| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






lundi 11 novembre 2013

États généraux et FFQ - Un féminisme accusateur source de dissension

par Johanne St-Amour






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


Élaine Audet et Micheline Carrier, récipiendaires du Prix PDF QUÉBEC 2016
Vous avez dit "mauvais genre" ?
Lorraine Pagé trace un tableau de la situation des femmes dans le monde
Sexisme politique, sexe social
Révolution féministe : site féministe universaliste et laïc
Il faut abolir les prisons pour femmes
Le féminisme islamique est-il un pseudo-féminisme ?
Pour un féminisme pluriel
Cachez-moi ce vilain féminisme
Féminisme - Le Groupe des treize veut rencontrer la ministre à la Condition féminine Lise Thériault
Combattre le patriarcat pour la dignité des femmes et le salut du monde
Martine Desjardins parle du Sommet des femmes à Montréal
Banaliser la misogynie, c’est dangereux
Féminisme - Faut-il faire le jeu du "Diviser pour régner" ?
Je suis blanche et vous me le reprochez !
La pensée binaire du féminisme intersectionnel ne peut que mener à l’incohérence
Lutter contre la pauvreté des femmes et la violence des hommes envers elles
"Du pain et des roses" - Le 26 mai 1995, une grande aventure débutait
Portrait des Québécoises en 2015 - L’égalité ? Mon œil !
Je plaide pour un féminisme qui n’essaie pas de s’édulcorer
La Maison de Marthe, première récipiendaire du Prix PDF Québec
Ensemble, réussir la 4ième Marche Mondiale des Femmes ! Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous resterons en marche !
Des "Déchaînées" aux genoux du patriarcat !
L’intervention féministe intersectionnelle – Troquer un idéal pour une idéologie trompeuse ?
Ce que révèle l’alliance de certains musulmans avec la droite réactionnaire
Au cœur de la division du mouvement féministe québécois : deux visions
Désaccord sur le virage de la Fédération des femmes du Québec
Féminisme islamique - Quand la confusion politique ne profite pas au féminisme
États généraux du féminisme - Des sujets importants écartés : "De qui ou de quoi avons-nous peur ?"
PDF Québec est lancé ! - Une voix pour les droits des femmes
Ignorer et défendre la domination masculine : le piège de l’intersectionnalité
Comment les hommes peuvent appuyer le féminisme
Le féminisme contemporain dans la culture porno : ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman
Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité
Les micro-identités et le "libre choix" érigé en système menacent les luttes féministes
La misogynie n’a pas sa place dans le féminisme
L’écriture équitable - La féminisation des textes est un acte politique
Réfutation de mensonges au sujet d’Andrea Dworkin
Une éducation féministe donne de meilleurs fils
"Rien n’a encore pu me détruire" : entretien avec Catharine A. MacKinnon
France - La mainmise des hommes sur le monde de la radio
États généraux sur le féminisme au Québec/FFQ - Des exclusions fondées sur des motifs idéologiques et des faussetés
Le mouvement des « droits des hommes », la CAFE et l’Université de Toronto
Mensonges patriarcaux - Le mouvement des « droits des hommes » et sa misogynie sur nos campus
Féministes, gare à la dépolitisation ! Les féminismes individualiste et postmoderne
"Les femmes de droite", une oeuvre magistrale d’Andrea Dworkin
"Je suis libre", une incantation magique censée nous libérer des structures oppressives
Trans, queers et libéraux font annuler une conférence féministe radicale à Londres
« Le féminisme ou la mort »
"Des paradis vraiment bizarres" - "Reflets dans un œil d’homme ", un essai de Nancy Huston
Quand les stéréotypes contrôlent nos sens
"Agentivité sexuelle" et appropriation des stratégies sexistes
Cessons de dire que les jeunes femmes ne s’identifient pas au féminisme !
Un grand moment de féminisme en milieu universitaire
Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine
Résistance au sexe en contexte hétérosexuel
La CHI - Un humour dégradant et complice de l’injustice sociale
"Heartbreak", une autobiographie d’Andrea Dworkin
Hockey, suicide et construction sociale de la masculinité
Polémique sur l’enseignement du genre dans les manuels scolaires en France
Le "Gender" à l’américaine - Un verbiage qui noie la réalité du pouvoir patriarcal
2011-2015 - Un plan d’action pour un Québec égalitaire
NousFemmes.org
L’égalité inachevée
Journée internationale des femmes 2011 - Briser le silence sur toutes les formes de sexisme
En France et ailleurs, 2010, une mauvaise année pour les femmes
Ce qu’est le féminisme radical
Polygamie - Le Comité de réflexion sur la situation des femmes immigrées et “racisées” appuie l’avis du CSF
Il y a trois ans, mon cher Léo...
La Fédération des femmes du Québec représente-t-elle toutes les femmes ?
Tout est rentable dans le corps des femmes... pour ceux qui l’exploitent
Incessante tyrannie
Comment le patriarcat et le capitalisme renforcent-ils conjointement l’oppression des femmes ?
Égalité ou différence ? Le féminisme face à ses divisions
Le "gender gap" dans les Technologies de l’information et de la communication
La Marche mondiale des femmes dix ans plus tard
Azilda Marchand : une Québécoise qui fut de tous les combats pour les femmes !
Les hommes proféministes : compagnons de route ou faux amis ?
Prostitution et voile intégral – Sisyphe censuré par le réseau féministe NetFemmes
Regard sur l’égalité entre les femmes et les hommes : où en sommes-nous au Québec ?
Féminisme en ménopause ?
Ce n’est pas la France des NOBELS !
Écarter d’excellentes candidates en médecine ? Inadmissible !
