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mardi 9 janvier 2007

Les « Gender Studies », un gruyère confortable pour les universitaires

par Françoise Duroux, Université de Paris VIII Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer



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Une rencontre académique s’est tenue les 27 et 28 octobre 2006, à l’Université de Paris VIII, dans le cadre du RING (Réseau Inter-universitaire National sur le Genre). Dans la mesure où je ne souscris pas à cette académisation et ses effets, largement suspects pour nombre d’intervenantes et d’absentes (notamment espagnoles) de ce débat, j’ai jugé opportun de mettre un grain de poivre.

Je suis, à l’Université de Paris VIII, responsable d’un Master : Genre(s), pensées de la différence, rapports de sexes, et dirige, depuis longtemps, des Doctorats en « Etudes féminines », peu importent les sigles. Mais l’OPA universitaire sur le « Gender » a pour effet de casser les rapports entre les militantes (hors institutions universitaires) et les « universitaires », confortablement, installées dans un gruyère. (Je veux dire un fromage politiquement et théoriquement plein de trous).

C’est pourquoi, en tant qu’universitaire et cependant militante, j’ai réagi, par un petit texte en forme de dazibao, à cette anesthésie commerciale et universitaire des questions qui demeurent.

*****

Je m’autorise à dire deux ou trois choses que je sais, d’un conflit qui n’a rien perdu de son éclat ni de son charme, dans l’intention délibérée de troubler le consensus tranquille du « Gender ».

Le « Genre » a désormais, en France, pris avantageusement la place des « Études féministes ». En somme, il remplace aujourd’hui le cache-sexe, autrefois fourni par la « Sociologie de la famille ». J’ajoute que la France offre une terre d’accueil privilégiée pour les opérations académiques et oecuméniques.

Le centralisme démocratique universitaire autorise toutes les censures. La galanterie, le libertinage et la « parité » donnent la préférence aux propos d’hystériques complaisantes.

Il reste donc peu d’espace pour faire entendre un autre son de cloche (un « cri d’oiseau » peut-être), dans le concert classique : dissonance dodécaphonique.

Il faut changer le nombre des notes de la gamme.

Et « l’intersectionnalité », convoquée pour intégrer la race au « Genre » (au gré du vent « post-colonial »), n’est qu’un avatar d’une vieille histoire : intégrer les femmes dans leur classe pour mieux les diviser et les laisser dans la salle d’attente. Quitte à faire des ronds, à l’application élémentaire des cercles d’Euler, je préfère le noeud borroméen de Lacan, plus opératoire à l’aune de la complexité des questions.

J’ai éprouvé un soulagement étonnant à la lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes. Hélas ! je ne suis pas Virginie Despentes : question de génération, probablement. Question de « permis de circuler », comme dit Efriede Jelinek, certainement : l’Université comporte moins de risques de viol que les autoroutes - encore que... - mais aussi moins de possibilités.

Mais peut-être, encore une fois, les questions sont-elles en train de faire retour en boomerang d’Outre Atlantique, à la façon du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir.

Le destin de ce texte est exemplaire :
- évacué en France lors de sa publication en 1949 ;
- étendard du « nouveau féminisme américain » dans les années 60 ;
- récupéré par les « féministes » françaises dans les années 80 sous le sigle « RSS » : « rapports sociaux de sexes », notion conclue de la « construction sociale » de quoi ? De la différence des sexes ? De la construction des « genres » ?

La confusion conceptuelle vaut d’être entretenue, car elle rapporte institutionnellement, car idéologiquement correcte. Elle évite, en effet, les sables mouvants de ces « affaires » de femmes et de sexe, sur lesquelles l’auteure du Deuxième sexe garde une ambiguité de bon aloi : tribut au libertinage local. Il ne faut jamais oublier l’économie : On the Political Economy of Sex, titrait Gayle Rubin en 1975. Fric, pouvoir et libido : il convient d’articuler, sans cesse, les trois termes. (Je n’en dis pas plus : il suffit de réfléchir).

