| Arts & Lettres | Poésie | Démocratie, laïcité, droits | Politique | Féminisme, rapports hommes-femmes | Femmes du monde | Polytechnique 6 décembre 1989 | Prostitution & pornographie | Syndrome d'aliénation parentale (SAP) | Voile islamique | Violences | Sociétés | Santé & Sciences | Textes anglais  

                   Sisyphe.org    Accueil                                   Plan du site                       






mardi 22 février 2005

La face visible d’un nouveau patriarcat

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



Chercher dans ce site


AUTRES ARTICLES
DANS LA MEME RUBRIQUE


#8mars - Les "étincelles" de Sophie Grégoire Trudeau
Désolée, vous n’êtes pas égales
Élaine Audet et Micheline Carrier, récipiendaires du Prix PDF QUÉBEC 2016
Vous avez dit "mauvais genre" ?
Lorraine Pagé trace un tableau de la situation des femmes dans le monde
Sexisme politique, sexe social
Révolution féministe : site féministe universaliste et laïc
Il faut abolir les prisons pour femmes
Le féminisme islamique est-il un pseudo-féminisme ?
Pour un féminisme pluriel
Cachez-moi ce vilain féminisme
Féminisme - Le Groupe des treize veut rencontrer la ministre à la Condition féminine Lise Thériault
Combattre le patriarcat pour la dignité des femmes et le salut du monde
Martine Desjardins parle du Sommet des femmes à Montréal
Banaliser la misogynie, c’est dangereux
Féminisme - Faut-il faire le jeu du "Diviser pour régner" ?
Je suis blanche et vous me le reprochez !
La pensée binaire du féminisme intersectionnel ne peut que mener à l’incohérence
Lutter contre la pauvreté des femmes et la violence des hommes envers elles
"Du pain et des roses" - Le 26 mai 1995, une grande aventure débutait
Portrait des Québécoises en 2015 - L’égalité ? Mon œil !
Je plaide pour un féminisme qui n’essaie pas de s’édulcorer
La Maison de Marthe, première récipiendaire du Prix PDF Québec
Ensemble, réussir la 4ième Marche Mondiale des Femmes ! Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous resterons en marche !
Des "Déchaînées" aux genoux du patriarcat !
L’intervention féministe intersectionnelle – Troquer un idéal pour une idéologie trompeuse ?
Ce que révèle l’alliance de certains musulmans avec la droite réactionnaire
Au cœur de la division du mouvement féministe québécois : deux visions
Désaccord sur le virage de la Fédération des femmes du Québec
Féminisme islamique - Quand la confusion politique ne profite pas au féminisme
États généraux du féminisme - Des sujets importants écartés : "De qui ou de quoi avons-nous peur ?"
PDF Québec est lancé ! - Une voix pour les droits des femmes
États généraux et FFQ - Un féminisme accusateur source de dissension
Ignorer et défendre la domination masculine : le piège de l’intersectionnalité
Comment les hommes peuvent appuyer le féminisme
Le féminisme contemporain dans la culture porno : ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman
Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité
Les micro-identités et le "libre choix" érigé en système menacent les luttes féministes
La misogynie n’a pas sa place dans le féminisme
L’écriture équitable - La féminisation des textes est un acte politique
Réfutation de mensonges au sujet d’Andrea Dworkin
Une éducation féministe donne de meilleurs fils
"Rien n’a encore pu me détruire" : entretien avec Catharine A. MacKinnon
France - La mainmise des hommes sur le monde de la radio
États généraux sur le féminisme au Québec/FFQ - Des exclusions fondées sur des motifs idéologiques et des faussetés
Le mouvement des « droits des hommes », la CAFE et l’Université de Toronto
Mensonges patriarcaux - Le mouvement des « droits des hommes » et sa misogynie sur nos campus
Féministes, gare à la dépolitisation ! Les féminismes individualiste et postmoderne
"Les femmes de droite", une oeuvre magistrale d’Andrea Dworkin
"Je suis libre", une incantation magique censée nous libérer des structures oppressives