Trois mousquetaires au féminin : Susan B. Anthony, Elizabeth Cady Stanton et Matilda Joslyn Gage
La question des privilèges - Le réalisateur Patric Jean répond à des critiques
Lettre à Patric Jean, réalisateur de "La domination masculine", et à bien d’autres...
Une grande féministe, Laurette Chrétien-Sloan, décédée en décembre 2009
Le travail, tant qu’il nous plaira !
Comme une odeur de misogynie
La patineuse
Invasion du sexisme dans un lycée public
Magazines, anorgasmie et autres dysfonctions
"Toutes et tous ensemble pour les droits des femmes !"
Cent ans d’antiféminisme
MLF : "Antoinette Fouque a un petit côté sectaire"
Des femmes : Une histoire du MLF de 1968 à 2008
Qui est déconnectée ? Réponse à Nathalie Collard
Manifeste du rassemblement pancanadien des jeunes féministes
Pour une Charte des droits des femmes
Andy Srougi perd sa poursuite en diffamation
La lesbienne dans Le Deuxième Sexe
Le livre noir de la condition des femmes
La percée de la mouvance masculiniste en Occident
Procès du féminisme
Humanisme, pédocriminalité et résistance masculiniste
Une critique des pages sur le viol du livre "Le Plaisir de tuer"
Mise au point sur la suspension d’un article critiquant le livre du Dr Michel Dubec
Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical
L’égalité des femmes au Québec, loin de la coupe aux lèvres !
Je suis féministe !
Écoféminisme et économie
Poursuite contre Barbara Legault et la revue "À Bâbord !" - Mise à jour
Biographie de Léo Thiers-Vidal
Vivement le temps de prendre son temps !
Séances d’information pour le projet d’une Politique d’égalité à la Ville de Montréal
Florence Montreynaud fait oeuvre d’amour et de mémoire
Magazines pour filles, changement de ton !
Un 30e anniversaire de la JIF sous la fronde conservatrice
L’égalité des femmes au Québec est-elle plus qu’une façade ?
Colloque sur Antigone
Prostitution et trafic sexuel - Dossier principal sur Sisyphe.org
Golf : "Gentlemen only, ladies forbidden" ?
Méchant ressac ou KIA raison ?
Dégénération de "Mes aïeux", un engouement questionnant
Les « Gender Studies », un gruyère confortable pour les universitaires
Réflexions "scientifiques" du haut du Mont Grey Lock
Madame, s’il vous plaît !
Annie Leclerc, philosophe
Des arguments de poids...
Pour hommes seulement
Andrea Dworkin ne croit pas que tout rapport sexuel hétéro est un viol
Peau d’Âme ou Beautés désespérées ?
Réflexions et questionnement d’une féministe en mutation
Mais pourquoi est-elle si méchante ?
Le concours « Les Jeudis Seins » s’inscrit dans le phénomène de l’hypersexualisation sociale
Aux femmes qui demandent - sans plus y croire - justice. Qu’elles vivent !
Jeux olympiques 2006 : félicitations, les filles !
7e Grève mondiale des femmes - Le Venezuela donne l’exemple
Évolution des droits des Québécoises et parcours d’une militante
2005, l’année de l’homme au Québec
Mes "problèmes de sexe" chez le garagiste !
Brèves considérations autour des représentations contemporaines du corps
OUI à la décriminalisation des personnes prostituées, NON à la décriminalisation de la prostitution
"Femmes, le pouvoir impossible", un livre de Marie-Joseph Bertini
L’AFEAS veut la représentation égalitaire à l’Assemblée nationale du Québec
Elles sont jeunes... eux pas
Dis-moi, « le genre », ça veut dire quoi ?
Quand donc les hommes ont-ils renoncé à la parole ?
Déconstruction du discours masculiniste sur la violence
Les hommes vont mal. Ah bon ?
La face visible d’un nouveau patriarcat
Quelle alternative au patriarcat ?
Le projet de loi du gouvernement Raffarin "relatif à la lutte contre les propos discriminatoires à caractère sexiste et homophobe" est indéfendable
L’influence des groupes de pères séparés sur le droit de la famille en Australie
Victoires incomplètes, avenir incertain : les enjeux du féminisme québécois
Retrouver l’élan du féminisme
Le droit d’éliminer les filles dans l’oeuf ?
Le système patriarcal à la base des inégalités entre les sexes
Des nouvelles des masculinistes
Masculinisme et système de justice : du pleurnichage à l’intimidation
Nouvelle donne féministe : de la résistance à la conquête
Les masculinistes : s’ouvrir à leurs réalités et répondre à leurs besoins
Nouvelles Questions féministes : "À contresens de l’égalité"
S’assumer pour surmonter sa propre violence
Sisyphe, que de rochers il faudra encore rouler !
Coupables...et fières de l’être !
Un rapport de Condition féminine Canada démasque un discours qui nie les inégalités de genre
De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive
Les courants de pensée féministe
Quelques commentaires sur la domination patriarcale
Chroniques plurielles des luttes féministes au Québec
Qu’il est difficile de partir !
Deux cents participantes au premier rassemblement québécois des jeunes féministes
Le féminisme : comprendre, agir, changer
Le féminisme, une fausse route ? Une lutte secondaire ?
À l’ombre du Vaaag : retour sur le Point G
L’identité masculine ne se construit pas contre l’autre
Les hommes et le féminisme : intégrer la pensée féministe
La misère au masculin
Le Nobel de la paix 2003 à la juriste iranienne Shirin Ebadi
Hommes en désarroi et déroutes de la raison
Le « complot » féministe
Christine de Pisan au coeur d’une querelle antiféministe avant la lettre
Masculinisme et suicide chez les hommes
Le féminisme, chèvre émissaire !
L’autonomie de la FFQ, véritable enjeu de l’élection à la présidence
Les défis du féminisme d’aujourd’hui
Les arguments du discours masculiniste
Nouvelle présidente à la FFQ : changement de cap ?
La stratégie masculiniste, une offensive contre le féminisme
Le discours masculiniste dans les forums de discussion