Le retour, pour moi, ne s’incarne pas dans la figure de Judith Butler, ses marionnettes et le « Gender Trouble » rattrapé avant même sa traduction en français par la « mode » hexagonale. (Je ne dirai rien de sa nouvelle « version » tournesol du côté de l’« éthique » et d’E. Levinas : sur l’usage du mot « éthique » aux fins de neutralisation, je dispose de précisions).

Le retour, c’est la coïncidence de la publication de King-Kong Théorie et de la réédition du Scum Manifesto de Valérie Solanas, préfacé par Avita Ronell. Selon le Conte de l’Amour des trois oranges, le vent du Sud désèche, le vent du Nord glace, le vent d’Ouest mouille. Reste le vent d’Est, un vent violent.

Avec lui reviennent un ton, des accents, des propos et des problématiques qui étaient ceux de Ti-Grâce Atkinson, universitaire non académique, s’il en fut. Bien avant Judith Butler, elle avait fait sa Thèse sur Hegel, mais elle avait transformé ses « Conférences » en tribunes politiques, féministes, dont la rigueur théorique n’adoucissait pas la flamme.

Les « Gender Studies », un gruyère confortable

II est indubitable que les « Gender Studies », qu’on ne se donne même pas la peine de traduire en polonais, offrent, depuis quelques années, un gruyère confortable aux souris et aux rats. Ils ne sont plus SDF : logés, nourris. À l’abri des soucis politiques, théoriques et même financiers, ils s’épargnent, ainsi, « de plus glorieux travaux » (Jean-Philippe Rameau, Diane et Actéon) plus difficiles, certes, que les sempiternels recensements des « inégalités », des « discriminations », dont il importe de ne pas savoir quel est le ressort. Je ne parle pas de l’Histoire : Joan Scott a magistralement illustré l’inaptitude de la catégorie de Genre à analyser la position « paradoxale » d’Olympe de Gouges, d’Hubertine Auclert ou de Madeleine Pelletier. La première a laissé sa tête sur l’échafaud ; la troisième, à l’asile d’ « aliénés » : verdicts.

Car de la « guerre des sexes », le « Gender » préfère éviter le terrain : éviter les références précises aux propos à risque de Camille Lacoste-Dujardin sur la fonction des « Mères » dans la reproduction des « mâles » et ceux de Françoise Héritier sur la source « anhistorique » de la domination masculine.

Éviter, surtout, les sables mouvants dans lesquels Freud s’est aventuré : ceux de la sexualité, des positions et des économies libidinales, réamarrés en urgence au fantasme et aux imaginaires du masculin/féminin. (Je ne développerai pas car il y aurait trop à dire).

Opportunisme, puritanisme, pudibonderie ? La prolifération des discours autour des « homosexualités » - ramenées à leur statut juridique- participe du même évitement.

Il est vrai que la question est périlleuse, que le terrain est semé de mines, sur lesquelles chacune peut sauter à tout instant : mines des compromis, des alliances improbables (et compromettantes), mais cependant garantes de situations moyennant économies d’énergie, avarices et indigences de pensée. Encore une fois, ne jamais oublier l’économie institutionnelle, financière et libidinale.

La tactique commence par le désamorçage des mines : éteindre les mèches explosives. Je traduis : condamner au silence celles qui parleraient des compromis, des alliances et de l’indigence ; celles qui parleraient d’ailleurs, d’une position exemptée des complaisances intellectuelles, érotiques ou « intéressées », financièrement ou institutionnellement.

Le refus des « loyautés artificielles » constitue, en effet, la condition de possibilité principale de l’existence des « Marginales » faisant « société », qu’espérait Virginia Woolf.

Au spectacle offert, par les temps qui courent, de la division, des rivalités courtisanes, des reprises par des femmes de propos éculés à force d’avoir servi à l’annulation de leur « vindication », Virginia serait sûrement désolée, mais non perplexe. Car ça s’explique facilement.

