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mardi 30 septembre 2003

Hommes en désarroi et déroutes de la raison

par Francis Dupuis-Déri, chercheur et professeur de science politique






Écrits d'Élaine Audet



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Il serait plus prometteur d’encourager un féminisme au masculin que d’adopter une approche réactionnaire et de chercher à définir de façon traditionnelle l’identité des hommes.

Le Québec est l’un des lieux où le féminisme a remporté les gains les plus spectaculaires, même si encore beaucoup de luttes restent à mener ici (équité salariale, violence conjugale, etc.) et ailleurs dans le monde (scandale de l’excision, diverses lois interdisant aux femmes de voter, de travailler, etc.).

Plusieurs hommes du Québec se réjouissent des victoires du féminisme, synonymes de liberté, d’égalité et de justice. Mais beaucoup d’hommes insistent plutôt pour rappeler que le féminisme serait allé « trop loin », évoquant sans subtilité aucune la « domination » féministe, voire le « féminazisme », expression qui insulte à la fois la mémoire des millions de victimes réelles du nazisme et l’intelligence de quiconque à une connaissance minimale de l’histoire politique.

Les « masculinistes » (c’est le terme qu’ils utilisent) affirment que l’identité masculine est aujourd’hui bouleversée, voire méprisée, et exigent donc quelle soit (re)valorisée. L’ensemble du discours masculiniste est traversé par une volonté de simplifier la réalité sociopolitique et de tout expliquer par une cause unique (l’émancipation des femmes). L’idée lancée à l’école secondaire La Ruche, de Magog, en vue d’organiser une journée pour « gars » seulement s’inscrit dans cette logique mal orientée. Constatant que les garçons réussissent moins bien que les filles à l’école, voilà qu’on invite des soldats, des policiers, sans oublier le char d’assaut, l’hélicoptère de combat et la pelle mécanique.

Daniel Jobin, enseignant à La Ruche, précise dans Le Devoir (19 septembre) qu’il y aura aussi des stands de livres et d’instruments de musique, mais il défend surtout l’intérêt des hommes à l’égard de la police et de l’armée. Or des études universitaires ont démontré que c’est précisément lorsque les garçons s’identifient le plus à des modèles masculins traditionnels qu’ils réussissent le moins à l’école.

Le plus répugnant dans le discours des masculinistes reste encore l’instrumentalisation qu’ils font des suicidés. Vrai, de trois à quatre fois plus d’hommes que de femmes s’ôtent la vie au Québec (le texte de Jobin y fait explicitement référence). Les masculinistes semblent suffisamment clairvoyants pour n’y voir là rien de bien mystérieux : les Québécois se suicident plus que les Québécoises parce qu’ils sont mal dans leur peau d’homme (implicitement : le féminisme assassine). Je n’ai pas cette prétention d’expliquer si facilement le mystère du suicide, surtout que j’ai consacré quelques minutes à consulter les statistiques et que j’ai découvert une réalité plutôt complexe.

Ainsi, le Québec a l’un des taux de suicides masculins et féminins les plus élevés au monde. S’il est vrai qu’environ trois à quatre fois plus d’hommes que de femmes meurent de suicide au Québec, cet écart est stable au moins depuis... 1950, soit bien avant la supposée tyrannie féministe. Et cette écart hommes-femmes est similaire dans tous les pays (voir H. Kusher, American Suicide, 1989). Par ailleurs, le taux de tentatives (ratées) de suicide est à peu près identique pour les hommes et les femmes. Si les hommes ratent moins leur suicide que les femmes, c’est parce qu’ils préfèrent utiliser des armes à feu. Et ils utilisent plus d’armes à feu que les femmes précisément parce que l’identité masculine traditionnelle est encore associée aux guns, à la police et à l’armée...

Sans tout expliquer, c’est encore et toujours l’identité masculine traditionnelle qui rend les hommes si vulnérables face à l’échec et au sentiment de ne pas être assez performant et qui peut éventuellement pousser le « raté » à choisir la mort. Enfin, outre l’écart hommes-femmes, les jeunes se suicident plus que les vieux, les pauvres, plus que les riches, et les Amérindiens, plus que les « Blancs ». Bref, si on veut éviter de futurs suicides, la moindre des choses est de s’informer sur la complexité du phénomène.

Qui manque de modèles ?

L’argument central des antiféministes selon lequel les hommes québécois manquent aujourd’hui de modèles masculins est lui aussi sujet à caution. Où les jeunes garçons — et filles — apprendront-ils que des femmes peintres peuvent avoir autant de talent que Michel Ange ou Picasso ? Que des physiciennes peuvent être aussi intelligentes qu’Einstein ? Et d’ailleurs, quelle femme est plus puissante que George Bush II ? Plus riche que Bill Gates ? Plus méchante qu’Oussama ben Laden ? À la tête du Québec, du Canada, de l’ONU, du G8, des hommes et encore des hommes. Tous les prix Nobel en économie ont été attribués à des hommes. « Nos » Alouettes, « nos » Expos, « nos » Canadiens ? Des hommes. Et les légendes pour adolescents ? Les héros de La Guerre des étoiles ? Des hommes. La compagnie du Seigneur des anneaux ? Dix hommes (ou elfes, ou nains, ou hobbits, mais tous mâles... ). Harry Potter ? Un homme. Et la religion : le pape, les rabbins, les mollahs, tous des hommes... Et Dieu ? Une image plutôt masculine...

Plus que les hommes, ce sont les « féministes » qui manquent de modèles. Cette idéologie a été si efficacement discréditée et réduite à l’équation caricaturale et fallacieuse « féminisme = haine des hommes » qu’il est rare de croiser aujourd’hui une jeune femme se disant féministe.

Pour un féminisme au masculin

Je n’ai pas de solution miracle pour endiguer le décrochage scolaire ou le suicide (des hommes et des femmes). En tant que partisan de l’égalité et de la liberté, il me semble toutefois plus prometteur, d’un point de vue politique, social et moral (et même pédagogique), d’encourager un féminisme au masculin que d’adopter une approche réactionnaire et de chercher à définir de façon traditionnelle l’identité des hommes (soldats, policiers, pompiers, etc.).

Redécouvrons la pensée diversifiée des hommes féministes : Condorcet, Charles Fourier, John Stuart Mill, Pierre Bourdieu. Aujourd’hui, nombreux sont les hommes qui sentent que le féminisme a eu un impact très positif sur leurs structures identitaires puisqu’il les a libérés eux aussi de rôles stéréotypés. Vrai, la liberté peut être synonyme d’instabilité et d’incertitude. Plutôt que de se recroqueviller dans des rôles stables mais contraignants et inégalitaires, les hommes et les femmes doivent chercher ensemble à repenser les rôles sociaux et les choix de vie.

Le féminisme est une idéologie diversifiée et complexe (féminismes libéral, existentialiste, psychologique, radical, postmoderniste, écologiste, anarchiste, etc.) qui prône l’égalité, la liberté et la justice. L’identité des hommes a toujours entretenu un rapport ambigu avec ces valeurs, mais celles-ci n’offrent-elles pas des repères moraux et politiques légitimes et stimulants pour (re)fonder l’identité masculine ?

L’auteur a autorisé la publication de ce texte sur Sisyphe.
Mise en ligne le 25 septembre 2003.

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La misère au masculin


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Francis Dupuis-Déri, chercheur et professeur de science politique

Francis Dupuis-Déri est chercheur et professeur de science politique. Après avoir fait de la recherche au Département de science politique du Massachusetts Institute of Technology (Boston), il est maintenant professeur à l’Université du Québec à Montréal.



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