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mercredi 7 août 2013

Le féminisme contemporain dans la culture porno : ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman

par Rebecca Whisnant, auteure et professeure à l’Université de Dayton






Écrits d'Élaine Audet



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L’auteure a présenté cette communication à la National Feminist Antipornography Conference, Wheelock College, Boston March 24, 2007 (1).

On m’a demandé de parler ce matin de l’état du féminisme contemporain, et plus particulièrement à propos de la pornographie et de la culture porno qui nous entoure. Ce que j’entends par culture porno sera exploré de nombreuses façons lors de ce weekend. Mais si vous êtes ici, c’est, je présume, parce que vous pensez déjà que, quelle que soit cette culture porno, elle ne signifie pas ce que les féministes ou les femmes, ou quiconque faisant preuve d’un peu de bon sens, entend par « libération sexuelle ».

Malheureusement, nous vivons dans un climat politique et culturel qui rend très difficile de penser qu’il y a un problème avec la culture porno, sans parler d’articuler en quoi consiste ce problème. Dans ce climat, le simple fait d’être réunis ici – des centaines d’entre nous, dont beaucoup ayant fait un long voyage pour être ici parce que nous pensons qu’il y a un problème et que nous voulons faire quelque chose – est important et gratifiant.

Nous, réunis ici, sommes des universitaires, des activistes, des thérapeutes, des étudiants, des artistes, des parents, des travailleurs sociaux, et autres. Certains sont des leaders de ce mouvement, tandis que d’autres sont peu familiers de cette critique, voire peu familier du féminisme. Ensemble, nous possédons une richesse de savoir, d’expérience et d’énergie pour commencer à reprendre notre culture aux pornographes et autres médias maquereaux/proxénètes. Mais, comme les alpinistes en pleine ascension, nous ferions bien d’avoir une idée claire de notre point de départ, de la hauteur et l’inclinaison de la montagne à gravir et de quelles ressources nous disposons, ou non, pour l’ascension.

Je vais commencer par une importante mise en garde. Chaque fois que nous parlons de patriarcat, en général ou en particulier, nous devons garder à l’esprit que le principal problème ce sont les hommes : les choix des hommes, la manière qu’ont les hommes de considérer et de traiter les femmes, et dans le cas de la pornographie, ce que les hommes produisent et vendent principalement à d’autres hommes. Néanmoins, les femmes doivent vivre et faire leurs choix propres dans un monde que les hommes ont fait. C’est injuste, mais ce qui est encore plus injuste c’est que, comme dans toutes les formes d’oppression, le fardeau de la résistance retombent inévitablement sur les opprimés. Le mouvement de résistance des femmes et pour les femmes, au patriarcat, s’appelle le féminisme, et sa force dépend de manière significative de la puissance de l’analyse politique qui le sous-tend.

Pour ce faire, je souhaite brosser une toile de fond conceptuelle et historique pour les discussions que nous allons avoir ces deux prochains jours. Voici donc, en cinq minutes, mon petit topo sur l’histoire - des 30 dernières années - des perspectives féministes et des actions politiques aux États-Unis concernant la pornographie.

Comment en est-on arrivé là ?

Les premiers mouvements de libération des femmes à la fin des années 60 et au tout début des années 70 ne se préoccupaient pas vraiment de la pornographie, ou en tous cas ont peu écrit sur ce sujet. Mais ceci a changé entre le milieu et la fin des années 70, sans doute en partie à cause de l’augmentation de la visibilité de la pornographie, ainsi que de l’attention grandissante portée par les féministes au viol et aux autres formes de violence masculine à l’égard des femmes. Pour ces féministes de la première heure, il était clair que la pornographie contenait et transmettait une idéologie de la suprématie masculine d’une manière particulièrement viscérale et haineuse – ce qu’a formulé Robin Morgan avec son célèbre : « La pornographie, c’est la théorie, et le viol, la pratique » (2). Susan Brownmiller a repris ce thème dans une partie de son ouvrage paru en 1975 sur le viol, en affirmant – de manière prémonitoire, au vu de ce qui s’est passé ensuite – qu’« il ne peut y avoir d’égalité dans le porno, pas d’équivalent féminin, pas de renversement des rôles au nom de la paillardise. La pornographie, comme le viol, est une invention des hommes, conçue pour déshumaniser les femmes… La pornographie est l’essence pure de la propagande anti-femmes » (3).

La première conférence féministe sur la pornographie s’est tenue à San Francisco en 1978, et en octobre 1979, 5000 femmes (accompagnées de quelques renégats mâles) ont marché sur Times Square à New York pour protester contre l’industrie de l’exploitation sexuelle. La même année a vu la publication de l’ouvrage poignant et bouleversant d’Andrea Dworkin : Pornography : Men Possessing Women et, en 1980, Laura Lederer publie Take back the Night, la première anthologie féministe sur la question.

Maintenant que les féministes continuent de réfléchir sur la pornographie et d’observer son fonctionnement dans la société, certaines ont tendance à revoir la formule originale de Morgan et affirment que la pornographie n’est pas seulement une théorie mais aussi une pratique en soi – souvent le viol, et toujours faire du mal et soumettre. Cette compréhension des choses a encouragé l’approche juridique novatrice de la pornographie qu’Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon ont mené à bien dans leur ordonnance de droit civil anti-pornographie. L’ordonnance définit la pornographie comme une discrimination sexuelle et permet aux personnes qui ont subi un tort dans ou par la pornographie d’attaquer en justice pour obtenir une compensation des dommages au civil. Cette ordonnance est passée au conseil municipal de Minneapolis et dans d’autres municipalités peu après, mais des juridictions supérieures l’ont plus tard censurée car elle a été jugée anticonstitutionnelle (4).

Il y avait alors, et il y a toujours aujourd’hui, de la place pour que des personnes raisonnables et consciencieuses aient des désaccords sur le fait que l’ordonnance – dans ses grandes lignes ou sur des points particuliers – soit la meilleure stratégie pour combattre les torts causés par la pornographie. Cependant, ce qui s’est produit alors est allé bien au-delà : une campagne bruyante et orchestrée par des personnes se disant féministes, en collaboration ouverte avec les pornographes, non seulement pour censurer l’ordonnance, mais également pour se moquer de la critique féministe sur laquelle elle était fondée et la discréditer. C’est ainsi qu’a été anéanti le premier consensus féministe concernant la pornographie, à la consternation de celles qui avaient mis tant d’elles-mêmes à le créer.

