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lundi 16 février 2009

Cent ans d’antiféminisme

par Micheline Dumont, historienne et professeure émérite, Université de Sherbrooke






Écrits d'Élaine Audet



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Même si on le croit récent, le mouvement pour l’émancipation des femmes est un mouvement ancien. Il est apparu en Europe et aux États-Unis au milieu du XIXe siècle. Le mot « féminisme », quant à lui, est apparu vers 1882, venant nommer un mouvement politique qui existait déjà depuis des décennies. À peine apparu, le féminisme suscite déjà un mouvement d’opposition : l’antiféminisme. Élise Boulding explique bien que « la prise de conscience féministe est survenue, au milieu du XIXe siècle, à cause de la violence de la réaction des hommes aux revendications que les femmes jugeaient de simple bon sens. Ces femmes ne prétendaient pas renverser le courant de l’histoire. Elles n’avaient que la conviction que les droits des hommes devaient s’appliquer également aux femmes » (The Underside of History). Ce mouvement d’opposition, toutefois, n’a jamais été officiellement nommé.

À la fin du XXe siècle, le mot « antiféminisme » ne figurait dans aucun dictionnaire. Cependant, la dernière édition du Robert comporte désormais une entrée à « antiféministe » et fait apparaître le mot au milieu du XXe siècle. Cette inscription tardive est sans doute due à la publication d’un ouvrage : Un siècle d’antiféminisme (Fayard, 1999), sous la direction de Christine Bard, documentant la scène française. Cet ouvrage mettait en évidence l’inexistence du mot en dépit d’une réalité politique et culturelle qui en est imprégnée depuis longtemps. L’antiféminisme n’est cependant pas une exclusivité française. Qu’en est-il au Québec ?

Marie Gérin-Lajoie conserve dans ses papiers un article de journal qui compare les membres du Conseil national des femmes du Canada (créé en 1983), « à d’horribles femmes modernes qui veulent établir la suprématie du genre féminin sur la terre ». Les féministes ne sont pourtant pas nombreuses : quelques dizaines sans doute. Leur programme politique était singulièrement timide. Mais sa seule existence effraie.

La grande campagne suffragiste canadienne de 1913 suscite, dans Le Devoir, la publication d’une série d’articles virulents contre le féminisme, sous la plume du fondateur lui-même, Henri Bourassa. Jules Tardivel, Olivar Asselin s’expriment dans d’autres journaux. En 1918, au moment où le vote est accordé aux femmes canadiennes, Bourassa livre une autre série d’articles incendiaires contre le suffrage des femmes et le féminisme, accusé de vouloir transformer les femmes en hommes. Il revient à la charge en 1925 dans une série d’articles pour protester contre de nouvelles lois qui vont faciliter le divorce ... dans le reste du Canada. Tous ces articles seront publiés en volume en 1925 : Femmes-Hommes ou Hommes et femmes. Études à bâton rompus sur le féminisme. C’est la Bible de l’antiféminisme.

À partir de 1922, un comité se forme pour réclamer le droit de vote des femmes au Québec. À chaque fois que les féministes réussissent à faire présenter un projet de loi en ce sens, quatorze fois entre 1927 et 1939, les discours prononcés à l’Assemblée législative donnent lieu à l’expression d’un antiféminisme aussi têtu qu’ignorant. Les quotidiens reproduisent à l’envi ces propos. Mgr Paquet publie un article savant démontrant que « le féminisme est un mouvement pervers qui menace les bases de la famille et de la société ». La théologie, la philosophie, la loi naturelle, la biologie, la Bible sont invoquées pour dénoncer les revendications des féministes. Les évêques orchestrent l’opposition au féminisme. Les prêtres se réservent l’enseignement de la philosophie au Collège Jésus-Marie de Québec « pour empêcher les institutrices de verser peu à peu dans le féminisme ».

Après la grande crise des années 1930 et la seconde guerre mondiale, la période de relance économique qui a suivi a instauré un retour aux valeurs traditionnelles, retour exprimé désormais non seulement par les autorités en place, religieuses ou politiques, mais par la société de consommation. L’idéal domestique envahit l’Amérique par la voix des publicitaires, de la consommation, des gadgets de la vie moderne : c’est la « mystique féminine », que dénonce Betty Friedan en 1963.