Trans, queers et libéraux font annuler une conférence féministe radicale à Londres
« Le féminisme ou la mort »
"Des paradis vraiment bizarres" - "Reflets dans un œil d’homme ", un essai de Nancy Huston
Quand les stéréotypes contrôlent nos sens
"Agentivité sexuelle" et appropriation des stratégies sexistes
Cessons de dire que les jeunes femmes ne s’identifient pas au féminisme !
Un grand moment de féminisme en milieu universitaire
Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine
Résistance au sexe en contexte hétérosexuel
La CHI - Un humour dégradant et complice de l’injustice sociale
"Heartbreak", une autobiographie d’Andrea Dworkin
Hockey, suicide et construction sociale de la masculinité
Polémique sur l’enseignement du genre dans les manuels scolaires en France
Le "Gender" à l’américaine - Un verbiage qui noie la réalité du pouvoir patriarcal
2011-2015 - Un plan d’action pour un Québec égalitaire
NousFemmes.org
L’égalité inachevée
Journée internationale des femmes 2011 - Briser le silence sur toutes les formes de sexisme
En France et ailleurs, 2010, une mauvaise année pour les femmes
Ce qu’est le féminisme radical
Polygamie - Le Comité de réflexion sur la situation des femmes immigrées et “racisées” appuie l’avis du CSF
Il y a trois ans, mon cher Léo...
La Fédération des femmes du Québec représente-t-elle toutes les femmes ?
Tout est rentable dans le corps des femmes... pour ceux qui l’exploitent
Incessante tyrannie
Comment le patriarcat et le capitalisme renforcent-ils conjointement l’oppression des femmes ?
Égalité ou différence ? Le féminisme face à ses divisions
Le "gender gap" dans les Technologies de l’information et de la communication
La Marche mondiale des femmes dix ans plus tard
Azilda Marchand : une Québécoise qui fut de tous les combats pour les femmes !
Les hommes proféministes : compagnons de route ou faux amis ?
Prostitution et voile intégral – Sisyphe censuré par le réseau féministe NetFemmes
Regard sur l’égalité entre les femmes et les hommes : où en sommes-nous au Québec ?
Féminisme en ménopause ?
Ce n’est pas la France des NOBELS !
Écarter d’excellentes candidates en médecine ? Inadmissible !
Trois mousquetaires au féminin : Susan B. Anthony, Elizabeth Cady Stanton et Matilda Joslyn Gage
La question des privilèges - Le réalisateur Patric Jean répond à des critiques
Lettre à Patric Jean, réalisateur de "La domination masculine", et à bien d’autres...
Une grande féministe, Laurette Chrétien-Sloan, décédée en décembre 2009
Le travail, tant qu’il nous plaira !
Comme une odeur de misogynie
La patineuse
Invasion du sexisme dans un lycée public
Magazines, anorgasmie et autres dysfonctions
"Toutes et tous ensemble pour les droits des femmes !"
Cent ans d’antiféminisme
MLF : "Antoinette Fouque a un petit côté sectaire"
Des femmes : Une histoire du MLF de 1968 à 2008
Qui est déconnectée ? Réponse à Nathalie Collard
Manifeste du rassemblement pancanadien des jeunes féministes
Pour une Charte des droits des femmes
Andy Srougi perd sa poursuite en diffamation
La lesbienne dans Le Deuxième Sexe
Le livre noir de la condition des femmes
La percée de la mouvance masculiniste en Occident
Procès du féminisme
Humanisme, pédocriminalité et résistance masculiniste
Une critique des pages sur le viol du livre "Le Plaisir de tuer"
Mise au point sur la suspension d’un article critiquant le livre du Dr Michel Dubec
Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical
L’égalité des femmes au Québec, loin de la coupe aux lèvres !
Je suis féministe !
Écoféminisme et économie
Poursuite contre Barbara Legault et la revue "À Bâbord !" - Mise à jour
Biographie de Léo Thiers-Vidal
Vivement le temps de prendre son temps !
Séances d’information pour le projet d’une Politique d’égalité à la Ville de Montréal
Florence Montreynaud fait oeuvre d’amour et de mémoire
Magazines pour filles, changement de ton !