Heureusement, des voix s’élèvent, déjà, matérialistes et réalistes, pour dénoncer les effets pervers du « Gender » (mot d’ordre mode et « modique » de la modernité) sur les fameuses « Politiques publiques ». L’Espagne, État pionnier en la matière, a très vite fourni les leçons de l’expérience. Je regrette que les socio-anthropologues d’Andalousie (Province phare) n’aient pas été conviées à faire part d’un bilan - la mise en œuvre des politiques « genrées » réitère avec la bénédiction des « expertes » le partage sexuel dans sa plus pure tradition, bien entendu actualisée : horaires flexibles, travail du sexe....

Plus insoutenable : on tue les petites filles, en Inde, au Pakistan, en Chine. L’infanticide sélectif traditionnel peut aujourd’hui être prévenu par les progrès de l’échographie : foeticide discret pour les riches. On peut aussi laisser mourir ou faire mourir, de manière plus raffinée ou plus « culturelle » : en Iran, en Algérie.

La « construction sociale » et le « Genre » sont de bien pauvres instruments pour en faire le procès. L’occidentalocentrisme satisfait ne fournit pas les armes à celles qui en ont le plus besoin. Il se contente de digérer démagogiquement, au nom du multiculturalisme, la polygamie factuelle (et non coutumière) de règle au Brésil et dans les communautés noires des Etats-Unis : Black Feminism. Mais ces femmes innombrables sont en train de mettre à nu le cœur du problème, et elles peuvent compter sur leurs propres forces : ONG et militantes travaillent à l’épicentre du sort des femmes.

Plus près de nous, en France, en Pologne, des « militantes » veillent sur le sort des femmes battues, violées, condamnées pour avortement, prostituées, loin des débats sophistiqués sur des libérations improbables. Peut-être qu’étrangement les dyschronies (du « développement ») braquent les projecteurs sur la scène de tous les dangers : celle que le « Gender » regarde prudemment par le trou de la serrrure, depuis les observatoires des Campus américains ou des Académies de France et d’ailleurs, en effeuillant indéfiniment la marguerite ou l’artichaut.

Je transpose depuis longtemps cette formule de Karl Marx (Contribution à la Critique de l’économie politique) au terrain du traitement de la différence des sexes : « La catégorie la plus simple devient la catégorie la plus concrète », une fois dépouillées les feuilles de l’artichaut. La « catégorie la plus concrète », qui crève l’écran, c’est la sexualité. Enrobée du sucre naturel de la destination du sexe et de tout ce qui s’ensuit (« socialement », politiquement...), elle peut même faire l’objet de « traitements » délirants : pénurie de femmes pour la reproduction (et pour la sexualité). Tel était le vœu D’Otto Weininger et l’inquiétude de Freud pour l’avenir de cette « Kultur ».

Bien sûr, ces « choses » troublent le pot-au-feu et risquent de faire tourner la mayonnaise : elles dérangent les « méthodologies » de papa, « scientifiquement ? » est-ampillées, institutionnellement labellisées. Elles perturbent l’économie domestique, l’économie de marché et l’économie de moyens.

Elles exigent du travail.

A vos métiers, à vos quenouilles, à vos rouets.

Françoise Duroux avec mes regrets pour la condensation, les ellipses.

Mais il fallait que cela tienne dans un « tract », « dazibao », « samizdat » : pas de mot en français pour les dissidences.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 2 janvier 2007

© Sisyphe 2002-2010

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Françoise Duroux, Université de Paris VIII
L’auteure est maître de conférences et responsable, à l’Université de Paris VIII, d’un Master "Genre(s), pensées de la différence, rapports de sexes", et elle dirige depuis longtemps des doctorats en "Etudes féminines". Elle est l’auteure d’Antigone, encore : les femmes et la loi , Ed. Côté femmes, 1993.


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