Dans le même temps – mais pas par hasard, selon moi – un ressac conservateur dans la culture politique américaine a commencé à prendre de l’ampleur. Souvenez-vous, c’était dans les années 80 : Ronald Reagan était au pouvoir, anéantissant consciencieusement divers acquis des années 60 et 70 et supervisant joyeusement la résurgence du conservatisme social et d’un capitalisme sauvage qui, malgré quelques répits accordés sur quelques fronts pendant les années Clinton, continue son escalade aujourd’hui. Le ressac est censé faire peur aux gens et les faire taire, et dans une certaine mesure, presque inévitablement, ça marche. L’objectif est de nous acculer, de nous amener là où nous n’avons plus le choix – ou bien là où il semble qu’il n’y ait pas d’autre choix possible – pour que nous cédions. Mais attendez une minute, se disent de nombreuses femmes : le féminisme nous a appris que nous n’étions pas censées céder, que nous sommes censées être puissantes et indépendantes et ne pas écouter toutes ces conneries (particulièrement celles des hommes). Ca c’est bien ; on veut ça !

Les « préférences adaptatives »

Maintenant, réfléchissons à ceci : dans ce contexte culturel et politique, un féminisme qui ne s’oppose pas aux droits des hommes, tout en se présentant soi-même comme libéré et courageux, est attirant aux yeux des femmes. Une version du féminisme qui soutient le désir qu’ont les femmes et les filles d’une conception d’elles-mêmes comme indépendantes et puissantes, et qui en même temps réclame très peu lorsqu’il s’agit de s’attaquer au pouvoir réel des hommes suscitera de la même manière un grand intérêt. Je soutiens que (en faisant un bond d’une décennie ou deux) les versions du féminisme actuellement les plus populaires dans les milieux académiques et plus largement dans la culture populaire américaine sont exactement de cette sorte – et que ces mouvements de ressac que je viens de décrire s’affichent clairement comme tels concernant les aspects politiques de la pornographie. Après tout, ce qui s’est passé dans les années 80, était, dans un sens, une bonne nouvelle : la critique féministe de la pornographie était portée, alors, par un dynamisme culturel, politique et intellectuel tel, qu’il a fallu une campagne bien orchestrée pour la mettre en échec. Cependant, ces dix dernières années, malgré les efforts de nombreuses personnes ici présentes, cette critique a disparu de nos écrans radar, et a été remplacée dans certains milieux par un faux féminisme dépolitisé qui nourrit davantage qu’il ne heurte la culture porno.

Écoutons, par exemple, ce que Marcelle Karp et Debbie Stoller écrivent dans leur ouvrage The Bust Guide to the New Girl Order paru en 1999 : « Nous n’avons pas de problème avec la pornographie, à moins bien sûr qu’elle ne nous rabaisse ». « Nous réalisons que la culture porno américaine va perdurer. Donc, au lieu d’essayer de débarrasser le monde des images sexuelles que nous pensons néfastes, comme certaines de nos sœurs ont tenté de le faire, nous préférons encourager les femmes à explorer le porno, pour voir si ça leur plaît ou si ça les ennuie (…) Bien que le marché de films de cul pour femmes soit toujours bien loin derrière celui pour hommes, c’est un principe de notre version du féminisme de reconnaître que ce marché existe. » (5) La logique à l’œuvre ici est difficile à mettre en défaut : on ne peut pas vaincre la bête, nous disent Karp et Stoller, alors autant voir si on ne pourrait pas prendre notre pied aussi. Si vous ne pouvez les vaincre, joignez-vous à eux.

C’est un phénomène courant et familier : nous ajustons nos désirs à ce qui se passe en réalité et en fonction de ce que nous croyons possible ou non. Les philosophes ont un terme utile pour décrire ce qui résulte de ce processus : les « préférences adaptatives » (6). L’idée est simple : si je ne peux pas obtenir quelque chose (ou si je pense que je ne peux pas l’obtenir), cela me pousse à ne pas la désirer. Inversement, si j’obtiens quelque chose, que j’apprécie ou non, je serai plus heureuse si je peux réussir à m’en satisfaire et à l’apprécier. Ainsi, nous adaptons nos désirs aux situations, plutôt que l’inverse, et nous minimisons de cette manière la souffrance et la dissonance cognitive provoquées par le fait de continuer à vouloir ce que nous pensons ne pas pouvoir obtenir : « Si tu ne peux pas avoir ce que tu désires, alors désire ce que tu as », affirme le proverbe.

Le concept de « préférences adaptatives » est indispensable pour comprendre les dynamiques d’auto-reproduction des systèmes oppressifs. Je pense notamment que ceci peut nous aider à comprendre la nouvelle vague du féminisme à laquelle j’appartiens, et qui présente Karp et Stoller comme représentatives de cette version qu’on appelle parfois « dome Feminism », mais pour lequelle il y a également un sobriquet moins poli : « Féminisme baise-moi » (« fuck-me Feminism ». Un blogueur le résume comme suit (pas de manière très sympathique mais avec justesse, à mon sens) :

« Le « féminisme baise-moi » (…) est un courant de pensée qui propose que les femmes s’autonomisent en reprenant et contrôlant le fait d’être un objet sexuel, en réclamant le pouvoir de la pornographie et de l’industrie du sexe pour elles-mêmes, et en vantant leur désir et leur volonté d’avoir des relations sexuelles. En d’autres termes, être l’objet sexuel d’un homme ne peut pas me faire du mal puisque je souhaite être un objet sexuel ; la pornographie et l’industrie du sexe ne peuvent me dégrader puisque ça me plaît ou si j’en tire profit ; être utilisée sexuellement ne peut me dévaluer puisque je l’utilise aussi ; être considéré comme une chatte à baiser ne peut me déshumaniser puisque je veux qu’il baise ma chatte. » (7)

Il nous faut noter ici ce thème important : selon ce point de vue, et en ce qui concerne le féminisme, ce n’est pas ce que je fais qui importe, mais plutôt ce que je veux (ou choisis) de faire. Mettons cela de côté pour l’instant, j’y reviendrais plus tard.

