication dans les pays arabes, c’est un État civil. C’est-à-dire un État en dehors des religieux, un État en dehors des généraux et un État en dehors des rois. C’est cela qu’il faut revendiquer dans les pays arabes.
Mais on a du mal. Pendant la révolution, la foule criait cela. Aujourd’hui, on crie cela et il y en a la moitié qui nous tape dessus. Aujourd’hui, en Tunisie, s’il n’y a pas une nouvelle révolution, je ne vois pas comment on va s’en sortir.

Vous parlez de la constitution mais si tous et toutes les député-es de gauche étaient honnêtes et intègres, ils auraient dû démissionner en octobre 2012, parce qu’ils avaient promis qu’ils mettraient un an pour rédiger la constitution. Maintenant, on est presque à deux ans et la constitution n’est toujours qu’à l’état de projet.

Ces député-es ont tous et toutes été malhonnêtes parce qu’ils touchent des milliers de dinars par mois payés par l’État alors que le peuple crève de faim. C’est ignoble. Et ils sont contents que les choses traînent parce que cela leur fait encore plus d’argent. Aujourd’hui, tout le monde fait semblant de faire de la politique en Tunisie.

Une chirurgie radicale pour la société tunisienne

L. M. : En même temps que vous tourniez Laïcité, Inch’Allah, vous avez combattu un cancer. Et dans votre film Même pas mal, vous comparer les salafistes à des cellules cancéreuses que l’on ne peut malheureusement pas guérir avec de la chimiothérapie. À votre avis, que faudrait-il faire pour soigner la société tunisienne ?

N.E.F. : Il faudrait une chirurgie radicale. Face à la violence, il n’y a pas trente-six solutions. Les gens qui sont violents, il faut les arrêter et les juger. Or ce n’est pas ce qui s’est passé. Depuis la révolution, tous les gouvernements ont été complaisants avec les salafistes, les laissant s’adonner à la violence en toute impunité.

Cela a commencé avec les artistes, les intellectuel-les, les putes, les bars, les manifestations théâtrales, les vernissages de peinture. Dans tous les régimes fascistes, on commence toujours comme cela.

Les salafistes ont bénéficié de la clémence des pouvoirs qui se sont succédés et, aujourd’hui, on est face à des gens qui ont monté des camps d’entraînement. Il y a des armes en Tunisie et il y a un peu partout des fous qui sont disséminés parmi la jeunesse et dans les poches de pauvreté et qui sont capables de mener des actions. Belaïd, ce ne sont pas les démocrates qui l’ont tué. On sait qui est violent. Ce sont toujours les mêmes.

Aujourd’hui, les salafistes, même ceux qui sont recherchés se promènent tranquilles, alors que deux jeunes qui étaient athées et qui ont osé publier des trucs ironiques par rapport à la religion musulmane ont été punis de 7 ans et demi de prison. Les salafistes qui ont tué et même attaqué l’ambassade américaine à Tunis ont écopé de quelques mois de prison.

On voit bien que l’on a un vrai problème de démocratie. Les gens violents écopent de 15 jours de prison alors que les gens qui ont des idées révolutionnaires font 7 ans et demi. Vous savez, on est toujours dans la dictature.

L. M. : Nadia El Fani, à tout contester comme vous le faites, il doit vous arriver d’être seule, non ?

N.E.F. : Écoutez, je sais une chose. C’est qu’il faut continuer à se battre. Il y a une personne illustre qui a dit avant moi : « S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! ». Sous la dictature, j’entendais déjà cela : « Nadia, c’est pas le moment, pourquoi tu fais cela, pourquoi tu fais des films qui emmerdent le gouvernement ». Même dans ma famille, on me disait : « Nadia, ça suffit, on ne peut pas changer les choses ».

Ce sont toujours les minoritaires qui ont réussi à entraîner les masses. Alors il faut continuer à se battre. Moi j’ai besoin de me révolter contre l’ordre établi.

Les différentialistes sont les vrais racistes

L. M. : Que pensez-vous de la position de la gauche qui défend la laïcité ouverte, ici au Québec comme en France ?

N.E.F. : C’est dingue, c’est comme s’il y avait une laïcité fermée. Les différentialistes, ce sont eux les racistes. Ils font comme s’il y avait des gens issus de cultures qui ne sont pas assez développées pour répondre aux mêmes lois que les autres. Je trouve cela innommable que l’on ne soit pas tous et toutes traité-es à égalité. Je suis profondément républicaine et je milite pour que la laïcité soit une valeur universelle.

La gauche altermondialiste se trompe quand elle appuie le port du voile. Quand la gauche ne sait pas défendre les valeurs de la gauche, les laïques s’allient à des gens de droite, parce qu’aujourd’hui, c’est la droite qui défend la laïcité (en France). C’est fou qu’on en soit là !

Tant pis s’il faut s’allier à la droite contre les islamistes parce qu’en Tunisie, on ne peut pas laisser passer les islamistes. La laïcité, c’est une des plus belles inventions de la France et quand la France a du génie, eh bien tant mieux, qu’elle l’exporte. Ce n’est pas parce que la France a inventé ce concept que l’on va dire : « Parce qu’on est musulman, on n’en veut pas ». Moi je trouve ça bien, la laïcité !

Mis en ligne sur Sisyphe, le 18 mai 2013


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Louise Mailloux, professeure de philosophie et auteure de "La laïcité, ça s’impose !"

L’auteure est professeure de philosophie et membre fondatrice du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité (CCIEL).



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