Un 30e anniversaire de la JIF sous la fronde conservatrice
L’égalité des femmes au Québec est-elle plus qu’une façade ?
Colloque sur Antigone
Prostitution et trafic sexuel - Dossier principal sur Sisyphe.org
Golf : "Gentlemen only, ladies forbidden" ?
Méchant ressac ou KIA raison ?
Dégénération de "Mes aïeux", un engouement questionnant
Les « Gender Studies », un gruyère confortable pour les universitaires
Réflexions "scientifiques" du haut du Mont Grey Lock
Madame, s’il vous plaît !
Annie Leclerc, philosophe
Des arguments de poids...
Pour hommes seulement
Andrea Dworkin ne croit pas que tout rapport sexuel hétéro est un viol
Peau d’Âme ou Beautés désespérées ?
Réflexions et questionnement d’une féministe en mutation
Mais pourquoi est-elle si méchante ?
Le concours « Les Jeudis Seins » s’inscrit dans le phénomène de l’hypersexualisation sociale
Aux femmes qui demandent - sans plus y croire - justice. Qu’elles vivent !
Jeux olympiques 2006 : félicitations, les filles !
7e Grève mondiale des femmes - Le Venezuela donne l’exemple
Évolution des droits des Québécoises et parcours d’une militante
2005, l’année de l’homme au Québec
Mes "problèmes de sexe" chez le garagiste !
Brèves considérations autour des représentations contemporaines du corps
OUI à la décriminalisation des personnes prostituées, NON à la décriminalisation de la prostitution
"Femmes, le pouvoir impossible", un livre de Marie-Joseph Bertini
L’AFEAS veut la représentation égalitaire à l’Assemblée nationale du Québec
Elles sont jeunes... eux pas
Dis-moi, « le genre », ça veut dire quoi ?
Quand donc les hommes ont-ils renoncé à la parole ?
Déconstruction du discours masculiniste sur la violence
Les hommes vont mal. Ah bon ?
Quelle alternative au patriarcat ?
Le projet de loi du gouvernement Raffarin "relatif à la lutte contre les propos discriminatoires à caractère sexiste et homophobe" est indéfendable
L’influence des groupes de pères séparés sur le droit de la famille en Australie
Victoires incomplètes, avenir incertain : les enjeux du féminisme québécois
Retrouver l’élan du féminisme
Le droit d’éliminer les filles dans l’oeuf ?
Le système patriarcal à la base des inégalités entre les sexes
Des nouvelles des masculinistes
Masculinisme et système de justice : du pleurnichage à l’intimidation
Nouvelle donne féministe : de la résistance à la conquête
Les masculinistes : s’ouvrir à leurs réalités et répondre à leurs besoins
Nouvelles Questions féministes : "À contresens de l’égalité"
S’assumer pour surmonter sa propre violence
Sisyphe, que de rochers il faudra encore rouler !
Coupables...et fières de l’être !
Un rapport de Condition féminine Canada démasque un discours qui nie les inégalités de genre
De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive
Les courants de pensée féministe
Quelques commentaires sur la domination patriarcale
Chroniques plurielles des luttes féministes au Québec
Qu’il est difficile de partir !
Deux cents participantes au premier rassemblement québécois des jeunes féministes
Le féminisme : comprendre, agir, changer
Le féminisme, une fausse route ? Une lutte secondaire ?
À l’ombre du Vaaag : retour sur le Point G
L’identité masculine ne se construit pas contre l’autre
Les hommes et le féminisme : intégrer la pensée féministe
La misère au masculin
Le Nobel de la paix 2003 à la juriste iranienne Shirin Ebadi
Hommes en désarroi et déroutes de la raison
Le « complot » féministe
Christine de Pisan au coeur d’une querelle antiféministe avant la lettre
Masculinisme et suicide chez les hommes
Le féminisme, chèvre émissaire !
L’autonomie de la FFQ, véritable enjeu de l’élection à la présidence
Les défis du féminisme d’aujourd’hui
Les arguments du discours masculiniste
Nouvelle présidente à la FFQ : changement de cap ?
La stratégie masculiniste, une offensive contre le féminisme
Le discours masculiniste dans les forums de discussion