J’ai été estomaquée de certains propos tenus dans le cahier spécial du Devoir sur les États généraux de l’action et de l’analyse féministes organisés par la Fédération des femmes du Québec et qui culmineront lors d’un forum en novembre (1). Des militantes de cet organisme, qui plaident en faveur d’une analyse intersectionnelle (2), s’en prennent indifféremment à d’autres féministes, plus spécifiquement aux tenantes du projet de charte des valeurs québécoises, au gouvernement et même aux dirigeants politiques qui ont déclenché la guerre en Afghanistan !

Racistes, xénophobes, impérialistes, colonialistes, les critiques fusent. Les auteures du cahier vont jusqu’à accuser des féministes, sans preuve à l’appui, d’imposer leur vision « occidentale, unilatérale, démodée et trop universelle » (3). Le Comité d’orientation des États généraux reproche notamment au féminisme (lequel ?) de poursuivre des objectifs nationalistes (4). Ce féminisme « instrumentalisé » de maintes façons exprimerait le « patriarcat dans une version féminine ». On se servirait « d’objectifs féministes pour dire à certaines de ne pas porter le voile », selon l’historienne Micheline Dumont ! (5) Comme si ces objectifs n’avaient rien à voir avec un symbole politico-religieux d’infériorité des femmes ! L’historienne dit appuyer le féminisme « différentiel » d’autres pays, d’autres cultures, notamment le féminisme islamique. Ce féminisme n’existe pas dans les pays musulmans et il a été inventé en Occident, selon Wassyla Tamzali, féministe algérienne et ancienne responsable des droits des femmes à l’UNESCO (6).