Voici la situation à laquelle nous devons faire face. Lors des quinze à vingt dernières années – comme vous allez l’apprendre lors de cette conférence, si vous ne le savez pas déjà – l’industrie de la pornographie a explosé en termes de production et d’audience et ses thèmes et ses messages ont colonisé de manière exponentielle le reste de la culture populaire. Durant la même période, la pornographie « mainstream » s’est trouvée envahie progressivement de scènes de dégradation, d’humiliation et de violence manifeste. Ceci est déjà suffisamment dérangeant. Plus affligeant encore est le fait que, alors que la pornographie devient plus brutale et envahissante, on nous propose une version du féminisme qui est de moins en moins à même de nous aider à nous attaquer au pouvoir masculin, et surtout (mais pas seulement) sous la forme de la pornographie. Dans la partie suivante, je vais différencier cette nouvelle version ou « vague » du féminisme de celle qui l’a précédée, et qui, heureusement, perdure aujourd’hui.

Bye Bye féminisme radical

Pour les non-initiés au système de « vagues » du féminisme américain, le mouvement féministe de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, qui s’est concentré principalement sur les droits des femmes dans le mariage, et ensuite sur le droit de vote, est nommé « première vague ». Le mouvement radical de libération de femmes des années 60 et 70, et jusque dans les années 80, est la « deuxième vague ». Au début des années 90, de jeunes féministes ont commencé à s’identifier à ce qu’on appelle la « troisième vague ».

Nombreuses sont celles qui ont relevé avant moi que ce système de « vagues » présente un certain nombre de lacunes. Il tend à minimiser le rôle important tenu par des travaux féministes de femmes de couleur qui se situent de manière indépendante entre ses « vagues » ou tout au long de celles-ci. De plus, comme il est couramment avancé dans les cercles féministes, il sous-entend, à tort, que les différences sont avant tout générationnelles plutôt que politiques. (J’ai lu récemment que la troisième vague se composait de féministes nées entre 1963 et 1973.)

Cette définition a le mérite d’être claire, mais à part ça elle n’est pas très utile ; de plus, la conclusion à en tirer serait que je suis une féministe de la troisième vague, ce que je suis sûre de ne pas être). Il me semble, au contraire, que la différence entre la seconde et la troisième vague n’est pas, ou ne l’est qu’accidentellement et grossièrement, une question d’âge ou de génération – qu’en fait, cette différence tant vantée se résume finalement à la bonne vieille distinction entre féminisme radical et féminisme libéral.

En tant que non-repentie (bien qu’anormale en termes de génération) de la deuxième vague, permettez-moi d’articuler quelques thèmes centraux – trois, pour être exacte – de la deuxième vague du féminisme radical, en faisant ressortir le contraste entre chacun de ces thèmes et les perspectives de féministes qui se présentent comme appartenant à la troisième vague (8). Dans les minutes qui vont suivre je ne vais pas explicitement parler des aspects politiques du porno ; j’y reviendrais d’ici peu. J’ai mes raisons de procéder de cette manière : je pense que la deuxième vague avait bien saisi de quoi il retournait concernant la pornographie parce qu’elles faisaient une analyse politique solide et globale et avaient une compréhension du fonctionnement des systèmes d’oppression et donc de la manière dont ces systèmes doivent être combattus. Je vais tenter d’illustrer cette affirmation dans ce qui suit.

Une affirmation centrale de la deuxième vague du féminisme radical est que les femmes constituent une classe qui partage la même condition. Aujourd’hui, cette affirmation met en marche les sirènes d’alarme, et il y a parfois de bonnes raisons pour cela, puisqu’elle est sujette à de nombreuses interprétations. Si l’on considère que ça signifie, par exemple, que toutes les femmes font face aux mêmes problèmes, ont les mêmes croyances, valeurs et priorités, font les mêmes choix de vie, c’est problématique. Si l’on considère que ça signifie que les femmes ne sont pas aussi membres d’autres classes politiques (raciales, ethniques, économiques, etc…) qui multiplient la complexité de leurs relations aux autres femmes, aux hommes et au féminisme, alors c’est problématique. Mais l’affirmation que les femmes constituent une classe partageant une condition commune ne veut pas dire ça. Cela signifie qu’il existe des forces et des structures patriarcales qui, indépendamment de la manière dont chaque femme les ressent ou du mode de relation entretenues avec elles, sont à l’œuvre objectivement pour maintenir le pouvoir et les privilèges des hommes et maintenir les femmes à un niveau subalterne. Et ceci implique, comme l’a formulé Andrea Dworkin, que « le destin de chaque femme – peu importe son appartenance politique, sa personnalité, ses valeurs, ses qualités – est lié au destin de toutes les femmes, qu’elle le veuille ou non » (9).

Ceci étant posé, l’affirmation que les femmes sont une classe partageant la même condition indique alors un but particulier pour l’entreprise féministe : à savoir, appréhender du mieux que nous le pouvons ce qui sert les intérêts des femmes en tant que classe (et pas seulement nos intérêts personnels) et essayer du mieux que nous pouvons – de manière imparfaite et désordonnée, mais en y croyant – d’aller dans ce sens, de soutenir cela, d’être cela. Ou, pour le dire autrement : ce que nous faisons en tant que féministes consiste à comprendre ce que sont les institutions, les idéologies et les pratiques qui maintiennent les femmes dans une condition de subalternes (ou qui leur fait la fermer), et essayer autant que nous le pouvons de les défier, y créer des brèches, les faire reculer, s’y attaquer à coups de masse, ou d’une quelconque manière de diminuer leur pouvoir de nuire aux femmes et de les soumettre.

Il est instructif de souligner le contraste entre cette approche et une injonction que l’on entend couramment dans les cercles de la troisième vague : à savoir, « ne soyez pas essentialistes ». Là encore, il est important de clarifier : les accusations d’être essentialiste sont souvent en lien avec une incapacité de reconnaître l’existence de différences hiérarchiques de race, de classe, parmi les femmes. Bien que ce soit un défi important, ce n’est pas celui que je cherche à relever aujourd’hui. J’ai plutôt à l’esprit la réticence qui s’exprime régulièrement parmi les féministes de la troisième vague, et que Jennifer Gilley formule ainsi : « parler au nom d’une solidarité présumée – et potentiellement fausse » (10). Pour faire court, l’idée semble être celle-ci : si je déclare que tel acte ou institution X est néfaste, sexiste, patriarcale, etc., alors implicitement je dis quelque chose sur « toutes les femmes » (c’est la partie essentialiste) : c’est-à-dire qu’en tant que femmes, elles n’aiment pas et donc ne choisiraient pas librement X. Mais alors, qu’en est-il de ces femmes qui, quelque part, apparemment, apprécient et choisissent X ? Je suis donc en train de dire que celles-ci sont stupides, dans le déni, et/ou mauvaise féministe (ou pas féministe du tout) – et ceci ne semble pas une chose très sympa à dire entre « sœurs ».