Lors des auditions de la commission parlementaire sur l’Avis du Conseil du statut de la femme du Québec, au début de février 2005, le député péquiste Camil Bouchard a demandé à trois reprises à des représentantes de groupes s’il existait des données démontrant un parti-pris des tribunaux favorable aux mères dans l’attribution de la garde des enfants et, advenant le cas, si cela constituait de la discrimination systémique. L’ex-juge Claire L’Heureux-Dubé a répondu clairement à Camil Bouchard. Les porte-parole du Barreau auraient pu elles aussi informer le député si ce dernier avait jugé bon de les interroger lors de leur passage devant la commission parlementaire. Il a préféré interroger d’autres groupes qui ne sont pas spécialistes de ces questions. Camil Bouchard a fait allusion aux récriminations de certains groupes d’hommes, suggérant que la question de la garde des enfants puisse être l’une des principales sources de "leur acrimonie". Je veux croire que le député ne voulait pas insinuer que cette "acrimonie" se justifie par une attitude discriminatoire des tribunaux. Il faudrait alors qu’il cite les sources sur lesquelles repose cette opinion.

Le député connaît bien les questions psychosociales et juridiques relatives à la famille. Il sait donc qu’il n’existe pas d’études spécifiques sur cette soi-disant discrimination des tribunaux à l’égard des pères parce que les faits ne pourraient documenter de telles études. L’addition de cas particuliers, réels mais marginaux, ne se traduit pas par de la discrimination systémique. De plus, lors des ruptures, la majorité des hommes ne demandent pas la garde permanente des enfants. Le député Camil Bouchard n’ignore pas, je suppose, que certains militants des droits des pères propagent des calomnies sur les tribunaux et sur les mères dans le but de détourner l’attention du désagrément que leur cause l’obligation de payer au parent gardien une pension alimentaire pour leurs enfants. Si une mise à jour de ses connaissances est nécessaire au député, le service de recherche de son parti peut la lui procurer mieux que les groupes de femmes qui ont répondu à l’invitation de réagir à l’Avis du CSF, non à l’invitation de commenter de la propagande maquillée en point d’information.

L’expression d’un nouveau patriarcat

La question du député Camil Bouchard, reprise par le président de la commission parlementaire, le député Russell Copeman, fait écho à un préjugé très répandu depuis quelques années dans les médias et les milieux antiféministes. Réitérée quatre fois en cinq jours d’auditions - ce qui n’est certes pas fortuit - cette question qualifiée de « question qui tue », par un site antiféministe haineux, précédait de peu un film sur les pères soi-disant discriminés par les tribunaux diffusé à l’émission "Enjeux" de Radio-Canada, le 8 février 2005. Peut-être prépare-t-elle même la voie à des groupes d’hommes qui se présenteront, avec les mêmes prétentions, à la reprise des auditions de la commission parlementaire en mars.

« J’espère que de jeunes féministes réaliseront ce qui est en train de se passer, sournoisement, contre les femmes par une voie que l’on n’attendait pas : la maternité et les enfants.... », écrit une correspondante de Sisyphe. Cette riposte antiféministe est-elle si inattendue ? La famille demeure le domaine le plus vulnérable pour les femmes comme pour les hommes. Au cours des trois dernières décennies, les femmes québécoises et canadiennes ont fait des progrès dans plusieurs domaines. Elles sont plus autonomes sur les plans personnel et économique. Le Québec a modernisé ses législations sur la famille au début des années 80 afin de s’adapter à l’évolution sociale. Bien plus qu’à de la résistance, ce à quoi on assiste, aujourd’hui, c’est à une véritable tentative de rétablir l’autorité paternelle d’antan et le contrôle sur les mères. L’enfant en est l’enjeu et c’est pourtant en son nom qu’on prétend agir.