Viser des féministes pour épargner les vrais oppresseurs

Micheline Dumont veut faire une plus grande place aux femmes du Sud sans que la « vision des femmes blanches du Nord, issues d’un groupe socio-économique [favorisé] s’impose alors que des femmes acceptent de se transformer en objet ». Accuser des femmes d’ « accepter de se transformer en objet » (7) minimise la gravité de l’hypersexualisation et fait disparaître la responsabilité de ses initiateurs en la transférant sur les femmes elles-mêmes. On lit parfois ce discours sous des plumes islamistes qui pensent ainsi justifier le port de symboles religieux dans l’espace civique. Les femmes-objets et sexualisées sont-elles l’apanage d’une société occidentale ? Obliger les femmes à cacher une grande partie de leur corps au regard d’autrui, des hommes notamment, pour ne pas mettre en danger la « moralité » de ces derniers, n’est-ce pas imposer une autre version de femmes-objets sexualisées ?

Ce qui frappe, dans ce cahier des États généraux-FFQ, c’est qu’on en revient toujours à accuser d’autres féministes, quel que soit le sujet abordé ou l’angle choisis, afin d’éviter de pointer les véritables responsables. On en trouve un autre exemple lorsqu’il est question des femmes autochtones. La FFQ y souligne, et c’est légitime, son association et une entente de « nation à nation » qu’elle a signée avec elles. Le propos est par contre entaché par la supposition que les féministes, excepté celles de la FFQ peut-être, ont abandonné et ignoré les femmes autochtones. Sans preuve à l’appui, on prétend même que certaines féministes auraient nié que les autochtones ont été victimes du colonialisme.

Il me semble, pourtant, que les féministes ont toujours pris en compte la variété des oppressions. Elles sont d’ailleurs nombreuses à militer sur plusieurs fronts à la fois (contre le racisme, contre l’homophobie, contre la guerre et ses crimes, etc.) Toutefois, historiquement, elles ont toujours reconnu que l’oppression patriarcale millénaire, dont les religions sont parmi les instruments majeurs, est la racine commune de plusieurs formes d’oppression.

« Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », lance une auteure (8). On en vient à comprendre que les féministes interpellées et mises en cause, dans cet article comme dans l’ensemble du cahier, sont les féministes blanches, issues de l’Amérique du Nord, particulièrement les Québécoises de souche, laïques, hétérosexuelles, appartenant à la classe moyenne et étant relativement en bonne santé… Ces féministes seraient trop "privilégiées" et, donc, incapables de déterminer les priorités des luttes pour l’égalité. Une opinion gratuite, discriminatoire et à connotation raciste.

On a longtemps déprécié les femmes s’associant aux féministes en les qualifiant de « bourgeoises » (9). Maintenant, il semble de bon ton de médire des féministes de classe moyenne, de leurs origines « trop pure laine », de leur ethnicité trop blanche, ainsi que de leur liberté de conscience qui annihilerait les droits religieux d’autrui ! Ce portrait des « adversaires » est purement imaginaire et déformé. Quand on refuse de pointer les véritables causes et responsables des problèmes – que le féminisme québécois a toujours identifiés comme étant le patriarcat et son corollaire, la domination masculine -, il faut bien trouver des boucs émissaires.

Si l’origine, l’ethnie et le genre sont parfois mal venus dans les analyses de ces féministes « intersectionnelles », ils sont pourtant valorisés quand ils servent leur cause. On tente d’illustrer le concept de « l’intersection des oppressions » au moyen de cet exemple : lors des élections américaines, les Noir-es auraient été incité-es à voter pour Barak Obama et les femmes pour Hillary Clinton. « Mais pour qui voter lorsqu’on est une femme noire ? », demande la professeure Sirma Bilge (10). Cet exemple est discutable. Vote-t-on pour un président ou une première ministre d’abord, ou seulement, en fonction de son ethnie ou de son genre ?