Les féministes de la deuxième vague ont également développé le slogan suivant : le privé est politique. Nous connaissons tous cette histoire : grâce à une conscientisation théorique ou non, les femmes de la deuxième vague ont découvert que les diverses expériences qu’elles croyaient précédemment singulières, individuelles – du harcèlement sexuel au viol, au fait d’être surchargée de travail domestique – étaient en réalité partagées par de nombreuses femmes. Cette découverte a permis de penser que de telles expériences avaient une portée politique et féministe, puisqu’elles disent quelque chose sur la condition des femmes en tant que groupe – et ne rend pas seulement compte de la vie personnelle d’une femme singulière. Ainsi, les féministes de la deuxième vague ont déclaré certains aspects « personnels » ou « privés » de la vie (foyer, sexe, mariage, relations, lessive, etc.) comme relevant du politique. Ce qui est bien maintenant, c’est que peut s’exprimer de manière justifiée une indignation politique face à toutes sortes de choses qui auparavant auraient été supportées en silence. Mais il y a également un revers à la médaille : en reconnaissant le privé/personnel comme politique, les féministes de la deuxième vague ont également reconnu et assumé la responsabilité des implications et conséquences de leurs choix « personnels » sur tout ce qui concerne le travail, la famille, la parentalité, mais aussi la beauté, la sexualité et l’auto-défense.

Si l’on compare cette idée à celle des auteures/activistes de la troisième vague, Jennifer Baumgardner et Amy Richards, qui ont écrit dans leur ouvrage Manifesta : le « féminisme n’est pas quel choix on fait mais la liberté de le faire. » (11) Du coup, au lieu d’établir que le choix de quelqu’un dans une situation donnée est un choix féministe, il suffit de montrer qu’il s’agit réellement d’un choix personnel. Peu importe ce que l’on fait, du moment qu’on a choisi librement de le faire.

Je vais vous demander à présent de m’autoriser à être un peu théorique. Sur un plan structurel, en tant que personne opprimée de quelque manière que ce soit, se présentent deux choix possibles. On peut résister à l’oppression – de manière générale ou sur un point particulier – dans ce cas, il est probable qu’on se fasse salement rembarrer. L’alternative est d’obéir, ce qui consiste à agir de manière à contenter l’oppresseur, peut-être dans l’espoir d’en tirer quelque récompense (ou au moins d’éviter les pires conséquences du système oppressif.) Comme vous pouvez le remarquer, aucune de ces options n’est vraiment attirante en fin de compte ; comme l’a souligné la philosophe féministe Marilyn Frye, l’oppression place systématiquement les personnes dans des situations de doubles contraintes (« double bind ») ou de « catch-22 » dans lesquelles, comme on dit, « on ne gagne que pour perdre » (12). Voici le point crucial de notre propos : le meilleur moyen, et sans doute le moyen principal, par lequel les systèmes oppressifs se perpétuent, c’est de donner l’illusion à quelques membres du groupe opprimé qu’il y a un enjeu/intérêt pour eux à suivre les règles établies. Tout du moins, on fait avec dans de nombreuses situations et on remarque que plus on s’attire les faveurs des puissants, plus on est récompensé au niveau individuel.

C’est pourquoi, si un rôle ou une pratique X est néfaste pour les femmes en tant que groupe, parce qu’il/elle soutient et renforce le patriarcat, on peut tout à fait prédire que certaines femmes vont le/la choisir. Là encore, la question centrale pour le féminisme n’est pas de savoir si certaines femmes individuellement apprécient ou choisissent ou tirent certains avantages de X, mais plutôt de savoir si l’effet global de X est de maintenir les femmes comme groupe subordonné aux hommes.

L’objectif du féminisme est d’en finir avec la subordination des femmes. Étendre la liberté de choix des femmes sur différents fronts en constitue une part importante, mais ce n’est pas là toute l’histoire qui se joue. En fait, tout mouvement de libération significatif implique, non seulement de réclamer le droit de faire des choix, mais aussi de se tenir responsable pour les conséquences de ces choix sur soi et sur les autres.

Je vais maintenant discuter d’un point caractéristique du féminisme radical deuxième vague : à savoir, les aspects politiques de la sexualité. En anglais, le mot « sex » est ambigu : il y a le sexe, dans le sens mâle ou femelle, mais aussi dans le sens de sexualité. La deuxième vague du féminisme a placé la question du sexe, dans les deux sens du terme, dans le champ du politique, là où s’exerce le pouvoir. En bref, le patriarcat créé à partir de la question du sexe (mâle/femelle) un système hiérarchique injuste qui se manifeste par différents moyens qui se renforcent mutuellement, y compris par et dans le sexe (sexualité). Tout ce qui soutient et maintient cette hiérarchie est, selon le point de vue de la deuxième vague, problématique et faux. Si cela inclut, et il est pratiquement certain que c’est le cas, certaines façons de penser et de pratiquer le sexe (sexualité), alors ces idées et ces pratiques doivent être changées et on se doit de leur résister. De plus, pour la deuxième vague, défier la hiérarchie fondée sur le sexe requiert de défier les définitions de ce qu’est être homme ou femme, de masculinité et de féminité sur lesquelles elle est fondée : à savoir, la masculinité comme domination et agression et la féminité comme soumission. Ces rôles sont problématiques en soi, et pas seulement à cause de l’association coercitive qui est faite avec les sexes biologiques respectivement mâle et femelle. En effet, être sexuellement dominante (ou pour un homme être soumis) ne constitue pas une libération, non plus que les cas du même type sont de la résistance.

Aujourd’hui, les féministes de la troisième vague ont également un avis sur les aspects politiques du sexe, qui articule les questions du pouvoir, du sexe biologique (mâle/femelle) et de la sexualité. Elles pensent aussi que la hiérarchie qui place les hommes au-dessus des femmes est injuste, mais elles ont des idées différentes en ce qui concerne les moyens d’ébranler cette hiérarchie, particulièrement lorsqu’il est question de sexualité. Ainsi, par exemple, une femme défie cette hiérarchie lorsqu’elle joue un rôle de dominatrice, ou lorsqu’elle devient consommatrice sexuelle (par exemple, en consommant la pornographie ou faisant du « lap dance » dans un club de strip-tease) – c’est-à-dire lorsqu’elle adopte le kit de rôles et activités sexuelles conformes aux standards masculins. Une femme résiste également, selon cette logique, quand elle use du « pouvoir » de la féminité – sa beauté, son sex-appeal, son piquant, etc. – pour son supposé propre avantage. Selon la troisième vague, une femme peut promulguer une politique sexuelle libératrice et féministe en adoptant une posture sexuelle soit typiquement féminine soit typiquement masculine et se débrouiller avec – tant qu’elle le fait librement et avec de bonnes attitudes et intentions.

