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jeudi 17 avril 2014

L’intervention féministe intersectionnelle – Troquer un idéal pour une idéologie trompeuse ?

par Chantale Caron, femme d’affaires et militante féministe






Écrits d'Élaine Audet



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C’est en constatant les positions de plus en plus tranchées entre les organisations féministes au Québec, et en observant l’escalade de commentaires agressifs et méprisants de certains groupes féministes à l’endroit d’autres groupes de femmes, que je me suis inquiétée des écueils qui se dessinent actuellement entre les féministes. Ces enjeux, qui semblent aller bien au delà des notions de droits individuels et de droits collectifs, pourraient se jouer sur le terrain de l’identité des personnes.

Des femmes et groupes de femmes sont injuriés violemment, au grand étonnement de bien des intervenantes de terrain, car l’analyse féministe a toujours préconisé d’éviter les jugements de valeur et, surtout, d’éviter de créer délibérément des clivages ! En rupture avec une mouvance vers une sororité universelle qui avait toujours misé sur la volonté de jeter des ponts entre les femmes de toute appartenance, nous assistons maintenant à une guerre de tranchées entre groupes féministes, ce qui a pour effet de fragmenter de plus en plus le mouvement.

De plus, comme certains groupes féministes n’hésitent plus à hiérarchiser la lutte des femmes par rapport à d’autres luttes, en pactisant étonnamment avec le patriarcat religieux ou capitaliste, on est en droit de craindre que la marche des femmes sera beaucoup plus longue que prévue ! Si le combat féministe n’est plus priorisé par les organisations féministes, par qui le sera-t-il ?

Comment se fait-il, que tout à coup, des centaines de féministes se sont réveillées ensevelies sous des monceaux d’insultes haineuses, toutes aussi mensongères que surprenantes ? Racistes, xénophobes, islamophobes, impérialistes, néo-colonialistes, ethnocentristes... Et tout cela de la part d’autres féministes ?

L’explication de cette dérive du féminisme se trouve, à mon avis, dans cette approche nouvellement adoptée par plusieurs milieux féministes au Québec, à savoir l’approche d’intervention féministe intersectionnelle (1). C’est en l’étudiant de plus près que j’y ai reconnu une parenté avec tous ces nouveaux groupes qui font alliance sous les vocables d’« inclusifs » et de « laïcité ouverte », qui interviennent sur la place publique depuis le début du débat sur la laïcité au Québec. Ces groupes se caractérisent surtout par le rejet d’une partie de la société québécoise qu’on qualifie de « favorisée ».

Ce qui est alarmant à la lecture de cette littérature du féminisme intersectionnel, c’est de constater le bris de contrat qu’elle instaure avec la sororité universelle prônée par le féminisme dit « de la deuxième vague ». C’est de voir se déconstruire sous nos yeux l’idéal de l’égalité entre les femmes et les hommes au profit d’une idéologie théorique et éthérée qui oppose les féministes. Ce qui est inquiétant dans cette nouvelle approche féministe, c’est de constater le désaveu d’une approche féministe universelle qui a obtenu et continue d’obtenir des gains partout dans le monde et pour toutes les femmes, sans égard à leur classe sociale, leur couleur, leur capacité physique ou intellectuelle ou encore leur orientation sexuelle.

L’intersectionnalité et la binarisation de la réflexion féministe

En termes très simples, l’approche d’intervention intersectionnelle est la prise en compte des multiples oppressions que vivent les femmes et l’hypothèse que, pour un grand nombre d’entre elles, l’oppression patriarcale ne constitue pas toujours la plus lourde des oppressions.

Cette approche reconnaît qu’il est normal que ces femmes combattent, par exemple, le système colonial qui les limite bien plus fortement dans leur épanouissement personnel et leur développement collectif. Les femmes autochtones au Canada témoignent éloquemment de la difficulté qu’elles ont, à juste titre, à se reconnaître dans un féminisme qu’elles qualifient de féminisme « ethnocentrique blanc », qui œuvre à des années-lumière de leur réalité. Il est donc normal que certaines féministes québécoises aient adopté cette approche avec un réel enthousiasme, y voyant la promesse d’un « meilleur féminisme », un féminisme qui se révélerait plus « inclusif ».

Mais faut-il nécessairement conclure que celles qui n’adhèrent pas au féminisme intersectionnel ne peuvent être que racistes et ethnocentristes ? Comment a-t-on pu laisser un tel glissement binaire s’immiscer dans la réflexion féministe ?

Si cette théorie semble pouvoir endosser toutes sortes d’oppressions, notamment celles des autochtones, des immigrantes, des femmes handicapées, des transsexuelles, des femmes prostituées ou encore des femmes confrontées à une situation de pauvreté, elle comporte un très dangereux angle mort qui crée une inversion aberrante des responsabilités. Par contraste, cette théorie transforme en coupables les femmes situées sur l’autre versant du combat, c’est-à-dire toutes « ces favorisées », blanches, occidentales, non handicapées, non prostituées, hétérosexuelles. D’autant plus qu’elle participe au discrédit de celles qui militent pour le combat légitime des femmes, simplement parce que femmes.