Cette tentative s’inscrit, il ne faut pas l’oublier, dans le contexte d’un conservatisme socio-politique et d’une résurgence de l’intégrisme religieux. Comme ailleurs, on voit au Québec les institutions religieuses essayer de retrouver leur influence auprès de la société civile et des milieux politiques. L’attitude hostile de l’Église catholique à l’égard de la reconnaissance par le gouvernement canadien du mariage des conjoints de même sexe en est un exemple. La tentative de certains groupes d’imposer la charia dans les tribunaux canadiens en est un autre. Par ailleurs, la tolérance accrue de la société pour les diverses formes d’abus sexuels à l’égard des enfants et des femmes, en particulier la prostitution et la pornographie, découle en partie de ce même contexte. Au-delà de la mythologie sur les besoins sexuels masculins présumés incontrôlables, cette tolérance à l’égard de la violence et de l’exploitation sexuelle traduit une volonté d’atteindre les femmes et de retrouver sur elles le pouvoir perdu au cours de la révolution féministe.

Jusque dans les institutions

Ce néo-patriarcat souhaite donc la restauration de l’autorité masculine et paternelle dans le sens traditionnel du terme. Bien sûr, il ne nomme pas ainsi ses ambitions. Il reçoit un accueil favorable non seulement de certains médias, mais des institutions politiques et psychosociales. Il s’exprime dans le « masculinisme d’État » auquel fait référence le mémoire du Collectif proféministe. On en retrouve également trace dans le "rapport Rondeau", un document plus propagandiste que scientifique, que le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec a néanmoins fait sien sans examen critique. (Lire "Comment fabriquer un problème"). Et même, qui l’eût cru, l’Avis intitulé « Vers un nouveau contrat social pour l’égalité entre les femmes et les hommes », ainsi que la Gazette des femmes du Conseil du statut de la femme y font écho.

Dans son édition de novembre-décembre 2004, la Gazette des femmes a publié (« parce que c’était son devoir », m’a dit sa rédactrice en chef), la lettre d’un masculiniste notoire qui sévit contre les féministes sur des sites Web. L’individu s’en prenait aux féministes, mais il félicitait en même temps le CSF parce que ce dernier avait parlé des pères… Ce qui a semblé séduire la direction de la Gazette des femmes. Dans l’édition de janvier-février 2005 de cette même revue, on peut lire, non sans sourire, qu’une photo publicitaire d’hommes politiques québécois et de vedettes masculines concernant la violence « illustre bien l’esprit de l’État sur la question de l’égalité entre les sexes » ! (1). Le même article, qui voulait peut-être préparer « les mentalités » à un futur conseil de l’égalité mixte, cite Michael Kaufman concernant l’engagement nécessaire des hommes dans la cause de l’égalité. Il n’est pas sûr que Kaufman soit la meilleure référence en la matière (2). Ce n’est qu’un début. Nous allons voir de plus en plus les hommes prendre la parole dans des instances jusqu’ici féminines (après tout, ils n’ont pas beaucoup de lieux de parole, les pauvres…), pour prôner le droit à l’égalité comme s’il leur suffisait de parler pour y contribuer. Dans certains cas, ce sont des femmes inquiètes de l’antiféminisme de plus en plus violents qui les aideront à restaurer l’ordre ancien dont certains ont la nostalgie.

Je rappelle, car on peut facilement l’oublier, que le lobby du néo-patriarcat ne représente qu’une minorité d’individus, mais une minorité qui se sent si bien appuyée qu’elle se comporte comme une majorité. Les milieux gouvernementaux, fédéraux et provinciaux, composés d’une majorité d’hommes, disposent d’un atout majeur pour soutenir le ressac antiféministe : les lois, qu’ils font et défont à volonté.

Passer sous silence les réalités des femmes

L’une des stratégies de ce néo-patriarcat consiste à décontextualiser les situations et à neutraliser le langage. Plus d’un groupe a d’ailleurs fait le même reproche au document de consultation du CSF (3). Dans le contexte de la garde des enfants, ce procédé de neutralisation et de décontextualisation permet de passer sous silence la réalité de la majorité des femmes qui sont parents gardiens et d’accorder une importance disproportionnée à la situation d’un faible pourcentage des pères séparés ou divorcés qui connaissent des difficultés de garde partagée ou de droit de visite.