Les éléments de la pensée féministe troisième vague que je viens d’exposer sont de toute évidence partout dans le féminisme contemporain, mais nulle part aussi clairement que dans les réponses troisième vague apportées au problème de la pornographie. Considérons, par exemple, cette idée que nous devons produire notre propre pornographie, alternative et féministe. Ceci est devenu la réponse classique à la critique féministe et mérite quelques minutes d’attention. Je ne vais pas prendre position ici sur le fait qu’il soit possible ou souhaitable de produire du matériel sexuellement explicite qui exprime des valeurs féministes. Je vais plutôt m’intéresser à certaines femmes qui déclarent le faire, au matériel qu’elles ont produit et promu, et aux fondements sur lesquelles elles se basent pour déclarer ces productions comme féministes.

Certaines revendications au nom d’une pornographie soi-disant féministe semblent raisonnables – par exemple, en faisant ou consommant de la pornographie, on affirme que c’est bien pour les femmes d’être sexuelles et de vouloir du sexe, que les femmes ne sont pas des réceptacles passifs du désir sexuel masculin, mais ont également leurs propres désirs sexuels. En outre, dans la pornographie « alternative » ou féministe, nous voyons occasionnellement des femmes différentes du canon de beauté prescrit par Hollywood. (Le plus souvent, l’apparence « alternative » semble se composer principalement de tatouages et de piercings – mais j’ai remarqué que cela implique rarement d’avoir des poils pubiens). Mais lorsqu’on regarde de plus près les déclarations des pornographes qui se qualifient de féministes, la politique clairement libérale – et même libertaire – au cœur de leur entreprise apparaît sans ambigüité. Au fond, cette pornographie est dite féministe parce qu’elle est produite par des femmes, qui choisissent librement de le faire. Par exemple, Joanna Angel, une pornographe qui se qualifie de féministe, a déclaré : « On pourrait faire un porno dans lequel une fille se fait étrangler, frapper et cracher dessus, dans lequel le type la traite de sale pute, etc., et qui serait féministe tant que chacun-e a le contrôle sur ce qu’il/elle est en train de faire. » (13) (Rappelez-vous : ce n’est pas ce que nous faisons, mais de le faire en toute liberté qui compte !)

De façon évidente, il y a là l’idée que les femmes peuvent édicter une politique sexuelle libératrice en adoptant les rôles et activités sexuelles classiquement attribués soit aux femmes, soit aux hommes. Sans une critique de la domination sexuelle, on glisse de l’argument parfaitement recevable que les femmes ont droit à leurs désirs et à la satisfaction sexuels à une revendication au droit à être consommatrices ou dominatrices sexuelles. Et bien sûr, l’idée qui sous-tend l’entreprise de la « pornographie féministe » est que les femmes peuvent et devraient redéfinir le rôle d’objet sexuel, féminisé, pornographié, pour en faire, en soi, une forme de pouvoir. (Là encore, quand s’agit-il de pouvoir ?... Quand on choisit librement !) Ainsi, bien en évidence sur le site internet de la « pornographe féministe » Nina Hartley, se trouve un nouveau film intitulé : « O : le pouvoir de la soumission » (14). En cliquant sur la liste des favoris d’Hartley, on trouve un site appelé « L’esclave d’à côté » qui diffuse le slogan « véritable esclavage sexuel ». On peut notamment lire sur la page d’accueil de ce site internet : « L’esclave d’à côté est la description en images de la vie d’une femme esclave sexuelle et son entraînement pour être esclave sexuelle. Il contient des situations bondage et discipline (BD) et sado-masochiste (SM) et (…) entraînement au sadisme ». En entrant dans le site, on doit dire, on doit affirmer qu’on n’« est pas membre des forces de l’ordre ou activiste religieux » (15).

Je ne suis pas en train de dire que tout ce qui se trouve sous la bannière « pornographie féministe » est néfaste à ce point ; je reconnais que je n’en ai pas tant vu que ça. Mais je dirai que je n’ai jamais lu ou entendu une explication de ce en quoi consiste la pornographie féministe – de ce qui la rend féministe – qui ne se conforme pas à l’analyse que j’ai décrit comme étant libérale et troisième vague. Cette analyse, que je conteste, est fallacieuse et dangereuse en ce qu’elle encourage un aveuglement têtu à l’égard du rôle des choix personnels dans le contexte plus large de la sexualisation de la domination comme système. Cet aveuglement est en fait – avec la liberté qui nous est donnée de faire pratiquement tout ce qu’on veut en tant que bons consommateurs (consommatrices) américain-es – précisément ce qui fait son charme. C’est pourquoi il est difficile de lutter. À moins de trouver les moyens d’articuler une vision féministe radicale qui mobilise et inspire les gens, en même temps qu’elle les pousse à se considérer comme acteurs du changement, nous continuerons à perdre cette bataille. Alors, qu’est-ce qu’on doit faire ?

Quelques idées pour aller de l’avant

Pour commencer, nous avons évidemment besoin de plus de personnes, de plus de temps, pour diffuser la critique féministe radicale. Je sais fort bien, par exemple, que de nombreux jeunes gens intelligents et bien intentionnés suivent la voie de la troisième vague, la ligne sexuelle-libertaire parce que c’est tout ce qui leur a été enseigné en cours d’études féministes. Et, bien sûr, de nombreuses personnes hors des cercles académiques sont très peu exposées aux critiques féministes. Donc, c’est, pour une part, un pur problème de main-d’œuvre. Nous avons besoin de plus de gens, de davantage de voix, d’où cette conférence. Nous avons non seulement besoin de personnes qui font et répètent les mêmes choses, mais également de faire et de dire de nouvelles choses, ou au moins d’apporter un complément d’analyse. Puisque la culture porno devient de plus en plus invasive et destructrice, et que les gens sont de plus en plus conscients qu’elle affecte leur vie, de nombreuses personnes cherchent une échappatoire. Le problème c’est qu’ils ne trouvent pas d’alternative, et ce qu’on leur présente comme différent ne l’est pas vraiment en réalité.
Par exemple, la force politique et culturelle qui se présente à la plupart des Américain-es comme une alternative – en effet, comme l’unique alternative – à la culture porno est un conservatisme social et religieux, principalement chrétien. Vous et moi savons que ce n’est pas bon, et une partie de l’intérêt suscité par la troisième vague, la politique pro-porno se trouve dans une illusoire rébellion contre un tel conservatisme. Ceci m’amène à une première proposition pour donner un cadre à notre critique de la culture porno : à savoir, en montrant que – contrairement à la croyance populaire – les idéologies du conservatisme et de la pornographie sont les mêmes quand il est question du genre et du sexe ; les différences entre elles ne sont que superficielles et masquent leur convergence fondamentale.