Un problème de taille, mais qui pourrait tout de même être réglé pour peu qu’on veuille se pencher sur les défauts de l’appareil théorique. Mais il semble que personne ne s’en est soucié jusqu’ici.

C’est lors de l’assemblée générale de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), en 2013, que j’ai appris que cette approche aurait été adoptée par la FFQ en novembre 2009. Mais en y regardant de plus près, on constate que ce n’est pas l’approche intersectionnelle qui a été adoptée, mais plutôt une motion sur le port du voile. Évidemment, si l’objectif est de faire cautionner le port du voile par une organisation féministe de premier plan, quoi de plus pratique pour les militantes du voile islamique, que d’avoir sous la main une approche théorique aussi « ouverte » sur le plan de l’analyste féministe ?

Comme le rappelle à juste titre Micheline de Sève, membre du Comité de programme du Certificat en études féministes (2006-2009) et Directrice de l’IREF (1998-2001) :

    « Si d’autres mouvements veulent utiliser l’intersectionnalité comme un cheval de Troie pour marauder sur notre territoire, c’est de bonne guerre mais, de grâce, ne perdons pas de vue que les femmes, et à plus forte raison celles des groupes minorisés, ont le droit de se préoccuper de leur propre positionnement comme êtres de sexe féminin dans une société qui continue d’utiliser le bon vieux principe de la hiérarchisation des droits pour les renvoyer à leurs chaudrons… » (2)

Depuis, cette théorie continue de faire son chemin à travers un grand nombre de milieux de recherche et d’intervention, afin de répondre à un besoin « criant » d’inclure une diversité de femmes dans un Québec maintenant pluriel. De plus en plus d’intervenantes féministes s’empressent de mettre en œuvre cette approche d’intervention soi-disant riche de tant de promesses. En quelques années, elle est devenue la norme dans la plupart des milieux d’intervention, tandis qu’un nombre grandissant de féministes constatent que, bien qu’alléchante, cette théorie n’a apporté que des dissensions et miné la confiance de la population québécoise envers la mouvance féministe quant à sa capacité à défendre les intérêts généraux des femmes.

Si les jeunes militantes abreuvées de ces nouvelles théories n’y voient que du feu, entièrement mobilisées qu’elles sont par la mise en place de cette approche, celles qui ont davantage de recul sont sidérées de voir des positionnements émerger d’assemblées délibérantes qui défendent la prostitution et le port du voile.

De plus, est-il réaliste d’imaginer aplanir les clivages sociaux entre les femmes issues de la majorité québécoise, des Premières Nations ou encore des femmes immigrantes sans développer une solidarité commune ? La théorie des différentes oppressions s’écroule assez rapidement quand on comprend qu’en écartant l’essentiel de l’approche féministe - l’idéal - il ne reste rien pour lequel combattre.

Des interprétations de plus en plus antagoniques sont relayées par certains milieux féministes, et ce, jusqu’à ce que de véritables fossés soient creusés entre les féministes, non en raison des opinions, mais en raison de l’identité.

    « Si identifier ce dont souffrent les membres des groupes opprimés est capital, il n’est toutefois pas suffisant à une prise de conscience totale de la situation d’inégalité. Pour ce faire, il faut également regarder du côté des membres des groupes dominants et identifier les avantages indus dont ils jouissent, de même que les bénéfices accrus qu’ils ou elles tirent de cette oppression. C’est ce qu’on nomme communément des ‘privilèges’, que ceux-ci soient consciemment ou inconsciemment exercés.

    Pour atteindre une pleine égalité, il est donc non seulement important que les membres de groupes opprimés reconnaissent leur oppression, mais également que les membres de groupes dominants reconnaissent les ‘surplus d’égalité’ ou les privilèges qu’ils possèdent globalement, puis qu’ils comprennent qu’ils doivent travailler à les répartir équitablement. La transformation sociale, sinon, demeurera incomplète. » (3)

Ainsi, sans le savoir, les féministes de la société d’accueil, du fait de ne pas être immigrantes, ont basculé dans la catégorie des favorisées et, du même coup, se retrouvent dans le camp adverse des femmes immigrées. Toute une surprise pour les féministes québécoises encore fragiles dans leur identité au sein d’une culture nord-américaine hégémonique !