En juin 2001, le Réseau des femmes ontariennes sur la garde légale des enfants a présenté un mémoire au Comité fédéral-provincial-territorial sur la garde, le droit de visite et les pensions alimentaires pour enfants. Ce mémoire démontre notamment la tendance de plus en plus affirmée, au sein des institutions publiques, à occulter la réalité des femmes et à adopter le point de vue du lobby des pères divorcés. Voici des extraits de ce mémoire révélateurs de ce néo-patriarcat. Ce document de référence mériterait d’être diffusé davantage.

Du document de consultation du comité fédéral-provincial-territorial, le mémoire du Réseau des femmes ontariennes sur la garde légale des enfants dit qu’il « ne fait pas la moindre référence aux femmes. Même s’il comprend quelques recommandations positives, cette omission est particulièrement étonnante compte tenu du fait que ce sont essentiellement les femmes qui ont été et continuent à être les principales pourvoyeuses des soins aux enfants.

« Le document de consultation traite du partage des responsabilités parentales après la séparation ou le divorce de façon complètement décontextualisée. Il ne tient pas compte de la réalité sociale, économique, politique et juridique des femmes, présume que les parents sont égaux et ne fait aucune référence au sexe des parents, ce qui n’est pas vrai. Toute proposition de réforme législative sera gravement défectueuse si l’on ne tient pas compte les diverses réalités les femmes et si l’on ne fait pas de l’égalité des femmes un objectif de base intégré à la réforme du droit de la famille.

« Pire, une approche neutraliste de la réforme de la Loi pourrait entraîner une aggravation des liens de subordination des femmes dans la famille et dans la société et rendre les mères encore plus vulnérables aux tactiques de contrôle, à la violence et aux abus de pouvoir. Nous croyons que certaines des approches proposées au public canadien dans le document de consultation pourraient avoir de telles conséquences... ». On retrouve également cette analyse dans le mémoire du Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour les femmes victimes de violence et leurs enfants sur la réforme des lois sur le divorce. On oublie trop souvent que, parmi les 15% de cas litigieux en matière de divorce et de garde d’enfants, il y a des cas de violence familiale. Les juges tiennent sans doute compte de ce facteur dans l’attribution de la garde permanente ou de la garde partagée. Dans quelle mesure ce facteur influence-t-il la proportion de mères qui ont la garde de leurs enfants ?

Quelques stratégies du lobby des pères séparés

« Depuis 1997, poursuit le Réseau des femmes ontariennes sur la garde légale des enfants, la réforme du droit de la famille est influencée par les organisations partisanes des « droits du père ». En effet, le ministre de la Justice de l’époque s’était engagé à réformer les dispositions de la Loi sur le divorce portant sur la garde et les droits de visite, en échange d’une trêve dans la guerre menée par ces groupes contre sa proposition de Lignes directrices sur les pensions alimentaires pour enfants. Le lobby des pères bénéficiait d’appuis importants au Sénat - entre autres la sénatrice Ann Cools - qui menaçaient de bloquer l’adoption de ce projet de loi. C’est cette dynamique qui a conduit à la mise sur pied du Comité spécial mixte sur la garde et le droit de visite en 1997 et à la publication du document de consultation actuel.

« Le lobby des pères s’est d’abord organisé sur la base d’un discours assez grossier et ouvertement intéressé : si les hommes allaient devoir verser plus d’argent à cause des Lignes directrices sur les pensions alimentaires pour enfants, il fallait, en échange, leur concéder un plus grand accès aux enfants. Toutefois, lorsque les militants du lobby des pères se sont rendu compte que les Lignes directrices leur fournissaient une façon de réduire ou même d’éliminer ces paiements, leur discours a changé. En effet, la Loi prévoit que si un parent a un enfant plus de 40 p. 100 du temps, ses obligations alimentaires pourraient être substantiellement réduites, voire même éliminées. Les principales revendications du lobby des pères sont alors devenues la "garde conjointe", le "partage des responsabilités parentales" et d’autres variations sur le thème d’un accès "égal" aux enfants. Même si certains groupes réclamaient déjà ce genre de réformes en 1984-1985, au moment des derniers amendements apportés à la Loi sur le divorce, divers groupes partout au Canada ont été unanimes en 1998 à réclamer une présomption de garde conjointe dans les représentations adressées au Comité mixte spécial sur la garde et le droit de visite.