Comme les féministes radicales l’ont longuement observé, l’appropriation sexuelle et le contrôle des femmes par les hommes est une question d’entente entre la politique de droite et la politique de gauche, toutes deux définies par les hommes. La droite soutient l’appropriation des femmes (épouses ou filles) par les hommes dans la sphère privée, au sein du foyer, tandis que la gauche défend l’appropriation sexuelle des femmes par les hommes au niveau collectif, à l’extérieur du foyer, dans la sphère publique, y compris dans la pornographie et la prostitution.

Rejeter ces deux formes d’appropriation sexuelle des femmes par les hommes, comme le font les féministes radicales, apparaît comme l’hérésie ultime.

Et pourtant, seul un tel rejet de principe peut effectivement défier la marchandisation et l’abus sexuel des femmes et des filles dans ou hors de la « famille traditionnelle ». Tant que nous n’aurons pas trouvé les moyens de faire comprendre les dangers de ces deux formes de contrôle masculin, la peur de l’une continuera de pousser les femmes vers l’autre. Les conservateurs nous disent : « Mesdames, vous n’aimez pas ce que vous voyez dans la pornographie ? C’est moche, n’est-ce pas ? Vous dites que vous ne voulez pas que ça vous arrive, ou que les hommes pensent à vous de cette manière là ? Eh bien, soyez sages et n’écartez pas les cuisses. Soyez abstinentes jusqu’au mariage, et ensuite Dieu dira que votre mari doit vous honorer et vous apprécier et vous protéger des autres hommes. (Vous devez juste lui obéir.) ». Pendant ce temps, celles qui reconnaissent le piège patriarcal des « valeurs familiales traditionnelles » s’empressent de montrer leur indépendance et leur rébellion contre de telles valeurs en s’achetant une barre et en apprenant le « lap dance ». « Quoi, vous dites que ça ne ressemble pas pour vous à de l’authentique sexualité de femmes ou une forme de libération sexuelle ? Alors, vous êtes quoi ? Une prude anti-sexe de droite ? ».

Ce conflit superficiel entre droite et gauche dans l’idéologie sexuelle sert le pouvoir des hommes en masquant une entente plus profonde. Finalement, pour les deux camps, est présente la croyance selon laquelle le sexe salit les femmes, les dévalue, les déprécie – que se faire baiser littéralement dégrade les femmes et les filles. De plus, dans les deux camps, femmes et filles souffrent systématiquement pour avoir eu des rapports sexuels. Dans le monde de la pornographie, le sexe en soi – agressif, hostile, humiliant – est une punition, le mécanisme par lequel les hommes font l’expérience viscérale de leur virilité en nous remettant, nous les femmes, à notre place. Dans le monde des « valeurs familiales traditionnelles », endurer la honte, les stigmates, les grossesses non désirées (ou la peur de celles-ci), et les accouchements, est la juste punition pour la femme qui a eu des rapports sexuels qu’elle n’aurait pas dû avoir. Et dans ces deux mondes nous entendons toujours le même refrain – parfois murmuré, parfois hurlé – « salope, traînée, sale pute. Tu as ce que tu mérites ». Comme Andrea Dworkin l’a formulé : « Feignant de s’opposer, ils complotent. Si l’un ne vous coïnce pas, l’autre le fera » (16).

Aussi décourageante soit cette convergence, elle propose également une certaine herméneutique de la résistance féministe – qui heureusement est plutôt facile à exprimer. Les personnes qui se préoccupent de la justice et qui veulent trouver une issue à la culture porno doivent agir et penser de façon à déplaire à toute sorte de groupes qui haïssent les femmes. Si vous faites et dites des choses que les Larry Flynt et les Jerry Falwell détestent tous deux, alors, vous êtes sur la bonne voie !

Ma deuxième proposition consiste à relier notre critique de la pornographie et de la culture porno à une critique plus large de la marchandisation de la vie quotidienne et, ce faisant, à promouvoir une conception de la liberté moins soumise aux marchés. Ce sont de grands mots, je sais. Pour illustrer ceci, je voudrais partager avec vous quelques anecdotes d’une récente visite dans une faculté dont je tairai le nom, mais qui est réputée pour ses excellents chercheurs et sa politique progressiste. Je vais l’appeler : « La fac alternative ».

Globalement, ma visite à la fac alternative a été merveilleuse : j’ai rencontré des étudiant-es, j’ai montré un diaporama anti-pornographie un soir à un public large et réceptif. Pendant le débat qui a suivi, une jeune femme a levé la main. Clairement troublée par ce qu’elle venait de voir et d’entendre, elle a dit : « Bon, qu’est-ce qui se passerait si tous et toutes ensemble on allait trouver l’industrie du porno en disant que ce n’est pas ce que nous voulons – que nous voulons quelque chose de plus complexe, de plus varié, de moins haineux et unidimensionnel ? N’auraient-ils pas alors à changer et à nous donner ce que nous voulons ? ». Cette question recèle de nombreux présupposés que nous devrions bousculer, je souhaiterais souligner parmi eux la foi en l’économie de marché et en ses prodiges. Pour cette brillante jeune femme progressiste et féministe, dans ce bastion de la politique libérale voire radicale, il reste plausible de penser que le marché va résoudre nos problèmes. En émettant cette hypothèse, elle passe à côté d’un point important, à savoir que les produits culturels des méga entreprises sont plutôt des produits publicitaires que de l’art. Quand les puissants, avides de profit cherchent à gagner des parts de marché, ce qu’ils produisent et vendent correspond à ce qui prend aux tripes le plus grand nombre le plus rapidement possible, et fait qu’on en veut plus et tout de suite. Ca, ce ne sera jamais l’égalité. Ca ne sera jamais la complexité. Ca ne sera jamais quelque chose de profond ou de réfléchi ou qui a du sens. Jamais.