Le féminisme au service de l’idéologie multiculturaliste

Sur un plan militant, les féministes ne s’entendent pas sur l’identité même du Québec. Comment doit-on concevoir le Québec ? Comme société d’accueil ou comme simple groupe parmi d’autres dans la grande mosaïque culturelle canadienne ? Ces notions, qui déchirent les intellectuel-les du Québec sur le plan politique, font partie de l’équation qui polarise les féministes sur des questions dont certaines découlent d’une vision ethnocentrique occidentale xénophobe. D’autres questions seraient le résultat du relativisme culturel dans une vision communautariste très « Canadian ». Le Québec, encore une fois, affirme sa différence.

Bien que comportant des similitudes, les réalités sociales qui sont à la source de l’analyse intersectionnelle ne se retrouvent pas au Québec. Cette approche, qui tire ses origines des mouvements féministes afro-américains, est née dans une culture historiquement fondée sur l’identité « raciale », et cette réalité ne se transpose pas ici, contrairement à ce que prétendent certains groupes féministes québécois.

De plus, si cette approche est retenue dans certains milieux féministes européens pour solutionner les problématiques de « classes » entre les femmes issues de la culture coloniale et celles issues des pays colonisés (quoique cela soit très critiqué), il ne fait aucun doute à mes yeux que l’histoire du Québec ne révèle pas des rapports coloniaux entretenus avec les personnes issues de l’immigration. L’application de cette logique apparaît encore là boiteuse.

Des parallèles en terme de rapports de « classes » avec les Premières Nations pourraient être discutés, mais il me semble plus pertinent de concevoir la chose sous l’angle de peuples parallèlement dominés par le gouvernement canadien. Mais encore là, c’est avant d’être pesée à la grande balance de la justice arbitrairement utilisée par les différents groupes. Il n’en demeure pas moins que, sur le plan féministe, on s’éloigne passablement de l’analyse des rapports entre les femmes et les hommes.

En fait, toute l’approche d’intervention intersectionnelle est érigée sur une structure de pensée communautariste et multiculturaliste. Une vision de la société que ne partagent pas la plupart des Québécoises et des Québécois, qui peinent encore à se construire une nation dans un pays où ils ne détiennent qu’un bail de location. Ainsi, le féminisme intersectionnel, qui s’est autoproclamé de la troisième vague, est le produit d’une pensée qui se situe en rupture avec la pensée générale de l’ensemble des Québécoises francophones.

Privé de l’appui de la forte majorité des femmes au Québec, le féminisme intersectionnel se replie sur lui-même malgré ses avancées au sein des organisations militantes et de la gauche universitaire multiculturaliste. Il est en passe de se marginaliser totalement par rapport à la large mouvance des femmes du Québec.

D’ailleurs, le mépris dont ont fait preuve les militantes de l’analyse intersectionnelle a atteint son apogée lorsqu’elles ont décidé de boycotter le grand Rassemblement pour la laïcité auquel s’est joint le mouvement des Janette, en octobre 2013. Cette marche des Janette en faveur de la laïcité a pourtant constitué le plus grand rassemblement féministe des trente dernières années au Québec. Ce jour-là, 20 000 personnes ont marché sous une pluie glaciale sans qu’on ne perçoive dans ce vaste défilé la moindre trace de xénophobie. Il faut de plus se rappeler que plus de 60 000 personnes ont signé la pétition pour la laïcité.

Fort heureusement, l’arrivée d’une nouvelle organisation féministe nationale, qui rejette l’approche d’intervention féministe intersectionnelle et accorde la priorité à la lutte pour l’égalité de femmes avec les hommes, a eu pour effet de rallumer la flamme de l’idéal féministe. Un idéal que « Pour les droits des Femmes du Québec / PDF-Québec » a bien l’intention de conserver précieusement et de défendre.

Notes

1. « L’intervention féministe intersectionnelle : un nouveau cadre d’analyse et d’intervention pour répondre aux besoins pluriels des femmes marginalisées et violentées », Christine Corbeil et Isabelle Marchand, janvier 2007.
2. « L’intersectionnalité : féminisme enrichi ou cheval de Troie ? », Labrys-études féministes, juillet-décembre 2011 et janvier-juin 2012.
3. « La dimension des privilèges dans les luttes contre l’oppression ». Texte de réflexion, dans Toujours rebelles.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 21 mars 2014


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Chantale Caron, femme d’affaires et militante féministe

Chantale Caron a fait des études en gestion des affaires et est propriétaire d’une entreprise avicole de la Montérégie. Féministe militante, elle a déjà œuvré à la direction d’une maison d’aide et d’hébergement pour femmes victimes de violence, après avoir travaillé à la direction générale d’organisations culturelles nationales et à la tête de différentes organisations communautaires de la région de Montréal. Aujourd’hui, elle milite pour la mise sur pied d’une Centre des femmes dans la région de la MRC Pierre-de-Saurel, L’Agora des Femmes ; et dans l’organisation féministe mixte et laïque "Pour les droits des femmes du Québec (PDF-Québec). Actuellement, elle dirige le Centre de prévention du suicide de Pierre-De Saurel. Elle s’exprime ici à titre personnel.



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