Les femmes réalisent alors que les timides avancées des générations précédentes sont loin d’avoir rempli leurs promesses : la militance est de nouveau nécessaire. De nouvelles associations féministes apparaissent durant les années 1960 : FFQ, AFÉAS, en plein milieu de la révolution tranquille. Mais cette action politique reste invisible. Les magazines, les revues n’en parlent pas. La Voix des femmes multiplie les actions contre la menace nucléaire ? Dans Cité Libre, en 1961, Pierre Éliott Trudeau « reproche à tous les groupes en général et notamment aux femmes groupées dans leurs sociétés littéraires et leurs cercles de couture de ne pas s’y intéresser ». Si des échos apparaissent concernant la mobilisation des femmes, c’est pour la dénoncer. « Le féminisme et les mouvements de la femme sont nuisibles à l’émancipation de la femme », déclare, en 1966, le député Jean-Paul Lefebvre. Une citoyenne commente négativement une conférence de Jeanne Sauvé sur le travail salarié des femmes. Sa lettre reçoit, dans Le Devoir, un titre sur trois colonnes : « Le féminisme à outrance dénote un inquiétant complexe d’infériorité ». René Lévesque, commentant la création de la Fédération des femmes du Québec, déclare : « La FFQ sera utile à la condition de ne pas défoncer des portes ouvertes ». Les jeunes femmes, de leur côté, boudent ces nouvelles associations : « Ce qui compte, c’est la question nationale, les problèmes sociaux. Le féminisme ? Pourquoi le féminisme ? », demande Lysiane Gagnon en 1968.

L’irruption du féminisme radical vient bouleverser la donne à partir de la fin de 1969. Suit alors la décennie des années 1970, alors que le « mouvement de libération des femmes » vient occuper le centre de la scène médiatique. Pendant quelques années, le féminisme est une question à la mode. Il suscite livres, pièces de théâtre, films, expositions, groupes, centres, manifestations. De nouvelles revendications apparaissent suite à l’analyse radicale qui dénonce le patriarcat. Des revendications qui font surgir des problèmes vieux comme le monde mais qui avaient été bien dissimulés pendant des siècles : la violence conjugale, le viol, le harcèlement sexuel, l’avortement, la santé des femmes, la prescription implicite aux responsabilités domestiques pour les femmes. Ce sont de bien mauvaises nouvelles, et la tentation est grande d’accuser surtout les porteuses de mauvaises nouvelles.

Si l’antiféminisme a été moins présent dans la société durant les années 1970-1980, il resurgit de plus belle après le référendum de 1980. L’épisode des Yvettes a incité les medias à convaincre la population que les Yvettes rejetaient, en même temps que la souveraineté nationale, le « féminisme radical » de Lise Payette. On s’est mis à annoncer le déclin du féminisme, l’entrée dans le postféminisme. Quand la question de la violence domestique est mentionnée à la Chambre des Communes pour la première fois, le 12 mai 1982, les députés éclatent de rire. C’est le Backlash dénoncé aux États-Unis par Susan Faludi, et qui se manifeste ici également par de nombreux phénomènes : cinéma, prescriptions esthétiques et vestimentaires, la presse féminine, la montée de la droite, la nébuleuse « pro-vie », etc. etc. Les féministes sont mises au ban des accusés : de nouveaux problèmes sont apparus et on leur reproche de ne pas contribuer aux solutions. Le mot est lancé : le féminisme entraîne la guerre des sexes. Le temps n’est pas loin où les jeunes femmes rejettent le féminisme, sous prétexte qu’elles ne sont pas contre les hommes, qu’elles ne sont pas des victimes. « Je ne suis pas féministe mais… », phrase archi-connue. Comme l’explique la grande historienne française Michelle Perrot, cette déclaration « traduit le désir de prendre ses distances, de se démarquer d’une mauvaise image, en même temps que l’obscur sentiment d’une dette ».