Encore plus étonnant de voir qu’une critique associe des féministes à un président américain et à ses alliés qui ont justifié la guerre en Afghanistan en prétendant sauver les femmes des Talibans (11). Je ne me souviens pas que des féministes aient milité en faveur de cette guerre et prétendu que cette dernière aiderait les femmes afghanes à se libérer. En revanche, des féministes ont dénoncé ET cette guerre ET le traitement infligé aux Afghanes que ce conflit a mieux fait connaître en Occident. Pour les analystes intersectorielles, ces militantes auraient fait la démonstration du féminisme « impérialiste occidental » (12). Il faudrait donc laisser les femmes de l’Algérie, de l’Iran, d’Égypte et de l’Afghanistan mener, seules, leurs luttes ! Quels étaient donc les objectifs de la Marche mondiale des femmes, initiée au Québec par la FFQ elle-même, sinon de créer une solidarité entre les femmes du monde entier afin de lutter ensemble contre les oppressions communes ?

La démarche actuelle des États généraux et de la FFQ remet en question l’universalité des droits qui a toujours été au cœur du féminisme québécois, un féminisme non relativiste, et en outre, de tendance plus radicale (c’est-à-dire qui s’attaque à la racine des problèmes : le patriarcat, partout sur la planète). Les féministes québécoises en dehors de la FFQ - et elles sont majoritaires - ainsi que les partisanes du projet de charte des valeurs, ne sont pas les premières à dénoncer les discriminations envers des femmes des pays islamiques. Ces dernières le font elles-mêmes depuis longtemps, souvent en sollicitant l’aide des féministes occidentales. Je ne suis pas sûre que la FFQ, enveloppée dans sa bulle intersectionnelle, les ait bien entendues au cours des dernières années. Certaines de ces militantes, aujourd’hui exilées en Europe, ont déploré le relativisme culturel d’une partie des féministes occidentales et la rupture de la solidarité dans les luttes contre le patriarcat et les religions, ce qu’elles considèrent dévastateur pour les droits universels fondamentaux (13).

Charte des valeurs, politique et partisanerie

Comme il fallait s’y attendre, le projet de charte des valeurs fournit un prétexte pour discréditer le gouvernement qui le propose ainsi que les féministes hors de la FFQ qui l’appuient, et pour justifier la démarche relativiste. Pour qui se prennent les « femmes blanches, Québécoises de souche, appartenant à la classe moyenne » (14) qui soutiennent le projet de charte des valeurs au nom du féminisme ? Faudrait-il maintenant s’excuser d’être une femme native du Québec, blanche, de classe moyenne, favorable à la laïcité et à la neutralité religieuse de l’État, et qui, par surcroît, affirme voir dans toutes les religions un obstacle aux objectifs féministes ? Ce type de Québécoise n’aurait-il plus droit de parole ?

Les critiques du féminisme qui s’expriment dans le cahier des « États généraux-FFQ » croient inopportun de soutenir le projet de charte des valeurs proposé par le gouvernement du Québec. Pourquoi ? Ce serait détourner l’attention de sujets cruciaux tels l’inégalité salariale, les inégalités économiques, la violence conjugale, la répartition des tâches domestiques, le droit de se loger, de se vêtir et de s’alimenter. Et surtout : l’égalité n’est même pas acquise ! Tant de naïveté, dans ce qui se veut un argument sérieux, fait sourire. Depuis quand s’empêche-t-on d’agir dans un domaine parce que « l’égalité n’est pas acquise » ? Les féministes savent pertinemment que la conquête de l’égalité est un long processus historique dont la laïcité fait d’ailleurs partie. En outre, n’ont-elles pas prouvé depuis toujours que les femmes peuvent lutter sur plusieurs fronts à la fois, seules ou avec d’autres ?

Pourquoi parler de nationalisme dans ce cahier sur le féminisme ? Je m’interroge notamment sur le soupçon que l’on fait peser sur les féministes "nationalistes", en l’occurrence celles du Front de libération des femmes, qui auraient été trop intimement complices du Front de libération du Québec (15). Le dénigrement notoire semble malicieusement associer des féministes à la violence en dénonçant celle du FLQ ! On a là un aperçu de la méconnaissance de l’histoire du Québec et de l’évolution du féminisme dans le contexte de ces années de changements révolutionnaires. Une question me vient : lorsque la FFQ et ses alliées parlent de nation, de la signature d’une entente « de nation à nation » avec les femmes autochtones, à quelle nation font-elles référence ?