« Le lobby des pères a légitimé cette revendication en alléguant que ses membres étaient victimes de discrimination sexuelle dans un système judiciaire pétri de préjugés favorables à l’égard des femmes. En utilisant un "discours de complainte personnelle", ils ont réussi à se poser en victimes, tirant profit des consultations publiques organisées par le Comité spécial mixte sur la garde et le droit de visite et exploitant d’autres tribunes ainsi que les médias. Ces organisations ont également mis sur pied une campagne de pression vigoureuse et menaçante, tant au palier provincial que national, et un réseau d’unités locales.

« Les orientations politiques préconisés par le lobby des pères ont pour la plupart été reprises dans le Rapport final du Comité : partage des responsabilités parentales (plus précisément, "la prise de décisions partagées, voire du temps partagé également"), maximum de contacts avec les deux parents, plans parentaux ou médiation obligatoire, renforcement de la règle des "parents coopératifs", et l’adoption de programmes et sanctions visant le parent "non coopératif".

« Ce sont ces mêmes modèles de partage des responsabilités parentales qui refont surface aujourd’hui dans la plupart des options proposées dans le document de consultation. Il se peut que les ministres de la justice fédéral, provinciaux et territoriaux subissent l’influence indue des vociférations et des pressions bien coordonnées venant du lobby des pères. En contrepartie, nous croyons qu’une réforme du droit ne doit jamais être guidée par des prémisses idéologiques ; elle doit plutôt tenir compte des conditions bien réelles d’inégalité qui prévalent au sein de la famille, du droit de la famille et de la société... ».

Les droits d’accès des hommes

« ...Dans la section qui porte sur les discussions et les propositions en matière de droit de visite, il n’est nullement question d’une analyse de la situation des femmes comme d’ailleurs dans le reste du document de consultation. Par contre, le thème sous-jacent, qui fait partie d’un discours sexiste plus large, laisse entendre que les mères, qui ont habituellement la garde des enfants, empêchent fréquemment et malicieusement leurs enfants de voir leur père et qu’elles doivent être sanctionnées par les ordonnances de garde. Cette crise du « refus du droit de visite » s’articule autour d’un mythe misogyne qui veut que les mères agissent de façon égoïste et destructrice, en refusant les droits de visite aux pères sans raison valable. En fait, la contestation et le refus du droit de visite ne représentent qu’une infime partie du droit de la famille et c’est loin d’être la norme. La vaste majorité des familles sont en mesure de régler ces problèmes directement ou avec l’aide le leurs avocats... »

Le modèle de partage des responsabilités parentales

Le Réseau des femmes ontariennes sur la garde légale des enfants poursuit son analyse : « ... Le document de consultation établit le principe suivant : "Les enfants et les jeunes ont avantage à établir et à maintenir des liens étroits avec leurs deux parents". C’est sans doute à partir de ce principe que la majorité des réformes proposées dans le document favorisent la garde conjointe, les responsabilités parentales conjointes ou le partage des responsabilités parentales, cherchant ainsi à soutenir et à sanctionner les droits de visite des parents qui n’ont pas la garde, habituellement, les pères.

« À cet égard, les modèles proposés favorisent nettement, à la suite d’un divorce ou d’une séparation, l’accroissement de l’autorité des pères sur leurs enfants (et par extension sur leurs ex-conjointes). Ce préjugé favorable ne s’appuie pas sur une recherche empirique, il ne correspond pas non plus aux rôles parentaux courants et, dans bien des cas, non seulement il va à l’encontre de l’intérêt supérieur des enfants, mais il peut mettre en péril la sécurité et l’égalité des femmes. Il est important d’étudier les documents de recherche disponibles sur les expériences reliées aux régimes de partage des responsabilités parentales dans d’autres juridictions où l’on a démontré que ces politiques n’ont aucunement fait avancer les intérêts des enfants, mais ont plutôt lésé ces derniers... ».