Je vais partager avec vous une autre anecdote de la fac alternative qui va me permettre d’approfondir cette idée. Cet après-midi-là, j’étais allée au séminaire de « gender studies » pour discuter avec les étudiant-es de la politique féministe et de la pornographie. À un certain moment, une jeune femme a levé la main et voici ce qu’elle a dit : « Aujourd’hui, les choses ont changé. Les gens de ma génération veulent que la sexualité occupe une place importante dans leur vie ; ils veulent être libres et ouverts dans leur sexualité. Voila pourquoi ils veulent faire et consommer du porno ». C’est plutôt drôle : chaque génération croit réinventer le sexe ! Mais ce qui est plus intéressant pour notre propos, c’est qu’il y a deux présupposés massifs qui sous-tendent le commentaire de cette jeune femme et que nous devons les démonter à chaque fois que nous en aurons l’occasion.

Le premier présupposé, c’est que pour qu’une expérience, une activité soit considérée comme importante, réelle, digne de considération, elle doit être mise en images : il faut prendre en photo, faire tourner la caméra, allumer la webcam. Comme Gail Dines adore le souligner, nous vivons dans une culture basée sur l’image. Tout doit être mis en images et nous tirons notre conception de ce que et de qui nous sommes principalement des images qui nous entourent. Mais voici la question qui se pose : quand vous faites quelque chose, êtes-vous plus ou moins libre, quand vous savez que quelqu’un vous regarde ? Et quand quelqu’un prend des photos ? Et si les photos sont montrées à un tas de gens que vous ne connaissez même pas ? (Vous vous sentez encore libres ?) Par exemple, vous dansez comme un(e) fo(u)-lle et librement quand vous êtes seul-es dans votre chambre ou en boîte quand votre image est projetée sur un écran géant ?

Le second présupposé qui sous-tend le commentaire de cette jeune femme, c’est que pour qu’une expérience, une activité soit considérée comme importante, réelle, digne de considération, elle doit être transformé en produit (acheté et vendu). Mais voici une autre question : Quand vous mettez une activité sur le marché – c’est-à-dire vous décider de la vendre et pas seulement de la pratiquer – êtes-vous plus, ou moins libre, de faire ça ? Par exemple, supposons que vous aimez faire de la musique. Jusqu’à présent c’est un passe-temps, quelque chose que vous faites pendant vos loisirs, mais désormais vous décidez que vous voulez signer avec une « major ». Tout à coup, vous n’êtes plus libres de faire la musique que vous voulez, n’est-ce pas ? Maintenant c’est « Que pensent-ils pouvoir vendre ? Qu’est-ce qui est à la mode cette semaine ? Et est-ce que vous l’êtes, et si non, est-ce qu’ils peuvent vous mettre à la mode ? ».

On rencontre un phénomène étrange dans de nombreuses discussions sur la pornographie, en ce que, lorsqu’il est question de la sexualité, des personnes progressistes et de gauche présupposent que la mettre sur le marché capitaliste la rendrait plus libre (ou serait la preuve qu’on est plus libre ainsi). Nous devons trouver des moyens de contester ces conceptions naïves et régressives de la liberté comme liberté d’entrer sur le marché et/ou de choisir uniquement parmi les options proposées par le marché. Nous devons dire aux gens que – dans de nombreux aspects du quotidien mais peut-être plus particulièrement concernant les activités de notre vie les plus intimes et potentiellement les plus créatives, comme le sexe et la sexualité – la vraie liberté ne relève pas du fait de vendre ou de laisser quiconque qui a un intérêt financier nous dire ce à quoi c’est censé ressembler ou ce qui doit être ressenti.

Ma dernière proposition, ce matin, a déjà été mise en œuvre par le passé, et c’est que nous avons besoin d’une vision alternative des choses. Les producteurs-trices de porno en apparence féministe prétendent proposer une telle vision, et c’est ce qui rend leur message si attirant pour nombre de gens. : nous ressentons un besoin d’alternatives, et ce besoin est réel, mais ces images mercantiles n’en sont pas (et particulièrement celles qu’on nous propose). Mais il est vrai que notre camp ne doit pas être seulement « la part morbide du mouvement des femmes » (17), comme l’a formulé avec justesse Andrea Dworkin. Il y a quelque chose de cet ordre-là, inévitablement : il n’y a pas moyen de mettre à bas les industries de l’exploitation sexuelle sans se confronter à d’horribles réalités. Nous ne devons pas flancher et nous devons trouver les moyens d’aider les autres à faire face à ces réalités sans mourir intérieurement. Mais nous ne pouvons pas seulement être « Atrocities R us » (18), nous devons donner aux gens (et à nous-mêmes) de l’inspiration et de la place pour avancer. C’est un défi de taille et je manque de temps, mais pour finir, voici rapidement trois idées pour aller dans cette direction.

Premièrement, notons que c’est en rapport avec mon propos sur le retrait du marché. Pour créer un espace de réflexion et d’expérimentation, nous devons nous désintoxiquer, nous dégager des messages cyniques, manipulateurs et haineux de la culture porno. Pour commencer à penser par nous-mêmes et rêver nos propres rêves, nous devons d’abord fuir les salauds qui nous hurlent dessus avec des mégaphones. Deuxièmement, nous devons faire appel à nos propres expériences de l’amour et du sexe en tant que joie et communion (et encourager les autres à faire appel aux leurs). Les féministes radicales ont longtemps insisté sur le fait que le patriarcat construit notre sexualité très profondément, et même les plus éclairées d’entre nous ne sont pas indemnes de cette construction. Mais cette construction, pour la plupart des gens au moins, ne les atteint pas au plus profond d’eux-mêmes. Malgré tout, de nombreuses personnes ont des expériences d’une sexualité égalitaire et partagée – ou au moins, un petit je ne sais quoi, de faibles lueurs – et ça c’est vraiment une bonne nouvelle. Nous avons besoin d’encourager les gens à utiliser ces expériences, ces petits je ne sais quoi, ces faibles lueurs – pour se souvenir de ce qu’ils/elles savent de leurs vies, ce qu’aucun maquereau ou compagnie commerciale ne leur vendront ou ne pourraient même leur vendre, et à en vouloir davantage.