La vraie cible de ce discours éminemment politique, dans un cahier sur les États généraux de l’action et de l’analyse féministes, ne serait-elle pas le gouvernement péquiste (on connaît les accointances de la FFQ avec un autre parti) ? Ce gouvernement qui ose parler de valeurs et de laïcité, qui veut baliser les demandes religieuses irraisonnables, souvent sexistes et de plus en plus nombreuses, et qui de surcroît veut interdire le port de signes religieux à ses employé-es afin d’assurer la neutralité de l’État.

Ô crime, le premier gouvernement du Parti québécois aurait trahi le féminisme en ne respectant pas sa promesse d’instaurer l’égalité entre les hommes et les femmes. Cette amère « désillusion » ne s’exprimerait qu’à l’endroit des nationalistes péquistes qui auraient supposément « encouragé les femmes dans leur rôle de mère » ! (16) Et le parti libéral, qui a gouverné 24 ans depuis 1970, a-t-il réalisé cet objectif ? Combien de temps faut-il à un parti politique pour remplir la mission - ou sa promesse - d’égalité entre les femmes et les hommes, un projet qui concerne une société et même l’humanité entière ?

Revoir le mode de décision ou l’intersectionnalité

Le noir tableau du féminisme hors FFQ que présente ce cahier des États généraux appelle donc naturellement une réforme. Délice Mugabo, porte-parole du Comité d’orientation des États généraux de l’action et de l’analyse féministes, qui se définit « black feminist », propose donc de revoir le mode de décision actuel qui exclurait nombre de femmes discriminées, dont les autochtones (17). Le mouvement féministe occidental (sans doute la FFQ se voit-elle au-dessus de lui ou une exception) reproduirait les inégalités entre les femmes elles-mêmes en raison de son fonctionnement. Seule l’analyse sectorielle tiendrait compte « du sexe, du genre, mais aussi de l’origine, de la classe sociale et des capacités physiques » (18). Et si le courant dit sectoriel ou intersectionnel a mis du temps à s’imposer au Québec, c’est parce qu’il était considéré injustement comme une « forme de néocolonialisme anglo-saxon » (19). Heureusement, la FFQ et ses expertes sont là pour ouvrir les yeux des féministes ignares et combler le retard…

On comprend pourquoi il semble y avoir unanimité au sein du féminisme version FFQ : on y a balayé la critique du patriarcat et l’analyse du néolibéralisme dévastateur sous le tapis de l’intersectionnalité. La FFQ, via les États généraux du féminisme, tente de biffer ces réalités communes qui font obstacle à l’égalité des femmes partout dans le monde. En réalité, sa démarche sectorielle divise les femmes et ne favorise pas une analyse globale de leurs conditions de vie. Non seulement le féminisme version FFQ ne s’en prend-t-il plus aux raisons profondes des inégalités, mais il en forge de nouvelles dont d’autres féministes seraient responsables. Je ne m’étonne plus que la FFQ, telle une maîtresse d’école des années 50, sanctionne via les États généraux sur le féminisme les « comportements problématiques » de certaines de ses membres qui s’écartent de sa ligne de pensée, en leur refusant l’accès à un atelier sur l’intersectionnalité (20). Il fallait garder une (fausse) image publique d’unité, d’unanimité.

Quel féminisme ?

La vision féministe de la Fédération des femmes du Québec a-t-elle été la seule à s’exprimer lors des États généraux de l’action et de l’analyse féministes au Québec, comme le laisse penser ce cahier dont le ton accusateur, moralisateur, cassant, hautain surprend ? Je ne me reconnais pas dans ce féminisme révisionniste qui renie ses racines et engendre la dissension. On semble vouloir faire tabula rasa d’analyses qui ont obtenu un large consensus jusqu’ici au sein du féminisme québécois et international, et tenter d’imposer un nouveau programme politique ou un nouveau féminisme. À cette fin, les auteures multiplient les amalgames équivoques et les raccourcis historiques, prêtent des intentions mal fondées, discréditent les motivations du mouvement féministe des dernières années, et enfin - arme de la faiblesse - tentent de culpabiliser à outrance les femmes qui ont le mauvais goût de penser autrement. Bref, elles, elles l’ont trouvé la vérité !