On peut lire le mémoire du Réseau des femmes ontariennes sur la garde légale des enfants, daté du 2 juin 2001, sur le site de l’Association nationale de la femme et du droit.

Notes

1. Françoise Guénette et Monique Durand, « Que les hommes se lèvent ! ». Peut-être le gouvernement du Québec s’est-il inspiré, pour cette publicité, du gouvernement du Nouveau-Brunswick qui avait pris exactement la même initiative en décembre 2003, en réunissant des personnalités masculines autour du premier ministre Bernard Lord pour une publicité contre la violence faite aux femmes.
2. Dans son mémoire, le Collectif proféministe écrit ceci de Michael Kaufman, créateur de l’organisation « Campagne du ruban blanc » : « Il est un peu ironique que l’un des exemples utilisé soit celui de Kaufman alors que « au Canada, l’organisation proféministe "Campagne du ruban blanc" a recueilli à ses débuts plus de $ 400 000 pour la violence contre les femmes en promettant de remettre la moitié de ses "surplus" à des groupes féministes ; les femmes n’ont "pas reçu un sou" (Spark 1994) » (Dufresne, 1998 : 133). La même personne a fait partie de la délégation à l’ONU qui a réussi à vendre l’idée de financement de groupes d’hommes pour le « bien » des femmes ». (Voir Pour le droit des femmes à l’égalité.
3. Le ministère qu’occupait jusqu’ici Madame Michelle Courchesne ne se nomme-t-il pas ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration, un masculin qui se veut neutre ?

On trouvera ci-dessous des sources qui semblent indiquer que l’influence du lobby de pères divorcés ou séparés sur les dirigeants politiques se manifeste à l’échelle internationale. Il est difficile de ne pas y voir un mouvement qui prend de l’envergure depuis quelques années et qui est dirigé contre les acquis des femmes dans la recherche de l’égalité.

Lectures suggérées

- Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale, « La réforme de la Loi sur le divorce, la sécurité d’abord ». Mémoire, août 2003.
- « La machine à broyer les solidarités... ». Commentaire sur l’émission « Enjeux » du 8 février 2005, par Lise Rousseau, présidente de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ), Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Francine Faubert, présidente de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille (FQOCF) et Lyne Boissinot, présidente de L’R des centres de femmes du Québec.
- « Nature et non-respect injustifié du droit de visite et du défaut d’exercer ce droit », ministère de La Justice du Canada
- « Garde partagée ou résidence alternée : l’enfant d’abord », par Jacqueline Phélip
- « La résidence alternée, une loi pour les adultes ? », par le Dr Maurice Berger
- « Les enfants du divorce ont besoin de notre protection », Michele Landsberg
- « L’influence des groupes de pères séparés sur le droit de la famille en Australie », par Miranda Kaye et Julia Tolmie
- « Mythes et réalités sur la garde des enfants et le droit de visite », Margaret Denike, Association de la femme et du droit de Vancouver, Agnes Huang, Conseil du statut de la femme de Vancouver
Patricia Kachuk, Centre de recherches FREDA sur la violence à l’égard des femmes et des enfants, juin 1998.
- « Un programme qui prive les enfants de leur mère », par Liz Richards
- « La ’paranoïa paternelle’ triomphera-t-elle ? », par Thrish Wilson
- « Des mères se battent contre la Justice pour protéger leurs enfants », Mères en lutte
- « La ’responsabilité parentale’ tiendra-t-elle ses promesses ? » par Martin Dufresne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 18 février 2005.

Autre suggestion

Pierrette Bouchard, La stratégie masculiniste, une offensive contre le féminisme, Sisyphe, 1er avril 2003.


Partagez cette page.
Share


Format Noir & Blanc pour mieux imprimer ce texteImprimer ce texte   Nous suivre sur Twitter   Nous suivre sur Facebook
   Commenter cet article plus bas.

Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



    Pour afficher en permanence les plus récents titres et le logo de Sisyphe.org sur votre site, visitez la brève À propos de Sisyphe.

© SISYPHE 2002-2005
http://sisyphe.org | Archives | Plan du site | Copyright Sisyphe 2002-2016 | |Retour à la page d'accueil |Admin