Enfin, troisièmement, puisque nous continuons de dire aux gens ce que la liberté sexuelle n’est pas, nous devrions également les encourager à réfléchir à fond et de manière créative à ce qu’elle est. À quoi ressemble la véritable liberté sexuelle et qu’est-ce qu’elle nous fait ressentir – celle que tout le monde peut avoir, plutôt que ce qui donne la liberté à certains au prix de celle des autres ? Nous devons imaginer et encourager ces autres à imaginer un autre monde : un monde dans lequel aucune femme n’est traitée de « traînée », « prude », « salope », « chatte », ou « gouine » ; où aucun-e femme, homme, ou enfant n’aurait à craindre le viol ou d’en souffrir les dommages ; dans lequel les hommes ne contrôlent pas leur comportement et celui des autres hommes par peur d’être perçus ou traités comme une femme ; et dans lequel l’amour lesbien et les relations lesbiennes ne se réduisent pas à du fétichisme porno pour hommes. Dans ce monde, toutes les femmes voient leur corps comme beaux, aucun homme n’est conçu pour voir le sien comme une arme, et les gens prennent part aux activités sexuelles seulement quand (et aussi parce que) ils s’attendent à y prendre plaisir, à s’y sentir honorés et comblés. Il peut être douloureux de penser de cette manière, parce qu’alors devient plus nette notre conscience de la distance qui nous sépare de ce monde meilleur. Mais la troisième vague a une chose de bien : le désir peut être ou devenir une forme de pouvoir. Nous devons utiliser le pouvoir de notre désir pour ce monde – notre désir de le faire advenir pour nous-mêmes, pour nos enfants, nos petits-enfants – pour nous unir, pour mobiliser notre pensée et des stratégies pour reprendre notre culture aux pornographes.

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L’auteure

Rebecca Whisnant est professeure adjointe de philosophie à l’Université de Dayton, où elle enseigne également dans le département des études féministes. Elle est co-éditrice, avec Christine Stark, de Not for Sale : Feminists Resisting Prostitution and Pornography (Spinifex 2004) at, avec Peggy DesAutels, de Global Concerns : Feminist Ethics and Social Theory (à paraître chez Rowman and Littlefield).

- Version en anglais de cet article.
- La vidéo.

Merci à féministes-radicales.org de nous proposer cet excellent article.

Notes

1. Not Your Father’s Playboy and Not Your Mother’s Feminist Movement : Contemporary Feminism in a Porn Culture - Rebecca Whisnant at the National Feminist Antipornography Conference, Wheelock College, Boston March 24, 2007. Vidéo http://video.google.com/videoplay?docid=6840142731224140595# ;
Texte en anglais : http://saidit.org/archives/jun06/article5.html
2. « Pornography is the theory, and rape is the practice », Robin Morgan, « Theory and Practice : Pornography and rape », in The Word of a Woman : Feminist Dispatches 1968-1992 (W.W. Norton, 1992).
3. Susan Brownmiller, Against Our Will : Men, Women, and Rape (Simon and Schuster, 1975).
4. Pour une explication complète de l’ordonnance et de sa défense comme constitutionnelle, voir Dworkin and MacKinnon, Pornography and Civil Rights : A New Day for Women’s Equality (Minneapolis : Organizing Against Pornography, 1988). Le livre est épuisé mais le texte complet est disponible à cette adresse : http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/other/ordinance/newday/TOC.htm
5. Karp and Stoller, eds., The Bust Guide to the New Girl Order (New York : Penguin, 1999).
6. Voir Jon Elster, Sour Grapes : Studies in the Subversion of Rationality (Cambridge University Press, 1983). For a specifically feminist discussion, see Martha Nussbaum, « Adaptive Preferences and Women’s Options », Economics and Philosophy 17 : 67-88. Ann Cudd examine les préférences adaptatives (ou comme elle les appelle : les « désirs déformés ») dans le chapitre 6 de son ouvrage Analyzing Oppression (Oxford University Press, 2006).
7. Voir http://saucebox.almeidaisgod.com/?p=76
8. Comme pratiquement tout mouvement politique ou école de pensée, la « troisième vague féministe » n’est pas une entité monolithique, et tout ceux-lles qui s’identifient à la troisième vague ne sont pas forcément d’accord avec l’ensemble (ou une partie) des vues décrites ici comme archétypiques des féministes de la troisième vague. De plus, de nombreuses féministes de la troisième vague (parmi lesquelles sont cités certains écrits ici) ont fait un travail politique précieux sur de nombreux fronts.
9. Andrea Dworkin, Right Wing Women (Perigee Books, 1983), p. 220.
10. Jennifer Gilley, « Writings of the Third Wave : Young Feminists in Conversation », Reference & User Services Quarterly 44(3) : 187-198.
11. Baumgardner and Richards, Manifesta : Young Women, Feminism, and the Future (Farrar, Straus, and Giroux, 2000).
12. Voir Marilyn Frye, « Oppression », dans son ouvrage The Politics of Reality : Essays in Feminist Theory (Crossing Press, 1983).
13. Citation extraite d’un entretien mené par Chyng Sun le 1er mai 2005 sur le film (Media Education Foundation, 2007) et le livre (paru chez Peter Lang, 2009), tous deux intitulés The Price of “Pleasure” : Pornography, Sexualities and Relationships.
14. Voir http://www.nina.com/ (accédé le 20 mars 2007).
15. Voir http://slavenextdoor.com/. Le site et la liste de liens des sites favoris d’Hartley ont été visités le 20 mars 2007. Bien que ce site ne se déclare pas comme étant de la pornographie féministe, il est promu par une pornographe qui se déclare féministe.
16. Andrea Dworkin, « Women in the Public Domain : Sexual Harassment and Date Rape », dans son ouvrage Life and Death : Unapologetic Writings on the Continuing War Against Women (Free Press, 1997). p. 199.
17. Andrea Dworkin, « Feminism : An Agenda », dans Letters From a War Zone (Lawrence Hill Books, 1993), p. 133.
18. « Les atrocités, c’est nous ».

Mis en ligne sur Sisyphe, le 3 mai 2012


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Rebecca Whisnant, auteure et professeure à l’Université de Dayton



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    (1/1) 3 mai 2012 , par Internaute





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    3 mai 2012 , par Internaute   [retour au début des forums]

    J’ai arrêté de lire quand je suis arrivée à cette phrase : Chaque fois que nous parlons de patriarcat, en général ou en particulier, nous devons garder à l’esprit que le principal problème ce sont les hommes... Assez réducteur, merci.


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