Le tueur de la Polytechnique n’a pas puisé ses prises de position politique dans la lune. Depuis le début des années 1980, L’Actualité scande de subtiles positions antiféministes. La presse féminine pervertit le vocabulaire de l’autonomie des femmes au nom de la séduction, de la beauté à tout prix et de la sexualité superficielle. Colette Beauchamp dénonce Le silence des médias (Remue-ménage, 1987). Une opposition se manifeste en divers lieux contre les programmes d’accès à l’égalité. Le mouvement masculiniste s’organise et dénonce les hommes qui appuient les féministes.

Le 6 décembre 1989, je donnais une conférence devant l’Ordre des infirmières de Sherbrooke : A-t-on encore besoin des féministes ? Le 2 décembre 2004, je participais à une petite cérémonie organisée par l’AFÉAS de Sherbrooke, en souvenir de la tuerie de Polytechnique, au carrefour d’un Centre commercial. Elle était intitulée : Tendre la main. Un homme présent a commenté : « Si les femmes se fermaient la trappe, il y en aurait moins de violence ».

En 2009, il semble bien qu’on demande encore aux féministes de se taire.

Sources

  • Elise Boulding, The Underside of History, Boulder, Westview Press, 1976, p. 620.
  • Christine Bard (Directrice), Un siècle d’antiféminisme, Préface de Michelle Perrot, Paris, Fayard, 1999. Voir notamment l’introduction « Pour une histoire des antiféminismes », p. 21-37.
  • Anne Marie-Sicotte, Marie-Gérin-Lajoie, conquérante de la liberté, Montréal, remue-ménage, 2005.
  • Micheline Dumont et Stéphanie Lanthier, « Pas d’histoire les femmes ! Le féminisme dans un magazine québécois à grand tirage : L’Actualité 1960-1996 », dans Recherches féministes, vol. 11 no 2, (1998), p. 101-124.
  • Micheline Dumont, « La culture politique durant la révolution tranquille : L’invisibilité des femmes dans Cité Libre et L’Action nationale », dans Recherches féministes, Vol. 21, no 2, (2008), p. 103-125.
  • Micheline Dumont, Le féminisme québécois raconté à Camille, Montréal, Éditions remue-ménage, 2008.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 12 février 2009


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    Micheline Dumont, historienne et professeure émérite, Université de Sherbrooke

    L’historienne Micheline Dumont a mené sa carrière universitaire au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, qu’elle a dirigé de 1984 à 1987. Elle est professeure émérite de cette université depuis juin 2000. Entre autres postes de direction qu’elle a occupés, elle a été responsable du Programme d’études sur les femmes de l’Université de Sherbrooke (1990 à 1994) et Présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française (1995 à 1997).

    Historienne de l’histoire des femmes, Micheline Dumont est l’auteure de nombreux ouvrages, dont : Laure Conan, Montréal, Fides, Collection "Classiques canadiens", no 20, 1961, 96 p. Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, par le Collectif Clio (Micheline Dumont, Michèle Jean, Marie Lavigne, Jennifer Stoddart), Montréal, Quinze, Collection "Idéelles", 528 p., 1982 ; 2e édition revue et mise à jour. Montréal, Jour, 1992, 646 p. Le mouvement des femmes, hier et aujourd’hui, Ottawa, ICREF/CRIAW, Collection "Perspectives féministes", no 5-A, 1986, 54 p. Les Couventines - L’éducation des filles dans les congrégations religieuses enseignantes 1840-1960, Boréal, 1986, 315 p. (avec Nadia Fahmy-Eid). Les religieuses sont-elles féministes ?, Montréal, Bellarmin, 1995, 208 p.
    Et le plus récent, Découvrir la mémoire des femmes, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2001, 160 p.

    Elle a collaboré également au Dictionnaire Biographique du Canada, ainsi qu’à une quarantaine d’ouvrages collectifs, et elle a publié plus de 240 articles dans des revues spécialisées.

    Micheline Dumont est co-auteure, avec Louise Toupin, de La pensée féministe au Québec, une anthologie publiée aux éditions du Remue-ménage à l’automne 2003.



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