Enfin, je demeure sceptique devant un tel féminisme "clientéliste", compartimenté, qui insinue que des femmes "privilégiées", "favorisées" par la vie, ou même de classe moyenne, n’auraient pas droit au chapitre en certaines circonstances. Les divergences d’opinion et les débats entre les féministes vont de soi, comme dans tout mouvement social et politique, et les chemins sont multiples selon les luttes à mener. Toutefois, je ne crois pas que le féminisme sectoriel, « qui aurait une signification différente pour chaque femme » (21), favorise une vision de la condition commune aux femmes dans le monde ni de leurs luttes collectives. En pensant s’attaquer à plus d’injustices et soutenir plus de femmes discriminées, je crains que le féminisme reflété par les États généraux-FFQ sacrifie des alliances et minimise des débats majeurs.

Toutefois, la FFQ ne représente pas toutes les femmes du Québec, et le mouvement féministe québécois ne se résume pas à la vision qu’en présente le cahier publié dans le quotidien Le Devoir. Heureusement !

Collaboration à la rédaction : Micheline Carrier

Notes

1. Cahier spécial "États généraux du féminisme", Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
2. Pour plus de détails sur la théorie de l’intersectionnalité « Ignorer et défendre la domination masculine : le piège de l’intersectionnalité », par Virginia Pele dans Sisyphe, le 24 octobre 2013.
3. Bochra Monaï, participante aux États généraux, citée dans
« Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
4. Cité dans « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? »
5. Micheline, Dumont, historienne, « Il serait peut-être temps de passer à l’égalité entre les femmes », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
6. Wassyla Tamzali, « Pas de compromis au nom d’un "féminisme islamique" inexistant, prévient Wassyla Tamzali », Le Devoir 31 octobre 2013, par Isabelle Paré
7. Micheline Dumont, « Il serait peut-être temps de passer à l’égalité entre les femmes », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
8. Vicky Fragasso-Marquis, « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, les 26 et 27 octobre 2013.
9. Martine Storti, présidente de l’association « Quarante ans de mouvement », « Gardons nos lampes allumées », quatrième et dernière partie : « Une histoire d’avancées et parfois de reculs », Le Nouvel Observateur, 8 août 2011.
10. Sirma Bilge, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, « Le mouvement féministe peut lui aussi reproduire des inégalités », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
11. Délice Mugabo, travailleuse communautaire et militante à la FFQ, citée dans « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
12. Zillah Eisenstein, politologue et auteure, citée dans « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
13. Le Collectif Féministes laïques algériennes et iraniennes, Lettre ouverte à nos amies féministes - « Nous avions jadis les mêmes ennemis : le patriarcat et les lois divines », Sisyphe, 20 mai 2009.
14. Micheline Dumont, historienne, « Il serait peut-être temps de passer à l’égalité entre les femmes », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
15. Rosa Pirès, citée dans , Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
16. Diane Lamoureux, professeure de sociologie à l’Université Laval, citée dans
« Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
17. Délice Mugabo, porte-parole du Comité d’orientation des États généraux de l’action et de l’analyse féministes, « Travailler aux racines des pratiques sociales pour continuer à progresser », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
18. Karine Myrgianie Jean-François, « Y a-t-il place pour la différence ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
19. Sirma Bilge, professeur de sociologie à l’Université de Montréal dans Intersection des oppressions « Le mouvement féministe peut lui aussi reproduire des inégalités », >i>Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.
20. Michèle Sirois et Leila Lesbet, membres de la FFQ, « États généraux sur le féminisme au Québec/FFQ - Des exclusions fondées sur des motifs idéologiques et des faussetés », Sisyphe, 1er mars 2013.
21. Bochra Monaï, participante aux États généraux, citée dans « Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? », Le Devoir, 26 et 27 octobre 2013.

Lire aussi :

* « FFQ et ÉG du féminisme - L’esprit partisan est-il à l’origine d’attaques virulentes contre des féministes ? », par Pierrette Bouchard, Ph.D, politologue

* « États généraux sur le féminisme au Québec/FFQ - Des exclusions fondées sur des motifs idéologiques et des faussetés », par Michèle Sirois et Leila Lesbet, membres de la FFQ

* « Laïcité, femmes et religion - Réponse à Micheline Dumont », par Julie Latour, avocate, ancienne bâtonnière du Barreau de Montréal

* « Ignorer et défendre la domination masculine : le piège de l’intersectionnalité », par Virginia Pele

Mis en ligne sur Sisyphe, le 7 novembre 2013


Partagez cette page.
Share


Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
   Commenter cet article plus bas.

Johanne St-Amour

L’auteure a étudié et travaillé dans le domaine social et dans celui de la santé.



    Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

© SISYPHE 2002-2013
http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin